Sports

Les JO de Rio, baromètre du blues national

Temps de lecture : 6 min

Vu à travers les médias, le délicat début de Jeux de la délégation française semble symboliser le spleen du pays.

Manon Brunet après sa défaite en match pour la troisième place au sabre, le 8 août 2016. Kirill KUDRYAVTSEV / AFP .
Manon Brunet après sa défaite en match pour la troisième place au sabre, le 8 août 2016. Kirill KUDRYAVTSEV / AFP .

Quel bras cassé, cette Manon Brunet! 20 ans, surdouée du sabre, à en croire les spécialistes, et parfaitement infoutue de soulager la France de ses peines! Pour ça, bien de son époque, comme ces étudiants qui filent à Londres ou à Singapour une fois empoché leur diplôme, l’ingrate négligeant d’aller gagner sa demi-finale, après tous les efforts consentis par la communauté nationale pour envoyer aux Jeux olympiques de Rio la benjamine de l’équipe d’escrime et donner à ses petits talents d’ado une destinée d’athlète de haut niveau.

Après quoi, l’enfant gâtée ratait aussi «la petite finale», qui offre encore à la moins mauvaise des deux perdantes une chance de décrocher le bronze. Bernique: la gosse condamnait le pays tout entier à l’humiliation de la «médaille en chocolat», à la quatrième place des concurrents qui n’ont pas osé s’enhardir à rêver de l’or, celle des frileux, des pas-tout-à-fait bons, champions et nations enroulés dans le même manteau de médiocrité, que l’esprit olympique pare du mince mérite d’avoir tout de même participé. Comment vous dites: Manon Brunet? Aux lions, pouce en bas!

Bien sûr, on exagère. L’énervement n’est là que de fiction. Mais c’est bien dans l’esprit de ce que les Français ont pu vivre devant leurs écrans, les trois premiers jours des JO, à travers les appréciations des présentateurs et commentateurs sportifs quant aux performances de l’équipe nationale. Le trou noir. Une brutale déprime, instantanée. «Déjà une demi-journée d’épreuves, et toujours pas de médaille pour la France!», entendait-on sur France Info, dès le lendemain de la cérémonie d’ouverture. Qui se chargeait de rancœur au fil des heures. «Allez, parade, riposte… mais non!», s’emportait le consultant, dans son box de presse, à voir Manon Brunet couler sur son pont de galérienne du sabre, que cet expert en chambre vouait en plus au diable, dans nos tympans.

Impudeur de l'olympisme

Trois journées, oui, samedi, dimanche, lundi, d’un nationalisme blessé qui ne savait plus vers quelle discipline se tourner, escrime, natation, judo, pour espérer encore en un avenir, jusqu’à ce que mardi 9 août, «à 17h34, l’information du jour», précisait France 2, Astier Nicolas, membre de l’équipe du concours complet, achève son parcours équestre sans une seule faute, «délivrant» (Canal +) ainsi le pays par l’obtention d’une première médaille d’or. Allait s’ensuivre, comme pluie soudaine sur un désert aride, quatre autres médailles, le même après-midi et pendant la soirée, l’argent pour le même Astier Nicolas, en concours individuel, l’or pour le céiste (canoë monoplace) Denis Gargaut, l’argent pou la judoka Clarisse Agbegnenou, le bronze, enfin, pour l’épéiste Gauthier Grumier.

Ce n’était peut-être qu’un miracle sans lendemain. Une brève parenthèse dans un pessimisme trop massif pour n’être que sportif, de plus ternie par les frasques de la natation et du tennis et suivie par un jeudi à zéro médaille et une poignée de déceptions en rugby à VII ou en judo, encore. «Une journée française», comme le disait, gourmand, le présentateur de France 2. Tant pis si cela risquait aussi d’être la seule, celle-là, les Allemands ni personne ne nous la prendraient. À Astier Nicolas, la patrie reconnaissante. Le sort nous redevenait favorable. Oublié, le coup de blues, mais pour une allégresse tout aussi dérangeante. Car que nous étions tombés bas, ces trois journées-là! Pour avoir trop parié sur nos athlètes, que les regrets exprimés par les entourages et les délégations contenaient de reproches, à chaque nouvelle déconvenue.

La judoka Gevrise Emane, éliminée prématurément mercredi. JACK GUEZ/AFP.

Impudeur de l’olympisme? L’entrée en compétition de nos qualifiés en dit-elle tellement sur nous? Illustre-t-elle, plus que d’autres formes d’expression propres à chaque pays ou à chaque continent, le statut, le «poids de forme» d’un Etat et de sa population? Alors, l’heure est grave. Car ces trois premières journées ont laissé percer une foule de petites détestations de soi, de déplaisirs d’être en France. Toujours nos prétentions de coq cocardier? Ces gonflements du moi identitaire national? La vente de la peau de l’ours avant de l’avoir tué, sport national? Il y a de cela, évidemment. Si notre comité olympique misait sur une quarantaine de médailles (et il n'était pas le seul: des experts anglo-saxons aussi), c’est qu’il avait de bonnes raisons, c’est à dire d’autres raisons que le recours au pifomètre, nous rappelait-on. Pour aussitôt changer de registre, se caler sur la morosité, et s’y vautrer, après l’échec, «à une touche de la médaille», si près ou si loin de la finale, de l’un de nos candidats engagés.

