Allemagne / Monde

L'Allemagne aussi débat de la binationalité et de la «double loyauté»

Temps de lecture : 5 min

Les attentats commis en juillet ont créé une inquiétude sécuritaire outre-Rhin, mais celle-ci puise aussi dans la situation troublée de la Turquie.

Allemagne/Turquie | Mohamed Yahya via Flickr CC License by
Allemagne/Turquie | Mohamed Yahya via Flickr CC License by

La campagne électorale a commencé et elle sera sécuritaire, en Allemagne, où des élections législatives auront lieu à l'automne 2017, comme en France. Les appels à un durcissement de la législation et à un contrôle renforcé des réfugiés se sont multipliés à droite après les quatre attaques qui ont fait au total onze morts à la fin du mois de juillet dans le sud du pays. Deux ont été revendiquées par l’Etat islamique –l’attaque à la hache dans le train de Wurtzbourg et l’attentat suicide à Ansbach–, trois ont été perpétrées par des réfugiés.

C’est l’occasion pour les adversaires de la «politique de l’accueil» d’Angela Merkel, dans son propre camp comme dans la droite populiste, de demander un changement de cap. La chancelière s’en tient à des déclarations générales mais son ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, a présenté le jeudi 11 août une série de mesures destinées aussi bien à apaiser la grogne qu’à durcir la législation. Ces propositions interviennent deux mois à peine après que le Bundestag ait déjà adopté une réforme restreignent le droit d’asile.

Le ministre de l’Intérieur se heurte à deux limites: les droits fondamentaux garantis par la Constitution et l’attitude du partenaire social-démocrate de la grande coalition. C’est ainsi que Thomas de Maizière a rejeté l’idée d’interdire le port de la burqa dans les lieux publics –«On ne peut pas interdire tout ce avec quoi on n’est pas d’accord»–, comme le demandent les ministres de l’Intérieur des Länder gouvernés par des chrétiens-démocrates.

Même débat, contexte différent

Les mesures proposées par le ministre fédéral représentent un catalogue très classique: augmentation du nombre de policiers dépendant de l’Etat central et des services de renseignement –les sociaux-démocrates critiquent le gouvernement précédent, dont ils ne faisaient pas partie, pour avoir réduit les forces de l’ordre–, expulsion plus rapide des étrangers condamnés à des peine de prison et arrestation des personnes «mettant en danger la sécurité publique», assouplissement du secret professionnel des médecins qui pourraient avoir connaissance de risques de passages à l’acte, suivi social et médical des réfugiés et transmission des données de l’Office des migrations aux services de sécurité; enfin, possibilité de priver de leur nationalité allemande les personnes ayant participé à des actions terroristes à l’étranger et possédant un deuxième passeport. Thomas de Maizière s’oppose cependant à ses collègues chrétiens-démocrates dans les Länder qui demandent l’abolition pure et simple de la double nationalité.

Le débat allemand peut sembler faire écho à celui qui a eu lieu en France au début de l’année sur la déchéance de nationalité, mais il se passe dans un contexte différent. La double nationalité est une possibilité récente en Allemagne qui, pour simplifier une matière complexe, date de la fin des années 1990. Jusqu’en 2000, l’octroi de la nationalité allemande était régi par le droit du sang. La réforme du gouvernement rouge-vert de Gerhard Schröder et Joschka Fischer a introduit une part de droit du sol pour les enfants nés en Allemagne de parents étrangers. Ils pouvaient avoir une double nationalité jusqu’à 23 ans, âge auquel ils devaient rendre un de leurs deux passeports. Une loi de 2014 autorise maintenant la double nationalité au-delà de 23 ans.

