Monde

Poutine, grand maître de la diplomatie du coup de poing sur la table

Temps de lecture : 7 min

Montrer les muscles d'abord, discuter après. Le président russe rejoue avec l'Ukraine sa traditionnelle partition diplomatique de la tension permanente. Une stratégie qui pourrait s'avérer gagnante sur plusieurs tableaux.

NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
NATALIA KOLESNIKOVA / AFP

En relançant la tension autour de l’Ukraine, que cherche Vladimir Poutine? La réponse la plus simple est la question elle-même. Le président russe n’aime rien plus que laisser ses adversaires-partenaires spéculer sur ses véritables intentions. Cherche-t-il à détourner l’attention de la situation difficile en Crimée, annexée en 2014? À remettre en cause le cessez-le-feu, mal respecté, dans l’est de l’Ukraine? À faire pression sur la France et l’Allemagne, garantes des accords de Minsk? À ranimer une foyer de tension en Europe pour avoir les mains libres en Syrie, notamment à Alep? À se procurer une nouvelle carte dans une négociation globale avec les Etats-Unis? À entretenir la flamme nationaliste en Russie elle-même avant les élections à la Douma de l’automne?

Un peu tout à la fois, sans qu’il soit possible d’établir une hiérarchie des objectifs et donc un choix des ripostes.

Tout a commencé par la dénonciation par le FSB, les services de sécurité russes, d’une tentative d’action «terroriste» sur la presqu’île de Crimée, qui, au début du mois d’août, aurait entraîné la mort de deux soldats russes. Sur cet incident, qui semble bien avoir eu lieu malgré l'absence de preuves, les versions diffèrent. Les Russes ont montré à la télévision un citoyen ukrainien, Evgueni Panov, présenté comme un officier des services secrets, qui aurait été arrêté à Armiansk, la ville frontière du côté russe, en possession d’armes et de munitions destinées à des attentats. Son objectif: «déstabiliser le climat sociopolitique» et dissuader les touristes de se rendre en Crimée. Evgueni Panov a naturellement fait «des aveux complets».

Cette version a été rejetée par le président ukrainien Petro Porochenko qui l’a qualifiée «d’aussi cynique et démente que les allégations affirmant qu’il n’y a pas de soldats russes dans l’est de l’Ukraine». Une autre hypothèse fait état d’échanges de coup de feu à la mite entre la Crimée et le continent ukrainien, suite à une tentative de désertion de soldats russes, ce qui ne serait pas la première fois depuis l’annexion en 2014.

Regain de tensions

Le fait politique est que Vladimir Poutine s’est saisi immédiatement de l’incident pour faire monter les enchères politiques. Dénonçant «les gens qui se sont emparés du pouvoir à Kiev», ce qui revient à dénier toute légitimité au gouvernement ukrainien, il les a accusés d’avoir recours au terrorisme et d’empêcher la normalisation de la situation dans le pays. Pour bien enfoncer le clou, il a déclaré que la prochaine rencontre «format Normandie» entre lui, Angela Merkel et François Hollande, garants des accords de cessez-le-feu de Minsk, n’avait plus de raison d’être. Les trois dirigeants devaient se voir en marge du sommet du G20 qui se tient début septembre en Chine.

En haussant le ton, Poutine entretient un foyer de tension en Europe qui lui procure une monnaie d’échange dans un éventuel donnant-donnant avec les Européens et les Américains

Les accords de Minsk sont de moins en moins respectés par les deux parties. Des incidents ont lieu quotidiennement dans l’est de l’Ukraine entre l’armée nationale et les forces séparatistes, dont le chef a été blessé lors d’un attentat. Le nombre des victimes civiles augmente et l’OSCE, l’organisation paneuropéenne chargé de surveiller le cessez-le-feu, a de plus en plus de mal à travailler. L’issue politique, qui devrait se traduire par des élections et un statut d’autonomie avancée dans les deux «républiques» de Louhansk et de Donetsk mais aussi par un contrôle de la frontière entre ces entités et la Russie par les autorités de Kiev, est dans une impasse.

En haussant le ton vis-à-vis de l’Ukraine, Vladimir Poutine entretient un foyer de tension en Europe qui lui procure une monnaie d’échange dans un éventuel donnant-donnant avec les Européens et les Américains. Il n’est pas exclu qu’il rencontre finalement François Hollande et Angela Merkel après s’être fait prier et avoir obtenu une petite concession en échange de son retour dans le «format Normandie».

«Il n’y a pas d’argent mais tenez bon»

Au moment où il exploitait bruyamment l’incident d’Armiansk, la Russie annonçait le déploiement en Crimée d’un système de missiles antimissiles, SS-400, sorte de réponse à l’Otan qui, en juillet au sommet de Varsovie, a confirmé la mise en route de son bouclier antimissile. Selon les observateurs, la militarisation de la presqu’île va bon train, alors que la situation politique et économique a tendance à se détériorer. Les autorités russes font face à fronde des Tatars de Crimée dont l’instance de représentation a été dissoute et un des chefs envoyé dans un hôpital psychiatrique tandis que la population d’origine russe attend toujours la réalisation des promesses faites au moment de l’annexion.

Lors d’une visite en Crimée, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a été interpellé par un retraité se plaignant de la faiblesse de sa pension. Sa réponse –«Il n’y a pas d’argent mais tenez bon»– l’a ridiculisé sur les réseaux sociaux. Medvedev n’a pas d’autre recette économique à sa disposition. Une autre fois, à un enseignant de Sibérie qui disait ne pouvoir vivre avec son maigre salaire, il a conseillé soit de changer de métier, soit de compléter son revenu par un deuxième voire un troisième emploi.

