France

Face au terrorisme, je n'ai pas de certitudes, que des questions

Jean-Marc Proust, mis à jour le 13.08.2016 à 9 h 34

Inutile de se leurrer: il y aura encore des attentats. Nous nous y habituerons. Et aussi des deuils collectifs, des affrontements, des manifestations de solidarité. Comme l’état d’urgence prouve régulièrement son inefficacité, autant chercher d’autres solutions.

La Promenade des anglais ensanglantée à Nice, le 16 juillet 2016. GIUSEPPE CACACE / AFP.

La Promenade des anglais ensanglantée à Nice, le 16 juillet 2016. GIUSEPPE CACACE / AFP.

Face au terrorisme, la réponse du gouvernement semble désormais inadaptée. L’Etat a décrété l’état d’urgence. Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir, ces mots ont une signification: l’Etat agit en urgence, faute de savoir quoi faire. Nous voyons bien qu’il improvise. Il arrête trois écolos durant la COP 21 mais ignore les casseurs quelques semaines après. Certaines manifestations publiques sont interdites, d’autres, malgré la casse et les violences, tolérées. Et les tueurs frappent ailleurs. Depuis janvier 2015, on ne compte plus les morts, encore moins les blessés.

Dans une démocratie bien élevée, le ministre de l’Intérieur aurait démissionné depuis longtemps.

Entre poèmes et chamailleries, la sidérante nullité de la classe politique

L’état d’urgence est un n’importe quoi institutionnel, doublé de mesures attentatoires aux libertés dont rien ne prouve qu’elles servent à quelque chose. Pour s’occuper, le gouvernement enchaîne deuils nationaux et débats parlementaires stériles. Rien à attendre de ce côté-là.

En face, l’opposition se distingue par une surenchère grotesque du tout sécuritaire dont la seule logique semble être l’obsession maladive de capter l’attention indignée des réseaux sociaux et des médias. La distribution de lance-roquettes n’est qu’un hors d’œuvre: d’autres idées (sic) surgiront, dans un concours Lépine version Robocop mal digéré. Ainsi se prépare l’alternance de 2017 (où nous assisterons alors à une inversion des rôles). Rien à attendre de ce côté-là non plus.

Citons pour mémoire les «arbres contre le terrorisme» ou cette récurrente prose de collégienne, jetés en pâture pour occuper le terrain médiatique, ou encore ces hochets infâmes, qui font un grand mérite que d’être massacré par hasard. On perd la tête.

Couper le micro serait salutaire. La presse aussi a sa responsabilité; elle devrait cesser de relayer paresseusement les propos stériles et les polémiques dérisoires. La vanité de leurs auteurs s’en trouverait rapidement stoppée.

Réparer une France qui s’effiloche

La médiocrité de notre classe politique est d’autant plus frappante qu’elle est confrontée à des évènements majeurs. Personne ne semble avoir la stature et la hauteur de vue nécessaires pour y faire face. On se chamaille et c’est lamentable. On navigue à vue et c’est inquiétant.

J’imagine le sourire satisfait de Marine Le Pen, qui fait de ces années de plomb un tas d’or électoral.

Malgré tout, il nous faut soutenir l’Etat, dans son rôle régalien, parce que le terrorisme pose des problèmes inattendus, imprévisibles, immédiats, pour lesquels il n’y a pas –encore– de réponses.

On peut saluer ici la cohésion et la résilience des Français, qui ne cèdent ni à la peur ni à la colère. La guerre civile voulue par Daech n’existe pas. Est-ce durable? Je n’en ai pas la moindre idée. En revanche, je suis certain qu’il nous faut trouver des solutions pour souder notre corps social avant qu’il ne s’effiloche.

Nous devons être assez nombreux à être aujourd’hui incapables de réagir dans une situation critique

Il faudra revenir sur la suppression du service militaire. Erreur terrible, qui a privé la France de ce brassage social et culturel qui rassemblait, une année durant, riches et pauvres, ruraux et urbains, étudiants et illettrés. Un brassage social imparfait sans doute, mais qui existait pourtant. J’ai applaudi cette mesure et je confesse avoir fait partie des réformés par complaisance. C’était une erreur de jugement, que je regrette. Il importe de rétablir ce service militaire et de l’étendre aux femmes, à la fois pour rétablir notre cohésion sociale et aussi, il faut prévoir le pire, disposer de réservistes aguerris.

