France

Y-a-t-il vraiment des circonscriptions acquises?

Quentin Girard, mis à jour le 28.10.2009 à 15 h 59

Les circonscriptions dites acquises ont une grande importance dans la vie politique française. Considérées comme des « fiefs », elles font la force des partis.

Jean Sarkozy a été élu conseiller général dans un département acquis à la droite. David Douillet a gagné des législatives dans une circonscription «acquise traditionnellement» à la droite. Les médias usent et abusent de ce terme d'acquis, que ce soit sur Slate.fr (cf, dernier article de Jean-Marie Colombani) ou ailleurs. Sans vraiment expliquer pourquoi cet endroit dont on ne parle parfois jamais sera toujours à la droite ou à la gauche pour les médias. Mais est-ce une formule de style facile ou cela renvoie-t-il vraiment à des chiffres et à des statistiques vérifiables?

Aux Etats-Unis, les résultats de pratiquement toutes les élections sont accessibles en ligne. Canton par canton, Etat par Etat, il est très facile de vérifier et de mesurer les dynamiques électorales. On peut donc facilement dire que, statistiquement, ce canton vote toujours républicain ou démocrate. Ces données sont très utiles, et abondamment utilisées, pour organiser les campagnes et les forces sur le terrain, que ce soit par des partis ou des citoyens motivés au niveau local.

En France, c'est possible aussi... pour le football. Un site existe, Poteau rentrant. Il permet de calculer les résultats, avec un nombre de données variables importantes, tous les éléments de la Ligue 1 depuis 30 ans et donc de croiser différentes tendances. De «refaire le match» indéfiniment. Pour la politique, c'est beaucoup plus compliqué. Que ce soit aux ministères de l'Intérieur ou à l'INSEE, il n'y a pas de statistiques qui regroupent tous les résultats et permettent d'effectuer des comparaisons aisément. Chaque donnée est disponible mais c'est au citoyen, au politique ou au journaliste de les compiler.

Comme le travail est long et fastidieux, pour avoir une vue d'ensemble de la carte électorale française, il n'y a que les partis politiques qui ont regroupé toutes les données. «Chaque parti à ses experts électoraux qui récoltent les résultats canton par canton et font la somme des bureaux en fonction des élections», note Martine Billard, député PG de Paris.

Au PS par exemple, des listes circulent de circonscriptions clés qui sont considérées comme «acquises». Comme l'explique Bruno Leroux, député de la Seine Saint-Denis, spécialiste de la carte électorale au PS:

«Depuis l'origine du découpage de 1986, on peut regarder quelles circonscriptions sont toujours restées à droite ou à gauche. C'est la seule manière à peu près objective de déterminer si elle est acquise ou pas. Il n'y pas véritablement d'autres critères. Il y en a environ 120 ou 130 pour l'UMP et un peu plus d'une cinquantaine pour le PS. Pour les socialistes, ça correspond en gros aux députés qui n'ont pas perdu en 1993. Mes collègues UMP de la commission des lois me disent que les législatives de 1993 furent exceptionnelles par l'ampleur de la victoire de la droite, que cela ne se reproduira jamais et qu'en réalité il y en une vingtaine de plus acquises au PS, dont la mienne. Je leur réponds que l'exceptionnel peut toujours se reproduire.»

Au-delà des termes, ces circonscriptions acquises ont une grande importance dans la vie politique française. Considérées comme des «bastions», des « fiefs », il ne faut pas trop y toucher. Selon Bruno Leroux, le découpage électoral effectué par Alain Marleix a eu pour but notamment de les renforcer. «Que ce soit pour la droite ou pour la gauche, le gouvernement a essayé de renforcer les circonscriptions déjà solides. Il a agit sur le principe de Pasqua qui en 1986 considérait qu'il devait y avoir 1/3 de circonscription pour la gauche, 1/3 pour la droite et 1/3 pour l'alternance. Le but de ces redécoupages est qu'à terme il y ait de moins en moins d'alternance.»

Au moment du découpage, il faut donc essayer de fâcher le moins de députés possibles. Martine Billard abonde dans ce sens. Les élections c'est «comme au boulot. Dernier embauché, premier viré». Moins cela fait longtemps que vous y êtes, plus vous avez de chance d'avoir été touché par le redécoupage.