Dans ce énième épisode ukrainien, l’Ukraine n’est toutefois pas le seul enjeu. La Russie est lancée depuis plusieurs semaines dans une négociation avec les États-Unis dans le but de trouver un modus vivendi acceptable par les deux parties dans la guerre en Syrie et en Irak. La lutte contre l’État islamique et l’avenir du régime de Damas sont les deux composantes de cette négociation. Le secrétaire d’État John Kerry a eu, à la mi-juillet à Moscou, plus de dix heures d’entretiens avec son collègue Sergueï Lavrov et avec Vladimir Poutine à ce sujet sans aboutir.

Négociations en cours

Les pourparlers buttent essentiellement sur deux points: la liste des organisations «terroristes» –Moscou veut frapper indifféremment Daech, les groupes djihadistes et les rebelles soutenus par les Occidentaux– et, conséquence du premier point, les mouvements d’opposition autorisés à participer à une sortie politique du conflit. Le sort de Bachar el-Assad lui-même ne semble plus être un obstacle à un accord, les Américains ayant renoncé à exiger son départ, au moins à court terme.

«Nous nous approchons pas à pas d'un projet –et je ne parle ici que d'Alep– qui nous permettrait vraiment de commencer à combattre ensemble pour ramener la paix afin que les gens puissent rentrer chez eux dans ce pays troublé», vient de déclarer Serguëi Choigou, ministre russe de la Défense.

Mais pendant les discussions avec les Américains avancent, la Russie ne reste pas inactive. Son aviation participe aux bombardements intensifs sur les quartiers orientaux d’Alep contrôlés par les opposants au régime, en appui à l’armée loyaliste, aux pasdarans iraniens et aux milices chiites qui tentent de resserrer leur étau sur une population civile de quelque 250 à 300.000 personnes.

Toutes les dispositions administratives et policières ont déjà été prises pour que son parti, Russie unie, l’emporte largement aux législatives

Quand Vladimir Poutine a annoncé l’engagement aérien russe en Syrie, à la tribune de l’ONU, en septembre 2015, on a pensé qu’il cherchait aussi à détourner l’attention de ses manœuvres en Ukraine. L’inverse est peut-être vrai aujourd’hui. En retournant le projecteur vers l’Ukraine, il veut faire oublier que son pays est engagé dans un des sièges les plus brutaux de l’histoire récente. Pour Assad, la chute d’Alep serait une victoire plus que symbolique. Pour Poutine, ce n’est pas nécessairement le premier objectif. Il lui suffit de maintenir la menace pour pousser à un compromis des Américains qui ne veulent pas se retrouver dans un bourbier.

Limiter les risques

Il reste quelques mois à Barack Obama pour tenter de redonner un petit lustre à une politique syrienne dont tout le monde convient qu’elle est un échec. D’engagements à reculons en lignes rouges effacées, le président américain a abandonné le terrain à la Russie. Bien que, de son propre aveu, il ne fasse pas confiance à Poutine, il peut contribuer à apaiser la situation même au prix de concessions inimaginables voilà encore quelques mois.

Pour le président russe, c’est aussi l’occasion de trouver un accord avant la relève présidentielle aux États-Unis. Malgré les sourires adressés à Donald Trump, les Russes sont assez réalistes pour envisager sérieusement l’hypothèse d’Hillary Clinton à la Maison-Blanche. Ils peuvent légitimement craindre un durcissement de Washington à leur endroit et vouloir donc conclure avant janvier 2017.

Entretemps, il y aura eu les élections législatives en Russie. A priori, Poutine n’a rien à craindre. Toutes les dispositions administratives et policières ont été déjà prises pour que son parti, Russie unie, l’emporte largement. Mais il ne veut courir aucun risque. En 2018, il devrait y avoir une élection présidentielle et dans cette perspective aussi, il est en train de restructurer son entourage. Il vient de changer le chef de l’administration présidentielle qui était depuis quatre ans Sergueï Ivanov, un de ses anciens collègues et amis du temps du KGB de Leningrad dans les années 1980. Il a remplacé plusieurs gouverneurs de régions pour leur substituer certains de ses anciens gardes du corps. Il a créé une garde nationale qui lui est directement rattachée, en concurrence avec la milice du ministère de l’Intérieur et avec l’armée régulière.

«Politique des cadres»

Si un sens politique se dégage de ces mouvements –qui ressemblent beaucoup à ce qu’on appelait du temps de l’URSS «la politique des cadres»–, c’est la volonté de Poutine de s’entourer de personnes plus techniciennes que politiques, qui lui doivent toute leur carrière. Qui n’ont pas eu d’existence publique avant Poutine et qui ne l’ont pas connu dans ses vies antérieures, qui n’ont aucune prise sur lui quelle qu’elle soit, personnelle, professionnelle ou policière.

Tout pouvoir, a fortiori autoritaire, a une tendance à la paranoïa. Pour cimenter la cohésion de la société autour du chef, rien de mieux qu’une épopée extérieure liant la gloire du passé et l’espoir de la grandeur retrouvée. L’Ukraine se prête à merveille à ce récit nationaliste, bien plus que la Syrie ou le sort de Bachar el-Assad qui laissent les Russes largement indifférents. Il y a fort à parier que d’ici la réélection triomphale de Vladimir Vladimirovitch Poutine en 2018, l’Ukraine et la Crimée seront d’utiles drapeaux.

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