Nous devons être assez nombreux à être aujourd’hui incapables de réagir dans une situation critique. Les héros du Thalys ou du scooter de Nice restent des exceptions. Personnellement, je n’ai jamais eu de cours de self-défense. Il y a sans doute un créneau à trouver (au lycée?, durant le –futur– service militaire?, par un crédit formation?), pour nous apprendre à réagir dans des situations exceptionnelles.

Couper les financements, en tout cas ne pas les favoriser

Les liens entre le trafic de drogue et l’islamisme sont-ils ténus, évidents, puissants? Je n’en sais rien mais ils existent. Cette source de financement doit être tarie. La légalisation de la marijuana assèchera une large partie de la filière (précision: je ne suis pas consommateur). L’Etat, qui n’a guère de pudeur lorsqu’il s’agit de palper le pognon des victimes de cirrhose ou de cancers, y trouvera des recettes bienvenues. En outre, cela mettra fin à des situations humiliantes pour les forces de l’ordre, celles de quartiers tenus par des gangs où le commerce se fait au vu et au su de tout le monde. Un équilibre serait à trouver entre production individuelle et production d’Etat: afin de ne pas financer les mafias de tout poil, autant produire en France, sous contrôle.

Certes, le commerce extérieur dépend beaucoup de notre capacité à fourguer des armes à des dictatures auxquelles on achète, coïncidence, du gaz et du pétrole. Ne faudrait-il pas mettre fin à cette double dépendance? Je ne sais pas, moi, interdire à Dassault de vendre ses produits aux pays du Golfe… Le nationaliser éventuellement, pour le dédommager. Et imposer au PSG un autre actionnaire que le Qatar, ce pays plus qu’ambigu vis-à-vis de l’islam radical, qui fait ses emplettes en France avec la complicité de nos dirigeants… A ce propos, on pourrait exiger la transparence totale, totale, des activités des groupes d’amitié parlementaire avec des pays plus ou moins suspects: les voyages, les conférences, les rapports… Qui rencontre qui? Qui paye quoi? Quels contrats sont signés?

C’est en obtenant cette transparence au plus haut niveau de l’Etat et de l’économie que nous serons fondés à exiger une semblable transparence pour les financements des mosquées (faut-il aller vers le concordat, un impôt? Je n’en sais rien) et, bien évidemment, les associations de quartier.

En 2016, on parle religion à la récré

Il y a peu, mon neveu s’est inquiété de ces questions. «J’ai des copains musulmans», a-t-il dit, et il craignait évidemment le «racisme» à leur égard. Cet enfant vient d’entrer au collège. Permettez-moi d’être un vieux con: lorsque j’étais au collège –c’était au XXe siècle–, personne, jamais, ne catégorisait ses copains par leur religion. L’identification se limitait à des joueurs de foot et c’était là l’essentiel de nos divergences. Personne ne revendiquait sa foi –pas avant l’université– et si cela avait été le cas, cela n’aurait suscité que de l’indifférence, sans doute des railleries.  

En 2016, voici que l’emprise de la religion gangrène les cours d’école, où des enfants intègrent des différences confessionnelles. J’ai le sentiment d’un terrible retour en arrière. Très précisément la première moitié du XXe siècle, avec les récits de mes grands-parents instituteurs, hussards noirs de la République, qui défendaient pied à pied la laïcité contre les curés (de Vendée, du Maine-et-Loire...) dans leur établissement.

