Monde

Hillary s'en va-t'en-guerre

Micah Zenko, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 08.09.2016 à 15 h 20

De Haïti à la Syrie, les antécédents de la candidate démocrate laissent entendre qu’elle sera tout à fait à l’aise dans le rôle de présidente d’un pays en guerre.

Hillary Clinton avec des soldats américains au Caire, en mars 2011. PAUL J. RICHARDS / AFP POOL / AFP.

Hillary Clinton avec des soldats américains au Caire, en mars 2011. PAUL J. RICHARDS / AFP POOL / AFP.

Quelle que soit l’issue de l'élection présidentielle américaine le 8 novembre prochain, le vainqueur se retrouvera dès le premier jour président-e d’un pays en guerre, doté-e du pouvoir et de l’autonomie suffisants pour lancer des démonstrations de force déstabilisatrices, des frappes de drones, des raids d’opérations spéciales et des interventions militaires toujours plus poussées. Aujourd’hui, les déploiements de troupes de combat sont généralement décidés par des porte-paroles de l’exécutif, les décisions de soutenir des guerres aériennes à l’issue incertaine dans des pays comme le Yémen par des «partenaires» telle l’Arabie Saoudite sont annoncées par communiqué de presse, et les sessions de surveillance de l’exécutif par le Congrès se résument largement à des législateurs suppliant des chefs militaires de demander davantage de soldats et des règles d’engagement moins strictes.

Ce qui, dans l’ensemble, convient sans doute très bien à Hillary Clinton.

Contrairement à Donald Trump, dont les opinions ont tendance à beaucoup varier et qui fomenterait des plans «secrets» pour vaincre l’organisation État islamique, Clinton ne manque pas d’antécédents sur lesquels se baser pour estimer ses éventuels positionnements. Si l’on se base sur les informations dont nous disposons, elle a le potentiel d’un faucon, à quelques nuances près. Si elle s’est opposée au recours à la force lorsqu’elle estimait que ce n’était pas une bonne idée, elle a régulièrement soutenu le déclenchement de nouvelles guerres et le développement de certaines autres.

Examinons sept situations notoires où elle a dû décider d’appuyer ou non le recours à la force militaire américaine.

Haïti

En 1994, Clinton s’est opposée à une intervention à Haïti pour rétablir le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide. Comme le rapporte l’historien Taylor Branch dans son journal d’interviews avec Bill Clinton: «Je lui ai demandé ce qu’en pensait Hillary. Il a répondu qu’à ses yeux, décider une invasion précipitamment et n’importe comment était une folie. Face à la pression, à l’absence d’options et à son sentiment à lui d’être pris au piège, elle a dit qu’il était mal servi par son équipe de politique étrangère.»

C’était un jugement judicieux de la part de celle qui était alors première dame, car les options mises au point par le U.S. Southern Command et les chefs d’état-major étaient en effet mal conçues et souvent impossibles à réaliser d’un point de vue logistique. Heureusement, une invasion par 25.000 soldats américains a été évitée lorsque Jimmy Carter a négocié un accord de dernière minute avec Raoul Cédras, garantissant qu’il renonçait au pouvoir.

Irak

En 2002, alors qu’elle était sénatrice de l’État de New York, Clinton a voté pour l’autorisation du recours à la force militaire en Irak. Dans la déclaration accompagnant son vote, elle a estimé que c’était pour s’assurer que le président George W. Bush était «dans la plus position la plus forte possible pour diriger notre pays dans les Nations unies ou dans la guerre» et pour montrer à Saddam Hussein que le pays était uni. Après avoir commencé par défendre son vote, elle a rectifié plus tard, déclarant tour à tour qu’elle «pensait que c’était un vote pour renvoyer des inspecteurs sur place», qu’il était «basé sur les faits et les garanties que j’avais à l’époque» et au final que «c'était une erreur de faire confiance à Bush.» Clinton a également justifié son vote de 2002 comme ayant eu pour objectif d’imposer l’obéissance, en déclarant croire «en la diplomatie coercitive» lors un débat présidentiel de janvier 2008. Quelles que soient les raisons ou les excuses derrière son vote, la guerre en Irak a été une catastrophe en termes de politique étrangère et de géopolitique.

