Culture

«Malcolm», un amour de vacances qui se répète tous les étés

Vincent Manilève, mis à jour le 16.08.2016 à 20 h 44

Cette série, que je retrouve chaque été avec bonheur, porte en elle quelque chose que je n’arrive pas à retrouver ailleurs.

Image de la série «Malcolm»

Image de la série «Malcolm»

Depuis que j’ai quitté le domicile parental, ma consommation de la télévision est devenue très particulière. Chaque soir, en rentrant du travail, je l’allume par réflexe pour accompagner la préparation du dîner, en attendant de lancer une série ou un film pioché sur internet. Rien de plus. Mais au début de l’été, alors que Pokémon Go s’apprêtait à m’envoyer dans les moindres recoins de ma ville de banlieue, je n’ai pas oublié le rituel qui m’est cher depuis longtemps à cette période de l’année: mes retrouvailles avec Malcolm et ses frères, héros de la série éponyme des années 2000, devenue culte pour de nombreux Français et rediffusée sans cesse depuis par le groupe M6/W9 en période estivale. Assis sur mon canapé en ce triste mois de juillet, je n’ai donc pas pu me retenir de fredonner le célèbre générique de la série lorsqu’il a retenti pour la première fois de la saison dans mon salon.


Tout en m’esclaffant devant les bêtises de cette famille en conflit permanent avec elle-même, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser tout un tas de questions: pourquoi je rigole encore et encore à des blagues que je connais par cœur? D’où me vient cette habitude de regarder cette série en VF et à la télévision plutôt que sur internet? Et surtout, comment cette série peut-elle avoir un un impact tel sur ma personne, au point de devenir un point de repère quand le thermomètre dépasse les 25°C?

Cet été, «Malcolm», c’est treize épisodes par jour

Sans vouloir faire de la publicité gratuite, cet engouement estival et perpétuel pour Malcolm est d'abord dû à M6 et W9, principaux diffuseurs de la série. Car qui est marquant avec la série de Linwood Boomer, c’est la relation particulière qu’elle a créée avec l’été en terme de diffusion. Pour moi et beaucoup d’autres fans, juillet et août riment avec Malcolm.

Depuis la fin de la diffusion officielle, les diffusions pleuvent de façon chaotique sur M6, W9, 6ter ou encore Paris Première. Pendant l'année scolaire, tout dépendait des choix stratégiques des chaînes et d'éventuels besoin de boucher certains créneaux horaires, laissant à Malcolm des horaires aléatoires et difficiles à suivre pour les fans.

La série bénéficie donc néanmoins d'une constante: une diffusion accrue durant l'été, offrant à chaque fois de belles audiences aux diffuseurs. Ainsi, le jeudi 20 août 2015, W9 devançait France 2 et France 3 sur son créneau avec plus de 500.000 téléspectateurs vers 16 heures. L'année précédente, la même chaîne proposait 71 épisodes par semaine, décrochant là encore de très belles audiences. Logique, quand on y pense, les ados étant à la maison et plus susceptibles de regarder la série en mangeant ou après être allés profiter du soleil dehors.

Ce n'est donc pas un hasard si W9 diffuse cet été pas moins de treize épisodes par jour, de 12h30 à 16h30 et de 19h00 à 20h30, avec des résultats tout aussi satisfaisants pour la chaîne. Un constat d'autant plus intéressant quand on voit que quand M6 a voulu diffuser la série en fin d'après-midi ce printemps pour caler sa grille de programmes, le jeune public n'était pas aussi disponible qu'en été et l'audience en a pâti. Pour Alexandre Salcedo du site Malcolm France, contacté via Facebook, cette consommation estivale s'explique avant tout par le format de la série:

«C'est une série qui peut se picorer, puisque chaque épisode a sa propre intrigue indépendante (même si des arcs narratifs peuvent exister dans les saisons). De fait, elle est très adaptée à une consommation estivale de la télévision, où les téléspectateurs sont moins présents devant le petit écran: ils peuvent regarder facilement des épisodes de vingt minutes quand ils ont un peu de temps devant eux.»

«Malcolm», ou l'art de manier les clichés avec tendresse

Néanmoins, la force de la série ne se limite évidemment pas à son format ou à son mode de diffusion. Car quoiqu’en disent certains haters, Malcolm est une série brillante qui s'imprime profondément dans notre mémoire. Tout d’abord, et je m’en rends compte à chaque épisode, chaque scène est un petit bijou humoristique, un festival de réparties qui repoussent un peu plus loin encore les frontières de notre logique d’êtres humains rationnels.

«Les excès délirants des personnages, qui sont devenus véritablement cultes, sont adaptés à l'été, ajoute Alexandre Salcedo. Il y a un côté rassurant à voir et revoir des scènes mythiques que l'on connaît par cœur, mais que l'on prend toujours plaisir à retrouver.»

De plus, en narrant le quotidien d’une famille américaine bancale, Linwood Boomer a réussi à faire passer une critique aussi drôle qu’acerbe de la société américaine dans sa globalité (ce n’est pas un hasard s’il a refusé d’attribuer un nom de famille aux personnages principaux). Crédits immobiliers, système éducatif, militaires, pression sociale de la réussite, politique, religion… Comme dans Les Simpsons, diffusée sur la même chaîne que Malcolm, tous les sujets passent sur le grill défectueux de cette famille de la middle-class américaine.