Effet des soubresauts turcs

Cette disposition intéresse d’abord les 3 millions de Turcs vivant en Allemagne, dont 800.000 environ possèdent la double nationalité. Ce n’est pas dans cette communauté que se recrutent principalement les candidats au djihad. Les inquiétudes sont ailleurs, et elles ne sont pas l’apanage de la droite. La crainte est que les soubresauts de la politique intérieure turque ne créent des désordres en Allemagne. Elle n’est pas nouvelle mais elle a été ravivée par la tentative de putsch à Ankara et la purge lancée ensuite par le président Recep Tayyip Edogan. Les tensions sont vives entre l’Allemagne et la Turquie autour de l’accord sur les réfugiés, signé en mars, avec lequel joue le président turc. Celui-ci ne manque pas une occasion de s’en prendre à Berlin, que ce soit après une émission satirique le caricaturant à la télévision allemande ou après que les tribunaux lui eurent interdit de s’adresser par satellite à une manifestation de ses partisans à Cologne.

Le président du parti des Verts, Cem Özdemir, qui est par ailleurs un critique virulent du virage autoritaire d’Erdogan, a reproché à l’organisation Gülen en Allemagne son manque de transparence

Car Recep Tayyip Erdogan et son parti AKP mobilisent l'Allemagne. En 2014, le président turc y a tenu deux meetings électoraux. Et les Turcs d’Allemagne votent –ils sont près de 600 000 électeurs– et votent «bien»: 59,7% pour l’AKP aux dernières élections contre 49% en Turquie même.

L’influence de la Turquie se fait sentir au travers de plusieurs associations. L’Union des démocrates turcs en Europe est une émanation de l’AKP. Le Ditib, Union turco-islamique de l’institut pour la religion, gère quelque 900 mosquées. Il dépend de la Diyanet, la Présidence des affaires religieuses de Turquie, qui envoie en Allemagne pour quatre ou cinq ans les imams peu au fait des mœurs locales, et qui les paye. La communauté islamique Milli Görüs s’occupe de plusieurs centaines de mosquées et a été placée sous la surveillance des services de protection de la Constitution. D’autre part, on évalue à cinq ou six mille le nombre d’agents et d’informateurs du MIT, les services secrets turcs, opérant en Allemagne. Ils sont essentiellement chargés de repérer les membres du PKK, et depuis la rupture de 2013, les «gülénistes».

Les «gülénistes» particulièrement actifs

La confrérie de Fatullah Gülen, le prédicateur exilé aux Etats-Unis qui est devenu l’ennemi numéro un de Recep Tayyip Erdogan, est particulièrement active en Allemagne. Elle ne gère pas de mosquées mais apparait sous la forme de différentes associations culturelles, caritatives, entrepreneuriales, (on en compterait 300), telles les «sociétés pour le dialogue» inter-religieux, des cercles de lecture du Coran et des œuvres du maître, d’un réseau de 24 écoles privées, et de «phares», des sortes d’internats pour formation d’étudiants. La confrérie organise aussi des «Olympiades culturelles germano-turques», des festivals culturels, etc. Le président du parti des Verts, Cem Özdemir, qui est par ailleurs un critique virulent du virage autoritaire d’Erdogan, a critiqué le manque de transparence de l’organisation Gülen en Allemagne. Elle doit dire ce qu’elle est: une secte islamo-conservatrice, un réseau de carriéristes ou un mouvement radical islamo-politique?

Pour mieux ancrer, en Allemagne, l’islam dans sa version turque, les autorités comptent sur la formation des théologiens et des imams dans les universités publiques, ce que permet la loi allemande, contrairement à la loi française. Des centres de théologie islamique existent déjà dans cinq grandes universités et un autre va s’ouvrir à la Humboldt à Berlin. Ils accueillent déjà 1.800 étudiants, dont on espère qu’une partie au moins d’entre eux deviendront des religieux de langue allemande –ce qui n’est pas le cas des imams envoyés de Turquie–, familiers des institutions et des valeurs de la République fédérale. Car derrière les discussions sur la double nationalité, l’enjeu c’est la «double loyauté» qui, dans des temps troublés, produit des déchirements qui risquent de toucher toute la société au-delà de la seule communauté.

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