Culture

Peralada, où comment faire briller l'art lyrique dans un pays en crise

Temps de lecture : 5 min

Ce festival catalan repose sur un modèle économique original, les aides publiques y étant marginales.

«Turandot» de Puccini lors du Festival de Peralada 2016 (Toti Ferrer).
«Turandot» de Puccini lors du Festival de Peralada 2016 (Toti Ferrer).

Lang Lang, Pink Martini, Diana Krall ou Turandot (Puccini): comme les années précédentes, le festival Castell Peralada, qui se tenait en Catalogne mi-août, se caractérise par son éclectisme musical où se succèdent des spectacles les plus divers. Ces deux dernières années, la scène a accueilli Gloria Gaynor, La Guardiana, un spectacle de flamenco de Sara Baras et même Anouk Aimée et Gérard Depardieu, dans Love Letters. Côté danse, le public a pu applaudir Roberto Bolle (étoile de la Scala) ou Sylvie Guillem, excusez du peu. A Peralada, on préfère les têtes d’affiche et le public en redemande.


Les étoiles brillent au soleil

Les mélomanes sont également à la fête, lors d'un festival qui a des allures de gala, avec des récitals très prisés puisque s’y entendent les grandes voix du moment: Olga Peretyako, Brian Hymel ou, les années précédentes, Juan Diego Flórez, Jonas Kaufmann (devant «un auditoire en délire»), Diana Damrau… La qualité des distributions justifie en soi le déplacement à l’image d’un Otello (Verdi) qui, en 2015, a réuni Gregory Kunde, Eva Maria Westbroek et Carlos Álvarez.

D’emblée, le festival a été placé sous le signe du prestige, sous l’impulsion de Montserrat Caballé, qui a su convaincre d’autres chanteurs espagnols de renom (et de talent), comme José Carreras ou Placido Domingo, et obtenir le soutien d’une mélomane fortunée, Carmen Mateu Quintana, sans oublier le parrainage de la reine Sofia. Depuis la fin des années 80, cet unique festival lyrique en Espagne est donc un rendez-vous haut de gamme.

«On ne peut pas faire Turandot sans faire venir la meilleure interprète du moment» [Iréne Theorin, ndlr], souligne Oriol Aguilera, directeur du festival. Qui, en rétribuant les chanteurs «au prix du marché», compte sur la qualité de l’accueil et la fidélité pour attirer les stars, malgré un calendrier assez tardif. D’autant plus que Peralada demeure le seul festival espagnol où le lyrique tient une place prédominante. S’inscrivant en fin de saison, au moment où les artistes prennent leurs vacances, il peut aussi jouer avec l’atout touristique: avant ou après le récital, un séjour en famille dans la Catalogne baignée de soleil mérite considération.

Les quartiers d’été du Liceu

Prestige oblige, l’exigence artistique est forte. Peralada peut compter sur le concours de l’orchestre et des chœurs du Teatro Liceu de Barcelone. De fait, les répétitions commencent dans la capitale catalane avant de se poursuivre à Peralada ou à proximité, «à Gérone, Cadaquès… On est toujours à la recherche d’espaces pour répéter!» Signe des liens qui l’unissent à Barcelone, le festival est depuis sa création conçu comme une manifestation «hors les murs» du Liceu[1].

Les productions sont plutôt de facture traditionnelle et l'on vient surtout pour les grands classiques du répertoire. Mais Peralada s’ouvre aussi à la création, comme en témoigne le Flaubert & Voltaire, commandé à Philippe Fénelon et donné en juillet 2014. Et la recherche de l’excellence artistique se traduit parfois par la reprise de certaines productions dans d’autres théâtres. La remarquable mise en scène de Carmen par Calixto Bieito, située dans l’Espagne franquiste des années 1960/70, en constitue l’exemple le plus significatif. Créé en 1999, ce spectacle est «la production espagnole la plus jouée au monde.» Il a été vu à Bâle, Londres, Oslo, San Francisco, Venise… et le sera bientôt, enfin!, à Paris (en mars 2017).

