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La Russie va-t-elle nous couper le gaz?

Macha Fogel, mis à jour le 28.10.2009 à 12 h 16

Sans doute pas.

Des pipelines à Sudzhaen Russie, REUTERS/Gleb Garanich

Des pipelines à Sudzhaen Russie, REUTERS/Gleb Garanich

L'idée que l'Europe dépende de la Russie pour son alimentation en gaz engendre généralement des angoisses, peuplées des souvenirs de la guerre froide et des échos des caprices contemporains de la Russie. Le sujet est abondamment traité, souvent en des termes politiques. Les institutions européennes évoquent la possibilité de diversifier sources et routes d'approvisionnement afin d'alléger cette dépendance - on en a beaucoup parlé lors de la guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie et lors de la dernière crise russo-ukrainienne.

Pourtant, le constat suivant n'est pas prêt de changer: 30% de la demande gazière totale de l'Union Européenne est satisfaite par la Russie. La Fédération russe peut-elle demain nous couper le gaz? Peut-elle profiter de la puissance que lui confère sa richesse énergétique pour étendre son influence en Europe, particulièrement en Europe centrale et orientale?

L'Union Européenne (UE) a vu sa consommation en gaz augmenter à folle allure depuis le début des années 1990. Parce que c'était peu cher, les différents pays membres se sont mis, chacun de leur côté, à utiliser le gaz non seulement pour se chauffer mais aussi pour produire de l'électricité. Vers la toute fin de la décennie, on se rend compte que prises en bloc, ces initiations individuelles ont eu un effet énorme sur la consommation générale de l'Union Européenne. Mais pour pouvoir importer d'avantage, il faut augmenter la production russe et multiplier les voies d'acheminement. L'Europe fixe alors les cadres politiques et industriels de partenariats énergétiques avec la Russie.

A ce moment-là, tout va pour le mieux. La Russie abrite les premières ressources en gaz naturel du monde et a besoin de l'exporter pour remplir ses caisses vides. L'Europe, de son côté, est heureuse d'avoir pour voisin un tel grenier à gaz. Les entreprises occidentales se réjouissent de participer à l'installation de nouveaux systèmes de production et de distribution dans une Russie alors complètement désorganisée, qui a besoin de leur investissement comme de leur savoir faire. Les cours du pétrole, sur lequels sont indexés les prix du gaz, est très bas.

Viennent les années 2000. Les attaques terroristes du 11 septembre 2001. Les fruits de la mondialisation, l'enrichissement de la Chine. Le cours du pétrole bondit, avec lui le prix du gaz. En Russie, Vladimir Poutine arrive au pouvoir avec l'intention de restituer au pays son rang de puissance internationale. Il utilise les circonstances favorables du marché énergétique pour tenter de se forger une influence en politique étrangère. A partir de 2003-2004, avec la guerre en Irak notamment, quand on se rend compte que le cours du pétrole continuera à grimper, la perception que la Russie a d'elle-même change complètement.

Gazprom, qui jouait jusque là un rôle local très important, en chauffant les Russes pour un prix dérisoire et en contribuant à alimenter entre 20 et 25% du budget de l'Etat, prend une dimension mondiale. Les Russes comptent en faire la première entreprise énergétique de la planète. C'est l'euphorie. La Russie retrouve confiance en elle et affiche des façons de faire surprenantes, en remettant en cause de façon plus ou moins légale certains accords passés avec des entreprises énergétiques occidentales sur son sol. L'Europe, elle, a besoin de plus en plus de gaz.

Naturellement, la crise financière et économique finit par affecter la rente énergétique russe. Gazprom chute dramatiquement en Bourse au début de 2009. Les deux partenaires Europe et Russie sont entrés dans une relation de dépendance asymétrique, qui nous inquiète tant. A raison? En réalité, la situation varie selon les pays. Tous les Etats membres ne consomment pas autant de gaz (certains favorisent le charbon, le pétrole, le nucléaire ou même le renouvelable), et parmi ceux qui consomment beaucoup de gaz, tous n'importent pas autant depuis la Russie. Certains pays européens ont enfin de grandes capacités de stockage, qui leur permettent de surmonter un conflit entre la Russie et l'Ukraine, et d'autres non...

