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Entre catholiques et gauches radicales, une convergence des luttes?

Le président bolivien Evo Morales et le pape François, le 8 juillet 2015 à La Paz. JUAN CARLOS USNAYO / AFP.

Le président bolivien Evo Morales et le pape François, le 8 juillet 2015 à La Paz. JUAN CARLOS USNAYO / AFP.

Au-delà de l'apparente droitisation d'une fraction du monde catholique, les prises de position du pape suscitent un vif intérêt dans de nombreux secteurs de la gauche radicale.

L’évacuation récente de l’église Sainte-Rita, «ZAD» animée depuis peu par l’abbé Guillaume de Tanouarn, prêtre traditionnaliste, maurrassien revendiqué et rallié à l’Eglise de Rome, peut laisser penser que le monde catholique n’est mû que par un phénomène de droitisation continue. En France, alors que les piliers traditionnels du «catholicisme de gauche» se sont effondrés, des prêtres issus de la Fraternité Saint-Pie X ont rallié, au cours de la dernière décennie, une Église de Rome reconnaissant la pratique plus large du «rite extra-ordinaire» (qualifié improprement de «messe en latin»). À quelques égards, d’aucuns pourraient penser à une victoire posthume de Monseigneur Lefebvre.

Récemment encore, des «catholiques» français revendiqués (mais sont-ils réels?) ont lancé un hashtag #pasmonpape pour s’en prendre au pape François et à sa prétendue mansuétude à l’égard de l’islamisme. Pour des catholiques qui le seraient vraiment, il n’est pourtant pas possible de mettre en cause le pape, dont l’élection est inspirée par l’Esprit saint, comme on mettrait en cause un président de conseil général…

Enfin, le mouvement des Veilleurs a été particulièrement mal reçu place de la République, à Paris, par des sympathisants de Nuit Debout.

Autant de signes qui pourraient laisser penser que, décidément, le monde catholique est perdu pour ceux qui aimeraient changer le monde dans un sens «progressiste». En Italie, un événement corrobore l’exacte hypothèse inverse… Spectaculaire, il est en vérité une des manifestations d’un processus plus vaste en cours.

La faucille, le marteau et le crucifix

L’affaire fait du bruit chez nos voisins depuis le printemps dernier mais dépasse pourtant le strict cadre transalpin. Le leader historique de Rifondazione Comunista, Fausto Bertinotti, a accordé mi-avril une interview au Corriere della Sera dans laquelle, constatant la «mort de la gauche politique» et la fin du mouvement ouvrier, il tendait explicitement la main au monde catholique.

Symptomatique d’un pays où les clivages ont, plus qu’ailleurs, évolué de manière rapide et spectaculaire, cet entretien confirme que la crise qui frappe nos pays est un moment de brouillage idéologique charriant son lot de surprises. Bertinotti affirme en effet «qu’à Comunione e Liberazione [Communion et Libération], [il] a retrouvé un peuple»Communion et Libération, où un mouvement de reconquête culturelle dédié, à l'origine, à la lutte contre l’influence du Parti communiste (PCI) dans l’Italie d’après-guerre, alors le plus important, le plus influent et le plus brillant d’Europe occidentale.

En vérité, tous les grands dirigeants communistes italiens se sont intéressés de près au catholicisme, entretenant avec lui des relations plus subtiles que les images de bagarre de Peppone et Don Camillo. Antonio Gramsci s’intéressa, dans ses écrits, au rôle de l’Eglise catholique en Italie. L'un de ses successeurs comme secrétaire général du PCI, Palmiro Togliatti, avait lancé un appel aux catholiques dans son discours de Bergame en 1963. Puis Enrico Berlinguer, dans sa volonté de forger le «compromis historique», adopta une ligne de dialogue avec le monde catholique en Italie.

Cette fois, la situation est différente. Fausto Bertinotti affirme que le mouvement ouvrier est mort. Un dirigeant historique du Parti communiste italien, de son aile gauche, syndicale qui plus est, qui avait refusé la mutation du PCI en Parti démocratique de la gauche (PDS), qui affirme, en 2016, que l’Eglise est un pôle de résistance au néolibéralisme et à la déshumanisation de l’économie, constitue un événement d’ampleur, significatif du caractère dramatique de la crise que connaissent nos sociétés.

Au regard de l’aura qui a été celle de Rifondazione Comunista dans la gauche radicale internationale, où son drapeau était en vue dans les Forums sociaux mondiaux de la grande époque altermondialiste, ces réflexions sont un signal important à ne pas mésestimer. En France, c’est à peu près comme si Bernard Thibault, Marie-George Buffet ou Olivier Besancenot se rendaient à une session de la Communauté de l’Emmanuel et affirmaient y «avoir trouvé un peuple». On imagine la surprise que cela constituerait.