Nuits d’été dans les jardins du château

Château et enceinte fortifiée datant du XIVe siècle, église et son cloître, vaste jardin à la française, où l'on peut notamment observer des cigognes, bassins...: le cadre en soi est un ravissement. Les spectacles les plus importants se déroulent dans le jardin où se dressent une scène et des gradins accueillant jusqu'à 1.800 spectateurs. La nuit venue, les voix montent dans les étoiles, à peine perturbées par le bruissement d’un vent léger dans les arbres…


Un restaurant buffet, où abondent poissons et fruits de mer, accueille les festivaliers, donnant à chaque soirée la délicieuse apparence d’une très chic garden-party, même s’il fait trop chaud pour arborer un smoking. A l’entracte, on boit une coupe sur les pelouses, à proximité de voitures de luxe qui semblent rouler sur l'eau –et l'on est plus dans le sponsoring que le mécénat. Peralada rappelle Glyndebourne, mais sans l’extravagance vestimentaire, et Aix-en-Provence pour la magie des concerts sous le ciel étoilé.

12 millions d’euros de retombées économiques

Avec des 45-65 ans en majorité, le public est plutôt âgé et aisé, observe Oriol Aguilera: «En Catalogne, on ne peut pas imaginer l’été sans venir à Peralada et le public nous est très fidèle.» La notoriété aidant, le public compte aussi des Espagnols non Catalans et des Français, la frontière étant très proche. «Ils viennent surtout de la région Nouvelle Occitanie. Nous avons des spectateurs de Montpellier, Toulouse, Perpignan… Et, bien sûr, nous attirons le public international de l’opéra.» Durant le festival, les hôtels sont complets, poursuit-il, évaluant l’impact économique du festival à 12 millions d’euros environ: «En majorité, les spectateurs restent ici. Peralada représente une sorte de pack musique + gastronomie + tourisme. Et cela explique aussi la moyenne d’âge de notre public.»


Des retombées économiques à mettre en balance avec le budget du festival, de l’ordre de 3,5 millions d’euros (4 millions cette année, pour célébrer le trentième anniversaire), invariable dans ses grandes lignes. A l’inverse du modèle français, les subventions publiques (Etat, Catalogne…) y sont très minoritaires et ne représentent que 5 à 6% du total. Avec un éventail de prix assez large, mais plutôt élevé (de 90 à 260 euros pour Simply Red, de 60 à 190 euros pour Turandot), la billetterie assure 30% des recettes. Avec un taux de remplissage de 91% et environ 25.000 spectateurs chaque année, les ventes de billets constituent ainsi des ressources non négligeables.

Le budget se joue à la roulette (mais sans risque)

Néanmoins, ce sont les financements privés qui garantissent la pérennité du festival, avec «environ 60% des recettes, dont 42% assurés par le Casino, propriété de la famille Mateu Suque.» C’est en fait une des très rares manifestations dont l’essentiel des financements est assuré par un mécène, en l’occurrence l’octogénaire Carmen Mateu Quintana, dont la famille est à la tête d’un groupe disposant de plusieurs casinos, mais qui s’est diversifié dans l’hôtellerie, les vins… Un indéfectible soutien qui garantit la pérennité de la manifestation.

En outre, le festival compte aussi sur l’appui d’une impressionnante myriade d’entreprises. «Le mécénat est très important pour nous», rappelle Oriol Aguilera, qui aimerait «beaucoup avoir en Espagne l’équivalent de la loi Aillagon. Une telle incitation fiscale serait bienvenue…» Avant d’observer que «malgré la crise, les mécènes nous sont restés très fidèles, au moment où les aides publiques baissaient.» Un paradoxe dans un secteur où les subventions constituent le plus souvent l’essentiel des financements et où bien des festivals tirent la langue. Avec la crise des finances publiques, le mécénat est forcément appelé à se développer.

Rendez-vous en juillet-août 2016 pour le prochain festival. Vous pourrez en profiter pour prendre un bain de mer à Rosas et, bien sûr, visiter le Musée Dalí, à Figueres. Cette dernière est desservie par des TGV depuis Paris, Marseille ou Madrid.

1 — Le festival se targue aussi d’avoir accueilli la première manifestation «hors les murs » du Teatro Real de Madrid (Luisa Fernanda, 2006). Retourner à l'article

Jean-Marc Proust Journaliste

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