La France a tous les avantages. Nous produisons de l'énergie nucléaire, nous possédons de fortes infrastructures de stockage, et nous importons notre gaz de Norvège et d'Algérie avant de faire appel à la Russie. La France a même accès par la mer aux méthaniers qui transportent depuis l'Egypte ou la Somalie du gaz liquéfié (ce qui n'est certes pas sans poser d'autres problèmes). Enfin, c'est un pays relativement important sur la scène mondiale, avec lequel la Russie préfère entretenir de bonnes.

La Hongrie par exemple, et les pays d'Europe centrale en général, ne sont pas dans la même situation et leur vulnérabilité inquiète l'UE, qui voudrait adopter enfin une politique cohérente. D'abord, ils consomment énormément d'énergie. Ensuite, pour fabriquer cette énergie, ils font appel majoritairement au gaz. Enfin, pour des raisons à la fois historiques et géographiques, le gaz qu'ils importent est principalement russe. Ils ont peu de capacités de stockage, ce qui les rend extrêmement fragiles face aux crises russo-ukrainiennes - la majorité du gaz qui leur arrive est véhiculé par l'Ukraine. Et la Russie ne dédaigne pas de leur rappeler son influence impériale passée.

Pareil tableau explique les angoisses de l'Europe centrale (à l'exception de l'Allemagne, bien armée comme la France). D'autant que depuis quelques années, les crises entre la Russie et l'Ukraine, la Biélorussie ou les pays baltes y entrainent des ruptures d'approvisionnement bien réelles.

Ce qui importe d'abord, c'est l'aspect purement juridique des échanges entre Gazprom et ses commanditaires. Quelles que soient les raisons des conflits opposant la Russie à ses voisins, c'est à elle de faire en sorte qu'il n'y ait pas d'interruption dans l'approvisionnement. Les clients européens de Gazprom respectent toutes les clauses de leur contrat. La Russie doit se débrouiller pour en faire autant. Elle en est tout à fait consciente, d'ailleurs. C'est cet aspect juridique des choses, et le fait qu'en gaz, tout se passe sur une échelle de vingt à trente ans, qui font que la situation n'est pas si menaçante que ça. Les pays européens ont tous des contrats d'approvisionnement de long terme avec les Russes et Gazprom n'a absolument aucun intérêt à agir de façon arbitraire en coupant le gaz à ses clients: les pénalités qu'il risquerait le couleraient.

Quant au point de vue de la Russie, quel est-il? Eh bien, d'abord, elle ne voit pas pourquoi elle partagerait avec l'UE la rente que représentent ses ressources énergétiques. Elle compte bien en profiter au maximum. Ensuite, si l'UE réclame la sécurité de l'offre, la Russie exige la sécurité de la demande. Elle s'agace de ce partenaire qui ne cesse de parler diversification, qui voudrait créer un nouveau gazoduc la contournant dans le Caucase, le fameux projet Nabucco, tout en réclamant d'elle l'ouverture coûteuse de nouveaux sites d'exploitation, ayant malgré tout besoin de son gaz. Ce que veut la Russie, comme l'Union Européenne, c'est de la prévisibilité. Les inquiétudes européennes peuvent donc être relativisées.

Merci à Marc-Antoine Eyl-Mazzega, chargé de mission à la Fondation Robert Schuman, spécialisé dans l'observation des conflits liés au gaz entre la Russie et l'Ukraine et à Suzanne Nies, chercheur pour le programme Energie de l'IFRI, l'Institut français des relations internationales, à Bruxelles.

Macha Fogel

Lire également: Poutine, idéal masculin des femmes russes, La Russie n'a pas perdu ses habitudes soviétiques et Un clash inévitable entre l'Europe et la Russie.

Image de Une: Des pipelines à Sudzhaen Russie, REUTERS/Gleb Garanich

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