D'où le fait que les circonscriptions «acquises» ont tendance à être tenues très majoritairement par des hommes, entrés en politique à une époque où les femmes étaient peu nombreuses. Bruno Leroux note ainsi «qu'en 2012, au moment des législatives, tous les députés PS ayant au moins 30 ans de mandat seront des hommes».

Savoir si une circonscription est «acquise» ou pas a aussi une importance lors des négociations avant un deuxième tour. Entre les Verts et le PS par exemple. L'enjeu n'est pas de se voir réserver des circonscriptions mais que celle-ci soient gagnables. Martine Billard, longtemps chez les Verts avant de rejoindre le Parti de Gauche se souvient qu'«il a fallu un temps d'apprentissage où on s'est fait parfois avoir. Maintenant tout le monde maîtrise la carte et on ne peut pas mentir sur les chiffres.»

Il faut toutefois relativiser faire attention à ne pas utiliser trop souvent ce terme. Pour Etienne Blanc, député UMP de l'Ain, «ce concept ne veut rien dire. C'est une expression exécrable. Une élection c'est la rencontre d'un homme et d'un électeur, un endroit n'appartient pas à un parti. Certes il y a des tendances, mais les électeurs peuvent changer d'avis. Parler d'acquis, ce n'est pas raisonnable».

Etienne Blanc est l'un des trois députés UMP à avoir voté contre ce découpage. Car il trouve dommage également qu'il n'ait pas assez tenu compte de ce rapport entre les élus et les électeurs. «D'un point de vue comptable, c'est bien pour moi, j'ai potentiellement plus d'électeurs de droite. Mais c'est une connerie géographique. Ma circonscription fait 150 km de long et 2 de large seulement et traverse plusieurs territoires avec des identités différentes».

Bruno Leroux, lui aussi, relativise le concept d'acquis: «A la fin c'est toujours l'électeur qui gagne. Cela peut toujours bouger. En 1981 ou 1997, un certain nombre de circonscriptions semblaient acquises à la droite et elles ont basculé».

Pour Martine Billard, la personnalité d'un candidat peut peser... mais à la marge. «Cela se joue à la marge, 1% ou 2% maximum, peut-être 4% parfois. Dans le cinquième arrondissement, les gens votent aujourd'hui à gauche aux présidentielles mais aux municipales Tibéri continue de gagner. Le huitième arrondissement à Paris vote toujours à droite, le 9ème ça dépend des élections. Pour les législatives, quand Annick Lepetit a gagné, on pensait que c'était une circonscription acquise à la droite».

Une circonscription peut donc être «acquise» pour un vote mais pas pour un autre. Cela dépend des découpages mais aussi du type d'élections. Pour Etienne Blanc, le vote est beaucoup plus dilué quand l'élection «ne paraît pas importante, à tort, comme les régionales ou les européennes. Là, des électeurs qui pouvaient voter à droite vont voter Verts parce qu'ils sont plus flottants, plus trans-courants, et que des thèmes comme l'écologie ou la qualité de vie deviennent essentiels. Ces nouvelles questions mettent en grande difficulté l'UMP et ça trouble les bastions».

Autres critères à prendre en compte, «le temps de l'élection», comme le note Etienne Blanc. «Traditionnellement, les élections de mi-mandats sont peu favorables au parti au pouvoir. De plus, les électeurs pensent de moins en moins en terme local. Une polémique qui touche le gouvernement ou un membre de l'UMP peut avoir une répercussion. Les électeurs peuvent décider de sanctionner le candidat du parti alors qu'il n' a rien à voir avec l'affaire».

L'un des principales raisons du renoncement de Jean Sarkozy à la présidence de l'EPAD serait ainsi la peur des élus de province de voir leurs positions fragilisées en raison du grand nombre de retours d'électeurs UMP mécontents.

Quentin Girard

Lire également: Allô, ta circonscription est supprimée, Comment redécoupe-t-on la carte électorale? et Jean Sarkozy est un «fils de» comme un autre.

Image de Une: David Douillet champion olympique  Kimimasa Mayama / Reuters

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