«Une histoire qui se répète», titrait France TV Info, qui tenait à nous assombrir le moral en rappelant «le zéro pointé» de l’équipe d’escrime aux JO de 2012. «Manifestement, la malédiction de Londres n’est pas levée», affirmait un commentateur. Mais même en 2012, rappelait un autre, la France n’avait pas aussi mal commencé. Quatre médailles, dont deux d’or, après seulement deux jours de compétitions. Pour trouver aussi mauvais début que 2016, il fallait remonter à 1988, aux Jeux de Séoul.

A y regarder de plus près, les défaites de nos judokas ou de nos escrimeurs n’étaient pas injustice. Manon Brunet pointait au 21e rang mondial; Lauren Rembi, autre escrimeuse échouée au pied du podium, à la 43e. Tous les fanas de basket savaient l’équipe masculine en perte de confiance, et vieillissante. Que pouvaient espérer nos cyclistes sur route, après leur médiocre Tour de France, si l’on excepte la deuxième place de Romain Bardet au général? Et ainsi de suite. C’est le jeu médiatico-psychologique: chacun surestime ses chances en gonflant les muscles de ses champions. Le Monde a ainsi proposé à ses lecteurs d’excellents portraits de jeunes athlètes prometteurs, dont celui de la chère Manon Brunet. Les relectures de ces textes sont plus douloureuses, une fois les déconfitures survenues.

Déprime en lisière

Et c’est partout pareil, évidemment, en Espagne ou en Italie. Sans parler de l’hystérie brésilienne vis à vis de ses athlètes, ou des bras de fer géopolitiques auxquels continuent de se livrer les USA, la Chine et la Russie par sports interposés. Mal placée entre les petites et les grandes nations de l’olympisme, prétentieuse sans avoir vraiment les moyens de l’être, la France doit multiplier les grands écarts pour garder, ou sauver, les apparences, encore une fois, à Rio. D’où le terrible syndrome, trois jours durant, dans les commentaires, de la fameuse quatrième place, «au pied du podium».

Pierre Durand et Jappeloup, lors des JO de 1988. CHRIS WILKINS/AFP.

Comme si elle devait nous échoir, fatalement. Comme si présentateurs et consultants avaient synthétisé les humeurs, les atmosphères du pays, cet été ou cette année 2016, et d’emblée opté pour le chagrin de soi, le ridicule en plus, aux premières mauvaises nouvelles de Rio. «Décidément…», a-t-on entendu sur une chaîne, quand Camille Lacourt a fini sixième de son 100 mètres dos. L’adverbe renvoyait sûrement à la quatrième place, déjà, du nageur, en 2012, dans la même épreuve. Mais, dans le ton du journaliste, il y avait davantage. La France malade de son manque de confiance, les attentats, les querelles de rue du printemps, le deuil du tourisme hexagonal…, trop de raisons possibles, dans cette curieuse saison française. François Hollande avait tenu à être présent à Rio, à l’ouverture des Jeux. Rien n’y a fait. Rien n’y fera si d’autres désillusions attendent les athlètes tricolores. Il n’est pas certain encore que ces JO soient l’enterrement de quelque chose pour la France, ses commentateurs sportifs et ses téléspectateurs. De bonnes nouvelles peuvent survenir. Mais franchement, la déprime est en lisière, qui ne demande qu’à revenir alourdir encore ce mois d’août que les airs de samba paraissent ne réconforter que modérément. D’ailleurs l’Equipe tient à la disposition de ses lecteurs «un best of des échecs français». Manière d’indiquer que le cru 2016 y aurait facilement sa place, le cas échéant.

Et pourtant, nul ne sait, en Olympie, d’où peut survenir le salut symbolique, en tout cas le sourire. Puisqu’il s’agissait d’elle plus haut, 1988, année olympique pas folichonne non plus, fatigues de la Guerre froide finissante, tensions multiples, à quelques mois de la chute du Mur. La France, pourtant travaillée par moins de fantômes, y avait peu brillé: seize médailles pour une neuvième place. Mais presqu’en clôture des Jeux était soudain apparu sur le stade olympique un champion dont peu de gens avaient entendu parler. Un cheval.

Un petit cheval plutôt mal fichu, un hongre bai brun, probablement né d’«un accident de pâture» entre une jument de course et un trotteur, que même son cavalier, Pierre Durand, avait d’abord refusé de monter, le croyant inapte au saut d’obstacles. Jappeloup, c’était son nom. 1,58 mètre seulement de hauteur de garrot, et un mauvais caractère. Cet Alien en sabots avait soulevé le cœur du stade arrêté, tiré des larmes des visages coréens, fonçant ventre à terre, passant les obstacles au ras, et raflant pour une France rendue à son orgueil la médaille d’or du concours individuel.

Newsletters

Lentement mais sûrement, le handicap se fait une place dans le jeu vidéo

Lentement mais sûrement, le handicap se fait une place dans le jeu vidéo

C'est désormais possible de mettre des raclées à FIFA avec une seule main ou d'enchaîner les combos sur Street Fighter en étant aveugle.

Mieux vaut faire votre séance de sport avant le petit-déjeuner

Mieux vaut faire votre séance de sport avant le petit-déjeuner

C'est une question d'insuline et de glycémie.

Le record du marathon a-t-il été battu grâce à des chaussures trop performantes?

Le record du marathon a-t-il été battu grâce à des chaussures trop performantes?

Depuis 2016, les records sur marathon se sont améliorés grâce à un modèle de baskets particulier. Certain·es y voient une remarquable innovation, d'autres un avantage inéquitable.

Newsletters