Les femmes ont gagné le droit à l’indifférence, à l’espace public. Ne laissons personne grignoter cette liberté

Je me fous d’être traité de laïcard ultra, d’islamophobe, de raciste ou de je ne sais quoi. Mais, après des années sans avoir un avis tranché, je ne crois plus aujourd’hui à la neutralité du voile, pas plus qu’à la légitimité des demandes religieuses, qui se traduisent en accommodements qui sont autant d’emprises de la religion dans la vie de tous les jours. Qui ne voit dans les repas sans viande à la cantine ou les jours non mixtes à la piscine les coups de canif, certes d'une ampleur différente, d’une religion dans le contrat de laïcité? Autoriser une femme voilée à accompagner des enfants lors d’une sortie scolaire est peut-être une manière d’intégrer cette femme exclue (ah?), mais surtout d’imposer un signe religieux à tous les autres.

La présence de signes religieux dans l’espace public n’est pas neutre. La lamentable affaire des burkinis marseillais le montre. Ce qui est soi-disant un rendez-vous privé devient, et ce n’est pas un hasard, un débat public. Il ne s’agit pas de défendre le droit des femmes à se baigner comme elles l’entendent dans un lieu privé (en nous assénant que c’est conforme à la loi et l'on sait combien ce sujet est avant tout politique) mais bien d’en faire des victimes au motif qu’on interdirait à ces femmes le droit de patauger dans leur humiliant scaphandrier. Ce prosélytisme n’a rien à voir avec la liberté. Il ne sert qu’à reléguer les femmes à un rang inférieur.

J’étais en Espagne il y a peu. Dans un café étaient exposées des photos anciennes. Des femmes en noir devant leurs maisons. Des hommes en civil, au café. Aucune photo ne montrait des femmes et des hommes ensemble. La belle époque du catholicisme et du patriarcat. Merde, on est sortis de ça! Les femmes ont gagné ce droit à l’indifférence, à l’espace public. Ne laissons personne grignoter cette liberté.

La tolérance, il y a l’école pour ça

Il nous faut de l’intransigeance laïque. Les élus doivent cesser de parader lors de la rupture du ramadan. Et, parallélisme des formes, aucune mairie ne doit accepter de crèche en son sein. De toutes façons, personne n’est élu pour cela. C’est de la récup’ bassement politicienne.

On peut discuter des arbres de Noël, qui n’ont rien de catholique, ou encore des jours fériés. Je n’ai pas d’avis tranché. Même si, pourquoi pas, on pourrait les laïciser en ne retenant que des dates historiques que complèteraient 3 ou 4 jours «libres» pour permettre aux croyants de s’adonner à leurs fêtes sacrées et aux non-croyants de glander pareillement. A partir de là, chacun serait responsable de ses congés. C’est compliqué pour l’Education nationale? Pas plus que les «ponts» et les jours de vacances qu’elle subit pour faire plaisir au secteur du tourisme. Il n’est pas envisageable, par exemple, qu’il y ait des arrangements pour le bac: si on veut rater des épreuves pour honorer Allah ou Vishnu, on assume. 

Restons à l’école, où il ne faut plus céder sur rien de ce qui touche à nos valeurs républicaines. C’est là, beaucoup, que se joue la citoyenneté, lorsqu’elle déserte les cercles familiaux. L’égalité hommes-femmes doit faire partie des bases. Il faudra l’expliquer, le marteler. Et rappeler que les religions, toujours, rabaissent les femmes. Accessoirement, si les élèves sont grands et que le prof a de l’humour, souligner qu’on ne sacralise la virginité des femmes que lorsqu'on a peur des comparaisons.

L’enseignement de la Shoah prend beaucoup de place et l’on peut déplorer que les livres d’histoire négligent d’autres génocides. Mais c’est une arme pour combattre l’antisémitisme, qui s’est banalisé au point qu'un appel émanant de 41 personnalités progressistes trouve tous les mots qu’il faut, sauf un. Ce poison pervers ne doit pas être toléré. Et si l’on peut imaginer que des enseignants soient démunis pour faire face à des quolibets, du scepticisme, des refus, la rue de Grenelle serait bien inspirée de leur fournir un argumentaire, de leur délivrer une formation ou bien d’employer des spécialistes du débat, qui feraient tomber toutes les objections.

