France

État de droit et «Tables de la loi»: l'indigente et inquiétante comparaison de Sarkozy

Philippe Boggio, mis à jour le 11.08.2016 à 18 h 35

«L’État de droit, par exemple, n’a rien à voir avec les Tables de la Loi de Moïse»: typique de l'ancien président, la formule est plus grave qu'il n'y paraît.

Nicolas Sarkozy, le 28 juillet 2016 à Beauvais. FRANCOIS NASCIMBENI / AFP.

Nicolas Sarkozy, le 28 juillet 2016 à Beauvais. FRANCOIS NASCIMBENI / AFP.

Il y a toujours dans les discours ou les interviews de Nicolas Sarkozy un passage, formule ou métaphore, de mauvais goût. Comme s’il tenait absolument à jouer à «cherchez l’intrus» avec ses futurs exégètes, dans le dédale des textes qu’il entend laisser à la postérité. La saillie bas de gamme est en effet sa coquetterie. Presqu’une signature. Sa manière de rappeler à son auditoire qu’il sait faire peuple, être, au moins sémantiquement, avec celui-ci, loin de l’élite dont se réclament ses adversaires ou ses rivaux, et qui commence par la maîtrise du choix des mots. En 2007, investi des plus hautes fonctions, il avait reproché aux magistrats leur manque de diversité, les comparant à des «petits pois» partageant «la même absence de saveur». Les magistrats et les petits pois avaient peu apprécié l’éloge.

Cette fois, dans l’entretien, paru ce 11 août, au magazine conservateur Valeurs Actuelles, Nicolas Sarkozy paraît vouloir jongler assez curieusement avec les notions contenues dans «l’État de droit» et dans «les Tables de la Loi de Moïse». «L’État de droit, par exemple, n’a rien à voir avec les Tables de la Loi de Moïse, gravées sur le mont Sinaï», déclare-t-il exactement. Evidemment, on se demande ce que le premier vient faire avec les secondes. Le symbole même du républicanisme et la loi religieuse qui a présidé aux destinées spirituelles du judaïsme, puis du christianisme, le tout mis apparemment en confrontation, en opposition, par l’un des tout premiers garants de la laïcité, dans notre pays… Voilà une sortie qui laisse songeur. Boutade? L’une des glissades orales mal contrôlées dont est coutumier l’ancien chef de l’État? Comme si, sur d’autres registres, il s’était exclamé: «Ouais, mais l’état de droit, hein, c’est pas du bronze, tout de même»? Ou imitant Nabilla: «L’État de droit? Non, mais allo, quoi?»

Sauf que l’affaire est plus grave qu’il n’y paraît. Faut-il rappeler à l’ancien président, qui a été le premier garant de l’État de droit, cinq ans durant, et qui va sans doute prétendre retrouver ce rôle, en 2017, que ce commandement-là prime sur tous les autres, fussent-ils dix, comme les Dix Commandements? Qu’il ne peut y avoir de principe plus «sacré», puisqu’il entend placer ses lecteurs sur ce terrain, pour un candidat à l’élection présidentielle?

On sait ce qui agite, cet été, Nicolas Sarkozy. Suivant en cela le Front national, dont il aimerait ramener les électeurs vers l’opposition, il réclame depuis des mois, et après chaque nouvel attentat en haussant un peu plus le ton, que les suspects de radicalisation islamique –qu'on appelle par commodité «les fichés S», même s'ils voisinent dans cette catégorie avec d'autres personnes– puissent être enfermés sans jugement préalable dans des centres de rétention, ce que la Constitution interdit. Apparemment, il serait prêt à voir assoupli l’État de droit, à le savoir repoussé du côté de ce que la République appelle les états «d’exception», qui musèlent la justice en favorisant l’arbitraire administratif.

Mais pour ce faire, l’ancien président s’appuie sur une autorité non séculière, les Tables de la Loi, et du coup il sème la confusion, il croise désagréablement les genres, alors que la France peine déjà assez à qualifier, ces temps-ci, son identité moderne avec clairvoyance, et un peu de bienveillance. Cherche-t-il à persuader indirectement son auditoire des «racines chrétiennes» de la France, et que celle-ci doit s’y fixer, voire s’y plier, thématique qu’il déroule depuis des mois avec de plus en plus d’insistance, et presqu’à l’égal de Marion Maréchal-Le Pen (FN), et ce, au beau milieu d’un entretien de presse largement consacré à des problématiques liées à l’islam?

Si sa boutade est consciente, volontaire, même, si cette sortie incongrue n’a rien d’innocent ou de simplement gamin, Nicolas Sarkozy joue avec le feu. Un prêtre a été assassiné, cet été, en plein office, par un terroriste islamiste. L’épiscopat catholique tente de ramener ses brebis pastorales à plus de réflexion sur l’accueil aux étrangers et le voisinage des autres religions, alors que les électeurs de cette confession se disent de plus en plus tentés par le Front national. Trop de voix, irresponsables, rêvent même d’une guerre de religions, en France. Et l’ancien président, dans la même phrase, infériorise l’État de droit par rapport aux lois de Moïse? Cela frise soit la trahison, soit le début de dégénérescence.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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