France

Dans la tête d’Éric Ciotti, l’homme qui incarne le retour à droite de Nicolas Sarkozy

Jérémy Collado, mis à jour le 19.08.2016 à 10 h 25

Depuis son retour en politique, Nicolas Sarkozy n’a qu’un seul objectif: jouer à droite toute pour battre le Front national. Dans un contexte sécuritaire où les électeurs se positionnent notamment sur la laïcité et le terrorisme, un homme incarne cette ligne: Eric Ciotti

Nicolas Sarkozy et Eric Ciotti le 21 octobre 2014, à Nice. | AFP/VALERY HACHE

Nicolas Sarkozy et Eric Ciotti le 21 octobre 2014, à Nice. | AFP/VALERY HACHE

Nice (Alpes-Maritimes)

Il est plus discret que Christian Estrosi, dont il fut directeur de cabinet, plus secret que Nicolas Sarkozy, dont il rêve de devenir ministre, et moins médiatique que Bruno Le Maire, qui est candidat à la primaire de la droite. Pourtant, Éric Ciotti est l’un des hommes qui pèse le plus à droite aujourd’hui.

Chez les Républicains, où il occupe le poste de secrétaire général adjoint, c’est sa ligne idéologique qui a gagné, en attendant la bataille pour l'investiture à la présidentielle. Avec le n°2 de LR, Laurent Wauquiez, qui s’apprête à prendre la place de Nicolas Sarkozy lorsqu’il annoncera sa candidature, le voilà tête de pont d'une droite assumée, qui mord les lignes du FN sans aucun complexe:

«Quand on nomme Martin Hirsch pour s'occuper de social, on récupère le RSA, déplorait le président du conseil régional de Rhône-Alpes-Auvergne dans le JDD. Le problème de la droite et du centre en France, c'est sa démission intellectuelle. Pour se faire pardonner d'être à droite, on se sent obligé d'aller nommer des gens de gauche

Depuis la défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle 2012, dûe en grande partie à la déception très forte d'une partie de l'électorat frontiste qui s'était tourné vers Sarkozy en 2007, Ciotti et la droite «forte» ont passé la vitesse supérieure. Plus question de s'excuser d'être à droite. Surtout quand le FN prend du poids, notamment en raison du contexte terroriste.

«On sait bien que tout se jouera sur la laïcité, donc l'islam, souffle un ponte de la fédération FN des Bouches-du-Rhône. Tout le reste, y compris le chômage, sera relégué au second plan

L'électorat s'est droitisé

Après des années dans l’ombre –à l’époque il avait encore quelques cheveux sur le crâne et des lunettes moins transparentes–, Éric Ciotti est donc désormais dans la lumière, comme député LR et président du conseil départemental des Alpes-Maritimes. Il n'a jamais varié. Et veut le faire savoir, d'autant plus depuis qu'Estrosi a ravi la tête de liste aux régionales en 2015 et adoucit son discours pour contenter la gauche, qui lui a permis d'accéder au pouvoir.

Intransigeant sur les valeurs, libéral sur l’économie, conservateur sur les moeurs: à lui seul, Ciotti incarne le nouveau visage de la droite qui veut reprendre le pouvoir

«Il y a une différence de ligne. J’assume une ligne très très à droite. Manifestement Christian Estrosi en a changé depuis les élections régionales où il a été élu avec le soutien de la gauche sur un autre positionnement», lâche-t-il sur I-télé le 9 mars dernier.

Intransigeant sur les valeurs, libéral sur l’économie, conservateur sur les moeurs: à lui seul, Ciotti incarne le nouveau visage de la droite qui veut reprendre le pouvoir en 2017. Une droite qui s’engouffre dans une bataille à mort face au FN, pour reconquérir un électorat déçu qui s’est «droitisé» depuis plusieurs années.

Sensible aux valeurs d'autorité, à l'idée de nation et attaché à un modèle culturel qui tend à se diluer dans la mondialisation, cet électorat attend des signaux. Selon un sondage IFOP pour Le JDD publié en novembre 2012, 80% des personnes interrogées estimaient «qu'il y avait trop d'assistanat et que beaucoup de gens abusent des aides sociales», 75 % que «l'islam progresse trop en France» et 66% qu'«il y a trop d'immigrés en France».

Tous les ténors de la droite –y compris Alain Juppé– l'ont compris: plus l'élection à la primaire et plus 2017 se rapprochera, plus il faudra être à droite pour mobiliser le cœur de ces électeurs. D'où les propositions tous azymuts des candidats à la primaire: quotas d’immigration, durcissement du regroupement familial, rétablissement des peines plancher, réforme de l’aide médicale d’État aux étrangers (AME), comme le détaille par exemple Alain Juppé dans son deuxième livre programmatique publié en janvier 2016.

Même s’il souffre encore d’un déficit de notoriété au niveau national, les déclarations chocs de l'ex-âme damnée de Christian Estrosi le hissent régulièrement devant les projecteurs. Qu’il veuille rendre obligatoire la présentation d’une carte d’identité pour ouvrir un compte Facebook ou qu’il défende la création de centres de rétention administrative, il est repris, commenté, caricaturé.

Postures?

«C’est une sorte d’odalisque qui fait la danse du ventre pour séduire son vizir. Il essaie d’agréger le vote du FN sur son nom, et ne travaille que dans cette logique-là», dénonçait son adversaire socialiste Marc Concas, qui l’avait battu en 2008 aux cantonales, avant qu’Éric Ciotti ne devienne président du conseil départemental en se faisant élire à Saint-Martin-Vésubie. Il ajoutait: «Ciotti est quelqu’un que l’on craint, pas que l’on apprécie. Exactement comme Estrosi. Mais il a des qualités: il connaît ses dossiers, et est respectueux et chaleureux avec son opposition.»

Lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy, Éric Ciotti multipliait déjà les annonces fracassantes: suspension des allocations en cas d’absentéisme scolaire, prison pour les parents de mineurs délinquants... Rapporteur de la loi sur la sécurité intérieure, dite Loppsi 2, il plaidait pour l’installation de mouchards dans les ordinateurs des «délinquants solidaires» qui viennent en aide aux réfugiés. Récemment, il a soutenu Lionnel Luca, attaqué pour avoir pris un arrêté interdisant le port du burkini sur les plages de Villeneuve-Loubet. Et souhaite limiter le droit du sol aux enfants de parents européens, car le terrorisme est «la conséquence de l'échec total de notre modèle d'intégration et d'acquisition de la nationalité». Une proposition soutenue par Nicolas Sarkozy... et qui divise une partie de la droite.

Si la droite gagne, il n’y aura pas la place pour lui et Christian Estrosi. Comment Sarkozy pourrait-il nommer deux ministres du même département... et au même endroit!

À chaque fois, le même objectif pour Éric Ciotti: s’imposer comme le «Monsieur Sécurité» de la droite, lui qui vient de reprendre la roue de Nicolas Sarkozy, après avoir suivi François Fillon un temps lors de la campagne interne de l’UMP face à Jean-François Copé.

Depuis qu’il est devenu député en 2007, Éric Ciotti ne s’est pas fait que des amis. Dont Patrick Devedjian, patron des Hauts-de-Seine et, lui aussi, sarkozyste historique. Dans Challenges, il confiait son inquiétude de voir monter des «sécuritaires, cyniques et sans conviction» à droite. Une accusation à peine voilée contre Laurent Wauquiez, numéro 2 de LR, et Éric Ciotti: «S'ils deviennent ministres demain, les défenseurs des libertés comme moi devront s'exiler».

Une ambition ministérielle

Éric Ciotti ne cache pas son ambition: devenir ministre si Nicolas Sarkozy retourne à l’Élysée. Beaucoup le voient déjà Place Beauveau, ministre de l’Intérieur quand le terrorisme islamiste frappe violemment la France à intervalles réguliers. Certains évoquent plutôt la Justice: c’est moins ingrat et plus efficace. On y laisse sa trace dans l’histoire. On peut construire des réformes solides qui nous survivent.

«Il est assez probable que le prochain président de la République soit issu des Républicains. Mon analyse, c'est que le gagnant de la primaire serait président, sauf évènement majeur, pronostique Éric Ciotti. Je souhaite que ce soit Nicolas Sarkozy. Après, on aura un immense défi à relever. Je me bats en interne depuis de nombreuses années pour qu'on change vraiment de logiciel, qu'on ait des moyens supplémentaires pour la justice, qui vit aujourd'hui d'expédients

Il n’y a en fait qu’un seul problème à ce destin qui a commencé sur les bancs de Sciences Po Paris, d’où il est sorti diplômé en 1988, avant de devenir à 23 ans assistant parlementaire de Christian Estrosi la même année, élu pour la première fois à l’Assemblée nationale.

«Si la droite gagne, il n’y aura pas la place pour les deux, croit savoir un fin connaisseur du milieu politique niçois. Et surtout, comment Sarkozy pourrait-il nommer deux ministres du même département... et au même endroit!» 

Sous-entendu: les deux hommes visent le même maroquin. Une autre ajoute: «Ils se sont réconciliés dernièrement. Ce n'est plus du tout la guerre comme c'était autrefois...»

Terminées, les querelles des élections internes, où personne n'avait osé appuyer sur le bouton nucléaire afin d'avoir le contrôle de la puissante fédération des Alpes-Maritimes? À voir...

Éric Ciotti ne déçoit jamais

Comme souvent à droite, ce sera au chef de choisir. Donc Nicolas Sarkozy. Or, le président des Républicains le sait: pour reconquérir l’Élysée, il devra passer à droite. Très à droite. C’est la raison pour laquelle il multiplie lui aussi les sorties en ce sens. Mercredi 8 juin 2016 devant près de 1.000 militants, l’ancien chef de l’État est à Saint-André-lez-Lille pour un discours présenté comme «fondateur» de sa campagne officieuse, selon ses proches. Il s’y présente comme un «Français chrétien», dénonce la «tyrannie des minorités» et attaque les «islamistes radicaux qui prennent en otage un quartier».

«Le peuple veut l’autorité contre la chienlit», lâche-t-il, regrettant que «quand des jeunes gens écrivaient sur les murs de Paris “il est interdit d'interdire” a commencé à germer le désastre». Une stratégie qui rappelle celle de 2007, où Sarkozy dénonçait déjà l’idéologie multiculturaliste en défendant l’identité nationale et la notion d’héritage... Entre temps, l'homme a déçu. Pas Éric Ciotti. «Cette expérience servira de leçon pour le deuxième mandat de Nicolas Sarkozy», confie-t-il.

Il y a quelques années, le député LR avait tous les numéros des ténors de la droite dans son portable. Sauf celui de Nicolas Sarkozy. «Quand il m’appelle –ce qui est moins le cas en ce moment–, c’est toujours par l’intermédiaire de son standard», disait-il à L'Opinion en 2014. Désormais ils se sont échangés leurs numéros. Reste à savoir qui Sarkozy appelera s'il redevient président en 2017.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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