Focalisés sur les droites radicales, nous n’observons pas assez ce qui se passe ailleurs dans d’autres familles politiques. On se souvient qu’Alexis Tsipras (pourtant à la tête d’un pays à majorité orthodoxe) avait déclaré que le «plus à gauche» était le pape François. Pablo Iglesias aurait recherché à être pris en photo avec le pape argentin, ce qui se comprend très aisément dans le contexte espagnol, où le catholicisme joue un rôle plus important que chez nous. En France, Philippe Marlière, un des intellectuels au confluent de la gauche radicale et de la social-démocratie, a également déjà manifesté plus que de l’intérêt pour le pontificat de François, constatant que le discours du nouveau souverain pontife sur l’emprise des marchés sur la vie humaine et sur la question des ressources naturelles revêtait une dimension progressiste faisant bouger les lignes. Philippe Marlière n’a en effet pas mis longtemps à déceler en François un «pape gramscien» et les opportunités que révélaient ce pontificat.

Mouvements populaires et Vatican: tous ensemble, tous ensemble?

Il est vrai que ces cheminements, celui de Bertinotti notamment (qui ne dit pas qu’il a découvert la foi derrière un pilier d’église), ont été facilités par les actes et textes du pontificat de Jorge Bergoglio, et notamment par l’encyclique Laudato Si, consacrée à l'environnement.

La rencontre des mouvements populaires à Rome en octobre 2014 avait été l’occasion d’une jonction entre le pape François et des mouvements aussi divers que ceux des paysans sans terre, des biffins, des peuples indigènes et de beaucoup d’autres. Le Pape avait affirmé souhaiter les aider dans leurs «luttes». Etaient présents le président de Bolivie, Evo Morales, figure emblématique de l’Amérique latine des deux dernières décennies, mais aussi Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde diplomatique et inspirateur des Forums sociaux mondiaux, hauts lieux de l’altermondialisme, dont l’édition de cette année vient de se tenir à Montréal. François déclarait à cette occasion: «Quand je défends les pauvres, certains m’accusent d’être communiste!»

Il faut dire qu’il y a quelque chose de typiquement latino-américain dans le discours de François: une prise en compte des inégalités sociales, de l’enjeu environnemental, du rythme différent de chaque société et de leur diversité… et surtout une mise en avant des pauvres, des peuples comme des acteurs importants des changements du monde.

Ce pontificat a des sources théoriques, intellectuelles, théologiques qui contribuent à accélérer les rapprochements en cours. On ne peut, en effet, faire abstraction de ce que signifie la «théologie du peuple» au regard de ces rapprochements.

Le «père» de Podemos et l’inspirateur du pape François

Le philosophe catholique Juan Carlos Scannone, également jésuite et théologien, proche ami de Jorge Bergoglio, a expliqué ce que la théologie du peuple signifiait et son influence sur le pontificat de François. Pour lui, la théologie du peuple est d'abord un «rameau de la théologie de la libération», courant faisant des pauvres des acteurs de leur propre destin. Scannone en est lui-même l'un des principaux penseurs et dynamiques représentants. Il y a quelque chose de très argentin, à ses dires, dans la théologie du peuple, qui fait une large place au «peuple» entendu comme «nation», tout en précisant qu'il s'agit là d'une nation fortement intégratrice (très marquée par la construction de la nation argentine), à la fois respectueuse des différences et terre d'immigration. Cette implication du peuple dans sa propre «libération» a un versant spirituel évident mais a aussi des implications temporelles.

1989 et la chute du Mur a eu pour conséquence de faire muter la gauche radicale. Syriza, Podemos, en sont le résultat… en attendant la suite, si elle vient. Quant au monde catholique, sa géopolitique a muté du fait de la chute de la pratique en Europe et de l’essor des autres continents induisant des évolutions d’ampleur. L’élection d’un pape non-européen, pour la première fois dans l’histoire de l’Église, est la traduction de puissantes mutations à l’œuvre en son sein, qui avaient déjà fait changer l’Eglise avant même l’élection de François. De nouvelles préoccupations se sont affirmées, correspondant aux sociétés du Sud, et les grands textes du pontificat de François –Evangelii Gaudium, exhortation apostolique rappelant, par exemple, «la place privilégiée des pauvres dans le Peuple de Dieu», et Laudato Si– ont concrétisé ce tournant.

Un lien concret entre Podemos et le pape François a consisté en la rencontre, à Buenos Aires, entre Ernesto Laclau –le «père» de Podemos– et Juan Carlos Scannone. Elle donne encore plus de sens à ce rapprochement des nouvelles gauches radicales et du monde catholique. Ernesto Laclau s’est intéressé de près à la théologie du peuple et Juan Carlos Scannone a manifesté un vif intérêt pour l’œuvre d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Entre le «post-marxisme» et le «populisme de gauche» d’une part et la théologie du peuple de l’autre, il y a donc bien des liens qui se sont tissés, anticipant les rapprochements actuels. Bergloglio-Laclau: convergence des luttes?

Ne nous y trompons pas: Il ne s’agit pas d’une résurrection des «cathos de gauche» tels que nos sociétés les ont connus. Il s’agit, au milieu des bouleversements du monde et de la crise actuelle du système capitaliste, beaucoup plus sûrement, d’une convergence relative au refus de l’emprise du marché, à la préservation des ressources naturelles, à la juste allocation des ressources… Cette convergence des luttes là peut cependant apparaître gênante pour les «vieilles gauches» autant que pour les catholiques les plus conservateurs. Elle défie la persistance rétinienne qui est la leur et qui leur fait lire le monde avec les lunettes d’il y a quarante ans… Le vieux s’éteint, le neuf cherche à naître.

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