L’islam attaque autant qu’il est attaqué

Enfin, et il est temps d’en finir avec les «pas d’amalgame» et autres foutaises de responsabilité post-coloniale, rien ne se fera sans les musulmans eux-mêmes. N’écoutez pas les couplets lénifiants d’un Edwy Plenel, les faux-fuyants larmoyants d’un Tariq Ramadan. Pour ces démagogues, les musulmans doivent être le lumpenprolétariat du capitalisme colonial. C’est un discours raciste qui renvoie chaque musulman à ses origines supposées et non pas à sa foi. La laïcité serait l’ennemi véritable. Ces arguties montrent leur vanité à chaque fois qu’a lieu un attentat dans un pays non laïc, autrefois colonisé, comme au Pakistan par exemple. Ce n'est pas une question de couleur de peau (regardez Aaron Driver), c'est de la religion, rien d'autre.

Les musulmans doivent redresser la tête. Ce sont des membres de leur religion qui attaquent, ce sont des membres de leur religion qui sont attaqués. Oui, les deux à la fois. On ne peut pas dire que des gens qui crient «Allahu Akhbar» n’ont rien à voir avec l’islam. Ils sont musulmans. Ils tuent tout ce qui bouge, dont des musulmans. Ce n’est pas un amalgame, c’est une réalité. La plupart des gens sont croyants et pacifiques. Mais quelques-uns sont des croyants et des assassins.

Rappelons-nous les guerres de religion qui ont ensanglanté la France pendant des siècles. L’Inquisition, où l’on torturait à tours de bras (au sens propre du terme), en brûlant tous ceux qui contestaient le dogme catholique ou avaient pissé de travers. La Ligue, ce premier parti totalitaire, qui passait au fil de l’épée le moindre protestant. Et imaginons, au soir de la Saint-Barthélemy, le duc de Guise, invité au JT de TF1 pour parler tranquillement du catholicisme, mais oui bien sûr, cette «religion de paix et de tolérance», et dénoncer les amalgames.

Ces massacres avaient à voir avec la religion catholique. Ils en étaient l’expression destructrice, sanglante, totalitaire. Les tueurs étaient des catholiques, comme aujourd’hui les tueurs sont des musulmans.

Extirper le fanatisme, la tâche des croyants eux-mêmes

S’il ne m’appartient pas de juger une religion (je ne suis pas croyant), il m’apparaît évident qu’en extirper le fanatisme est du ressort des croyants eux-mêmes. Le défi est immense pour les musulmans et ça n’a rien à voir avec la couleur de peau ou l’histoire coloniale.

Nous sommes en 2016 et je suis las de me réveiller dans une actualité où la religion prédomine et de me coucher en sachant qu'il en sera de même le lendemain

Il leur faut faire le ménage dans leur propre communauté. Le combat est lent, difficile, tortueux (comme en témoigne la question de la pédophilie dans l’Eglise catholique). Les musulmans ont en outre une difficulté supplémentaire: l’absence d’une organisation et d’une hiérarchie verticale. C’est peut-être un atout.

Pourquoi, par exemple, ne créeraient-ils pas des comités de vigilance qui iraient dans les mosquées écouter ce qui s’y dit, et éventuellement dénoncer les paroles inadmissibles? Il revient aux musulmans de surveiller leur entourage, les immeubles, les pavillons, les campagnes, n’importe où, pour repérer ceux qui commencent à déconner ou qui sont déjà radicalisés. Pour agir avant. Extirper le mal par la racine. Aussi prudent et discret soit-il, un terroriste ne peut pas se cacher entièrement. Enfin, je l’espère. C’est sans doute difficile, douloureux, de dénoncer un fils, un ami… Il y aura sans doute des oublis et, pire, des erreurs. Mais n’est-il pas encore plus douloureux de voir son gamin se faire exploser ou être fusillé à bout portant en accomplissant un innommable carnage?

Nous sommes en 2016 et je suis las de me réveiller dans une actualité où la religion prédomine et de me coucher en sachant qu'il en sera de même le lendemain. On a beau être Charlie, on ne rit plus. J’ai bien conscience que mes propos peuvent heurter, choquer, mais je l’avoue humblement: je ne sais pas ce que valent mes solutions. Sont-elles bonnes, mauvaises, hors sujet? Je n’en sais rien, et j’envierais presque ceux qui ont des certitudes.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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