Pakistan

En 2007 et 2008, Clinton était en total désaccord avec le sénateur Barack Obama sur l’idée de frapper des cibles d’al-Qaida à l’intérieur du Pakistan. Pour Obama, ces attaques relevaient du «simple bon sens» si l’on disposait «d’informations concrètes». Clinton s’était référée aux frappes de missiles de croisière de 1998 en Afghanistan qui avaient échoué à tuer Oussama ben Laden et avait averti: «Nous devons être très conscients de toutes les conséquences», et tout particulièrement de ce qui serait susceptible de déstabiliser l’arsenal nucléaire pakistanais. Obama autoriserait plus tard 407 frappes de drones au Pakistan, qui allaient tuer 3.089 personnes. Près de 300 d’entre elles ont eu lieu lorsque Clinton était secrétaire d’État, période pendant laquelle les diplomates américains ne se sont opposés qu’à une ou deux frappes. Quelque hésitation que Clinton ait eue à l’idée d’attaquer des militants au Pakistan, celle-ci disparut lorsqu’elle devint secrétaire d’État.

Afghanistan

En 2009, Clinton a soutenu les trois quarts de l’envoi massif de troupes en Afghanistan. Lorsque le général Stanley McChrystal, commandant des forces armées américaines dans le pays, demanda quatre brigades supplémentaires à l’été 2009, elle approuva le déploiement de trois d’entre elles (soit environ 30.000 soldats). Selon certaines sources, «en général, Clinton était encline à envoyer encore plus [de soldats] que [le secrétaire à la Défense Robert] Gates.» Obama finit par déployer 33.000 soldats supplémentaires, et il est difficile d’identifier des gains politiques et sécuritaires durables qui auraient découlé de cette manœuvre. En outre, plus de trois quarts des soldats américains tués ou blessés dans ce pays après le 11-Septembre l’ont été dans les quatre années qui ont suivi ce déferlement de troupes fraîches.

Libye

En 2011, Clinton a été une puissante force de proposition pour un changement de régime en Libye (tout comme Trump). On a tendance à oublier aujourd’hui qu’une des premières justifications qu’elle a avancées pour défendre le rôle des États-Unis en Libye était qu’il convenait de rendre la pareille à leurs alliés après l’Afghanistan. Comme elle l'a dit fin mars 2011:

«Nous avons demandé à nos alliés, à nos alliés de l’Otan, d’aller en Afghanistan avec nous il y a dix ans. Ils y sont allés, et beaucoup d’entre eux l’ont fait alors qu’ils n’avaient pas été attaqués... Pour ce qui est de la Libye, nous avons eu des appels du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie, d’autres de nos alliés de l’Otan. Il y allait de leurs intérêts nationaux vitaux.»

Des recherches universitaires montrent que les grandes puissances jouissent d’une certaine liberté d’action leur permettant de ne pas se laisser entraîner dans des guerres impliquant leurs alliés, mais l’intervention visant à renverser le régime libyen a malheureusement été l’une de celles que l’administration Obama a choisi de soutenir entièrement, en trompant le peuple américain, à qui il fit croire que ce n’était pas le but recherché. Obama a très justement qualifié de sa «plus grave erreur» le fait de ne pas avoir prévu de scénario d’après-guerre, et a très justement décrit la Libye comme étant dans un «sale état».

Oussama ben Laden

En 2011, Hillary Clinton a soutenu le raid des forces spéciales de la marine de guerre (Navy SEAL) qui a tué Oussama ben Laden à Abbottabad, au Pakistan, tout en reconnaissant que cela allait certainement empoisonner les relations diplomatiques avec le pays pendant un petit moment. Selon le vice-président Joe Biden –qui y était opposé–, tous les responsables (y compris Clinton) étaient à «51-49» en faveur de ce raid. Avant que l’information ne soit rendue publique, Obama a appelé Bill Clinton (qui, en tant que président, avait signé trois autorisations secrètes de tuer ben Laden) pour lui apprendre que le chef d’al Qaeda était enfin mort. «J’imagine qu’Hillary vous l’a déjà dit», a supposé Obama, mais Bill Clinton n’était pas au courant. Comme l'écrivit plus tard Hillary Clinton dans ses mémoires:

«On m’avait dit de ne le dire à personne, alors je ne l’ai dit à personne. Plus tard, Bill m’a lancé en riant: “Personne ne doutera jamais que tu ne saches garder un secret!”»

