Culture

Helen Keller, la petite fille sourde et aveugle qui réécrivit une histoire sans le savoir

Temps de lecture : 4 min

Première personne sourde et aveugle à obtenir une licence de lettres, elle écrit à l’âge de 11 ans une histoire de fiction, «Le Roi de givre», pour laquelle elle est accusée de plagiat. Elle dit avoir eu l’idée originale. Peut-elle être à la fois coupable et victime?

Helen Keller, en 1904. Library of Congress via Wikimédia Commons.
Helen Keller, en 1904. Library of Congress via Wikimédia Commons.

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Helen Keller naît en 1880 en Alabama. Bébé, elle contracte une maladie la privant de son ouïe et de sa vue. Quand Anne Sullivan arrive chez les Keller, elle découvre une petite de sept ans têtue et enragée, incapable de communiquer, dont elle va changer la vie. Après des débuts difficiles, l’enfant se révèle vive et volontaire: en quelques mois à peine, elle apprend près de 600 mots en langage des signes, le braille ainsi que ses tables de multiplication. Ses progrès provoquent l’admiration de tous et un an plus tard, elle entre à l’institut Perkins, une école pour les enfants aveugles. Là-bas, elle écrit en braille une histoire, Le Roi de givre, qu’elle envoie au directeur, M. Anagnos, pour son anniversaire. Helen Keller a alors onze ans.

Anne Sullivan raconte, dans ses lettres, qu’Helen Keller a toujours manifesté un goût prononcé pour l’écriture. Un talent naturel où sa cécité a la possibilité de se muer en super pouvoir. Sa professeure cite par exemple des passages de sa correspondance en prose («Les montagnes s’attroupent au-dessus des sources d’eau pour voir leur joli reflet»; «Je dois aller au lit, Morphée vient de toucher mes paupières de sa baguette d’or») pour expliquer combien le langage de son élève pouvait être imagé.

Le Roi de givre est dans un premier temps publié dans le magazine Mentor avant de se retrouver dans la Gazette de Goodson, un journal basé en Virginie. M. Anagnos reçoit alors un courrier l’informant qu’Helen Keller n’a pas du tout écrit cette histoire. En 1873, Margaret T. Canby a publié un livre pour enfants, Birdie et ses amies les fées, où un conte, Les Fées de givre, ressemble en tous points au texte de la jeune fille. Keller aurait-elle lu le livre? La bibliothèque de l’institut Perkins est fouillée. Le livre de Canby ne se trouve sur aucune étagère. La famille Keller affirme qu’ils n’ont pas le livre à la maison. Helen assure qu’elle n’a jamais lu l’histoire de Canby, que Le Roi de givre est une idée originale. Un jour, Anne Sullivan lui a décrit les feuilles d’automne «peintes de rubis, d’émeraude, d’or, de pourpre et de brun» et elle a alors imaginé des petites fées faisant le travail. À sa professeure, elle écrit à propos de l’accusation de plagiat qu’elle a «le cœur plein de larmes».

L’affaire fait grand bruit. La prodige serait-elle une imposture? La presse recopie les similitudes des deux œuvres dans des extraits apposés face à face. Un membre du bureau Volta, un organisme de recherche sur les sourds, découvre que le livre fut un temps hébergé dans la bibliothèque de Madame Hopkins. Sophia Hopkins est une amie d’Anne Sullivan, qui a gardé Helen Keller dans le Massachusetts à l’été 1888. Elle se souvient avoir lu le livre de Canby, du moins de longs passages, à la jeune fille.

L’auteure Margaret T. Canby, qui a vent de l’incident, écrit ceci:

«Quel esprit merveilleusement énergique et quelle mémoire a cette petite! Se souvenir puis retranscrire une nouvelle avec précision, et ce peu de temps après l’avoir entendue, relèverait déjà de l’exploit. Le faire après l’avoir entendue une seule fois, il y a de ça trois ans, sans qu’aucun parent ni professeur n’y fasse allusion ou ne lui rafraîchisse la mémoire […] et de pouvoir y ajouter des détails de son cru qui améliore l’ensemble est une chose que peu de filles d’âge mûr, et possédant toutes leurs facultés et leurs sens […], auraient pu faire. Au vu des circonstances, je ne vois pas qui serait assez cruel pour qualifier ceci de plagiat.»

Une professeure de l’institut Perkins raconte à M. Anagnos avoir reçu une confession de la part de Keller. Une audience, sorte de procès en interne, se tient à l’école. Huit professeurs interrogent Helen Keller pendant deux heures, pour finalement la reconnaître «non coupable». L’enfant en sortira terriblement blessée.

Une décennie plus tard, Mark Twain prendra d’ailleurs sa défense dans une longue missive, où il arguera: «Il n’y a pas de mot pour décrire cette farce grotesque de vieux hiboux que cette histoire de "plagiat". Comme s’il y avait quoique ce soit dans l’expression humaine, quelle soit écrite ou orale, qui ne soit du plagiat!», concluant: «Quand je pense à tous ces singes avec leurs airs très sérieux en train de briser le coeur d’une enfant avec leurs âneries de plagiat! Je pourrais ne pas en fermer l’oeil et blasphémer toute la nuit à ce sujet.»

A la même période, des chercheurs font état d’un phénomène: la cryptomnésie. Le scientifique Carl Gustav Jung découvre que certains sujets pensent avoir une idée, une blague ou une chanson insufflée par le génie de la création quand, en réalité, elle est implantée dans leur mémoire sans que la personne ne puisse se souvenir de la source, n’y même y attribuer une quelconque source. Nietzsche et Byron auraient ainsi été victimes de «plagiat involontaire», copiant de vastes passages d’oeuvres existantes, convaincus de leur bonne foi. S’il en est ainsi pour deux grands hommes, pourquoi n’en serait-il pas de même pour une fillette de onze ans? Depuis, le cas Helen Keller est reconnu comme un cas de cryptomnésie. Sa méthode d’apprentissage et de lecture si particulière peut également expliquer la confusion: «Il est certain que je ne peux jamais vraiment extraire mes propres pensées de ce que j’ai lu, car ce que je lis s’intègre à la substance, à la texture de mon esprit», dira-t-elle plus tard.

Helen Keller ne se remettra jamais vraiment de l’accusation. Terrifiée à l’idée d’écrire à nouveau de la fiction, elle consacrera le reste de son activité d’écrivain aux romans autobiographiques.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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