En 2014, à l’occasion de la sortie en DVD de la série, Alexandre Hervaud écrivait d’ailleurs sur Slate.fr: «On parle quand même ici d'une série tout public créée pour un network –en l'occurrence, la Fox– qui n'hésitait pas à faire des vannes athéistes avec des personnages prépubères...» Dans l’un des épisodes les plus célèbres des sept saisons de la série, les parents des garçons, Hal et Loïs, décident de rejoindre une communauté religieuse chrétienne. Après avoir demandé à son père à quoi servait le «T» accroché sur les murs, le jeune Dewey livre un discours à la fois drôle et terriblement pertinent sur la foi, qui me marque aujourd’hui encore.


Ce genre de passages, souvent pertinents et toujours émouvants, a créé chez moi une affection d’une intensité rare pour des personnages de fiction, plus forte encore que celle que j’ai pour les six héros de Friends. Car si Rachel, Monica, Ross et les autres représentaient des clichés new-yorkais lointains, les personnages de Boomer incarnent des stéréotypes de notre enfance auxquels il a ajouté une tendresse incroyable.

Malcolm a beau être prétentieux à cause de son QI plus élevé que la moyenne, il n’en reste pas moins qu’un garçon en quête de reconnaissance de la part des gens «cools» de son bahut. Reese est une brute d’une bêtise rare, certes, mais deviendra adulte grâce à ses talents pour la cuisine. Dewey, petit être adorable (vous vous souvenez tous de sa chanson) et martyrisé par ses frères, se distingue grâce à sa débrouillardise précoce et imparable. Francis, l’aîné de la fratrie, n’est pas un voyou, il veut simplement s’affranchir de l’oppression parentale et trouver seul sa propre voie vers l’autonomie. Loïs, justement, a beau être vue comme une mère «injuste», elle veut le meilleur destin possible pour chacun de ses enfants et rien ni personne ne l’en empêchera. Et puis, comment ne pas fondre quand Hal, père maladroit et dépassé, enfile sa combinaison à paillettes et ses rollers pour réaliser l’un des plus beaux hommages que l’on pouvait rendre à Queen?


En revoyant ces images défiler devant mes yeux cet été, j’ai réalisé que ma propre adolescence s’est construite en partie à partir de ce que j’observais dans cette famille au bord du gouffre. Au début des années 2000, alors que les Pokémon ne créaient pas encore des mouvements de foule dans les parcs publics et que Netflix ne ruinait pas encore notre productivité, je menais une vie de collégien appliqué, dont le principal souci était de savoir comment éviter de trop surcharger un sac à dos déjà trop pesant. M6, chaîne sur laquelle je zappais discrètement car hautement déconseillée par l’autorité parentale, diffusait alors Malcolm, et me permettait de me joindre à la fratrie dans ses premières transgressions adolescentes. Comment parler aux filles, apprendre à être cool (ou ne plus chercher à l’être), être un bon (ou un mauvais) grand frère, se faire comprendre de ses parents (et les comprendre)… Toutes ces questions que je me posais à l’époque trouvaient un début de réponse dans cette série. Son impact a été tel que mes camarades et moi-même reproduisions le terrible jeu de l’œil, inventé par Malcolm et ses frères, dont l’issue consistait souvent en une série de petits coups de poings assénés sur le bras du perdant. «C’est idiot comme jeu je sais, expliquait Malcolm à la caméra (donc à moi) dans l’épisode en question, mais on peut se frapper.»


Malcolm, Reese, Dewey, Francis et plus tard le jeune Jamie ont composé pendant sept saisons une fresque fascinante sur la jeunesse et ont vite pris une énorme importance pour des personnes qui, comme moi, sont nées au début des années 1990. Ils étaient devenus ces amis rencontrés dans un VVF de Vendée que l’on s’empressait de retrouver pendant les vacances et avec qui on traînait tard le soir, comme une bulle de respiration et de bêtise dans un monde où il fallait être sage.

Neuf ans après, «Malcolm» est toujours vivant

À ce moment-là, on pourrait penser que, les années et les saisons défilant sous nos yeux, la relation nouée avec les personnages s’effacerait progressivement, comme cela arrive souvent avec des amitiés ou des amourettes de colonie de vacances. Et bien, j’ai la joie de vous annoncer que, contrairement à ces rencontres estivales qui se noient dans l’algorithme de votre fil Facebook, Malcolm est toujours vivant. Voici deux exemples qui le prouvent: la page Facebook du site «Malcolm France» est passée de 500.000 fans en 2014 à plus d’un million aujourd’hui, alors que la série s'est finie en 2006, et les rumeurs de nouveaux épisodes affolent régulièrement les fans

Pour expliquer cet intérêt toujours vif, on pourrait arguer d'un effet Breaking Bad: la série phénomène a consacré la carrière de Bryan Cranston, qui interprétait Hal dans Malcolm, redonnant un petit coup de boost à cette «industrie de la nostalgie» dont nous vous parlions il y a peu. Mais, selon moi, notre relation à Malcolm va plus loin que la simple flatterie de nos souvenirs adolescents. Malcolm a su s'imposer dans notre été comme cette famille de voisins bruyants mais attachants que l'on retrouve chaque année au camping des Flots Bleus. Sauf que, comme pour la saison estivale et ses belles rencontres, il faudra dire au revoir à Malcolm et ses frères, et attendre l'année prochaine pour espérer les revoir tous les jours... Et oui, comme le chantent si bien les They Might Be Giants dans le générique de la série, «life is unfair».

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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