Syrie

En 2012, Clinton aurait proposé à la Maison Blanche –avec le directeur de la CIA David Petraeus– un programme secret (apparemment à plus grande échelle que celui qui fut autorisé plus tard) visant à fournir des armes aux groupes rebelles constitués de vétérans de l’armée syrienne combattant le gouvernement de Bachar el-Assad. Obama s'est opposé à cette proposition en avançant qu’on ne pourrait être sûrs des mains entre lesquelles finiraient par atterrir ces armes et que les analystes de la CIA avaient déterminé qu’elles n’auraient pas accéléré «matériellement» l’éviction du pouvoir de Bachar el-Assad. Difficile d’évaluer l’efficacité du programme de formation et d’équipement dirigé par la CIA, comparé aux démarches à plus grande échelle du département de la Défense, mais on ne trouve plus trace de groupes rebelles soutenus par les États-Unis qui auraient menacé la survie du gouvernement Assad, gouvernement aujourd’hui soutenu par une puissance aérienne russe qui frappe à l’aveugle.

«Faut qu’on fonce jusqu’au milieu du terrain!»

En dehors d’interventions spécifiques, Clinton a également soutenu des démonstrations de force musclées en tant que secrétaire d’État. Le journaliste du New York Times Mark Landler rapporte un débat qui a eu lieu en juillet 2010 à la Maison Blanche au sujet d’une éventuelle déviation du porte-avions George Washington vers la mer Jaune. L’amiral Robert Willard, chef de l’U.S. Pacific Command; l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major et le secrétaire à la défense Robert Gates étaient tous d’accord pour effectuer cette manœuvre agressive. «Clinton l’a fortement appuyée. “Faut qu’on fonce jusqu’au milieu du terrain!”, avait-elle dit à ses conseillers quelque jours auparavant» écrit Landler. Mais Obama refusa en déclarant: «Je ne prends pas de décision de dernière minute avec des porte-avions.» Il convient de souligner que le degré d’agressivité avec lequel les États-Unis conduisent leur liberté d’opérations maritimes dans des eaux revendiquées par la Chine sera une décision lourde de conséquence pour le/la prochain-e président-e.

Enfin, Clinton a été exposée un nombre peu ordinaire de fois à l’armée depuis diverses positions civiles qu’elle a occupées, ce qui fait d’elle quelqu’un de bien mieux préparé à servir en tant que commandante en chef que ne l’était son mari en 1993, lors de ses débuts notoirement difficiles à la tête des forces armées. En tant que Première dame, Clinton a été régulièrement exposée à des débats entre hauts responsables au sujet d’interventions militaires, notamment au sujet d’Haïti, de la Bosnie et de l’Afghanistan, et plus tard elle a servi pendant six ans dans le Comité des services armés du Sénat et quatre ans en tant que secrétaire d’État. Elle a également développé des relations très étroites avec des officiers à la retraite comme le général Jack Keane, pour qui rares sont les pays qui ne tirent pas profit de la présence de soldats américains et de quelques frappes aériennes sur leur sol. Comme l'a écrit Bob Woodward d’une rencontre de 2009 entre les deux au sujet de l’envoi massif de troupes en Afghanistan:

«Clinton a accueilli Keane en le serrant dans ses bras, stupéfiant [l’envoyé spécial américain en Afghanistan et au Pakistan Richard] Holbrooke parce que –et il est bien placé pour le savoir– Hillary n’est vraiment pas du genre à dispenser des accolades.»

J’ai parlé de Clinton avec une poignée d’officiers, stationnés à Islamabad et Kaboul à l’époque, qui s’entretenaient régulièrement avec elle par vidéoconférence lorsqu’elle était secrétaire d’État. Tous l’ont décrite comme de loin la mieux préparée lors des meetings, celle qui avait lu tous les mémos ou les livres de briefing envoyés pour préparer les réunions. Selon eux, Clinton possède une compréhension intime de la doctrine militaire, des acronymes du Pentagone et des principes du planning militaire et elle n’avait pas peur de pousser les plus hauts commandants à clarifier les «plans d’action» et «l’état final» envisagé d’une intervention militaire.

Si Hillary Clinton est élue à la Maison Blanche, les États-Unis, déjà en guerre depuis quinze ans, seront dirigés par une présidente experte et à l’aise avec la chose militaire. Naturellement, on ne peut pas deviner à quelles crises de sécurité nationale elle sera confrontée. Mais ceux qui voteront pour elle doivent savoir qu’elle approchera ce genre de crises forte de longs antécédents d'adhésion au déploiement des forces américaines et à l’expansion des interventions militaires par les États-Unis.

Micah Zenko
Micah Zenko (2 articles)
Chercheur au Council on Foreign Relations
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