Sports

L'injustice est aussi ce qui rend les JO si beaux

Temps de lecture : 5 min

Dans sa volonté de lissage, le sport professionnel voudrait presque chasser l’impondérable qui fait pourtant partie de sa narration. L’injustice n’est jamais acceptable, mais elle a donné parfois aussi une part d’humanité aux Jeux olympiques.

L'agression d'un spectateur sur Vanderlei Lima, lors des JO 2004 à Athènes. JIRO MOCHIZUKI / AFP.
L'agression d'un spectateur sur Vanderlei Lima, lors des JO 2004 à Athènes. JIRO MOCHIZUKI / AFP.

En élisant Vanderlei de Lima comme ultime porteur de la flamme lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Rio, les organisateurs brésiliens ont fait le meilleur choix possible. A la place d’un joueur de football, Pelé, ou d’un joueur de tennis, Gustavo Kuerten, ils ont célébré le sport numéro un de l’olympisme, l’athlétisme, à travers sa discipline historique –le marathon– et l’un de ses serviteurs dont beaucoup ne connaissaient pas le visage. Ils ont également rappelé incidemment que dans un sport professionnel de plus en plus formaté, de plus en plus soucieux d’arrondir tous les angles, l’imprévisible, voire l’injustice, était une donnée constitutive. Et qu’il fallait donc faire avec…

Troisième des Jeux d’Athènes en 2004, Vanderlei de Lima avait vu son rêve de médaille d’or s’envoler alors qu’il était en tête à sept kilomètres de l’arrivée quand un original venu d’Irlande, prêtre défroqué, était sorti de la foule pour le ceinturer pendant de longues secondes. Personne ne sait s'il serait devenu champion olympique en Grèce sans l’intrusion de cet énergumène, mais en dépit des recours du Comité national olympique brésilien pour lui attribuer l’or envolé, y compris devant le Tribunal arbitral du sport (TAS), le marathonien a dû se contenter pour toujours de son bout de métal en bronze.

De Vanderlei de Lima à Chris Froome

Le souvenir de Vanderlei de Lima a étrangement ressurgi quelques jours après l’incident dans lequel s’est retrouvé impliqué Chris Froome sur les pentes du mont Ventoux à l’occasion du Tour de France 2016. Gêné par une moto de presse qui avait entraîné sa chute et l’endommagement de son vélo, le Maillot jaune avait poursuivi sa route à petites foulées sur une centaine de mètres. Non seulement il y avait une légère entorse au règlement, qui stipule qu’un coureur «tentant de se faire classer sans avoir effectué tout le parcours à bicyclette» est en principe mis hors-course, mais Froome, contrairement à de Lima, avait été ensuite reclassé par les officiels dans le même temps que Bauke Mollema, arrivé pourtant 1'40'' avant lui.

L’irruption d’un fait extérieur est pourtant constitutive de la légende du Tour de France, comme le rappelait, le 25 juillet, Philippe Brunel dans les colonnes de L’Equipe: «L’impondérable, c’est l’orage qui s’abat sur le col de Menté en 1971, qui épargne Merckx et foudroie Ocana. […] C’est Van Impe, seul en tête, renversé dans l’Alpe d’Huez par une voiture» –sans que personne ne vienne alors porter réclamation au regard de son triste sort.

Mais l’impondérable n’est (hélas) plus vraiment de saison dans un sport devenu rétif à l’inattendu. Le cyclisme, avec ses oreillettes qui obèrent la liberté des coureurs, l’a démontré dans un autre registre. Les tournois du Grand Chelem en tennis se couvrent de toits alors que la pluie, ou la météo en général, ont toujours été partie intégrante de la narration d’une épreuve ou d’un match, en étant même parfois un ingrédient essentiel dans les rebondissements du scénario d’une rencontre. En Formule 1, la fameuse safety car n’en finit plus de sortir des stands au moindre incident selon un principe de précaution compréhensible, mais qui dénature aussi le sport automobile, intimement lié au risque au long de son histoire. De nouvelles technologies, comme la vidéo, se sont par ailleurs multipliées pour permettre la représentation du sport sous un jour plus «idéalisé» ou plus «juste», en voulant gommer des contestations mais en en créant d’autres.

Les héros malheureux font la légende des Jeux

A l’image de Vanderlei de Lima, l’histoire des Jeux olympiques a été parsemée de ces événements impromptus et malheureux qui ont transformé un podium ou modifié un destin sportif. L’individu, et ses faiblesses, ont été parfois au cœur de quelques-uns de ces ratés avec, peut-être à l’occasion, quelques idées derrière la tête dans l’esprit de certaines des personnes concernées dans ces controverses, même s’il n’est pas toujours aisé de le prouver. Délicat et contestable jugement humain, il est vrai, sachant que certaines disciplines en sont plus dépendantes que d’autres…

En 1972, à Munich, l’équipe américaine de basket, qui n’avait jamais été dominée dans toute l’histoire des Jeux olympiques (63 victoires, 0 défaite), aurait ainsi dû être sacrée si l’arbitre brésilien et la table de marque allemande n’avaient pas complètement perdu la tête alors qu’il ne restait plus que trois secondes à jouer au moment où les Américains avaient un point d’avance. De manière infondée, les officiels avaient fait rejouer deux fois cette séquence de trois secondes et les Soviétiques avaient fini par marquer le panier fatal. Les Américains ne sont jamais venus récupérer leur médaille d’argent et plus de quarante plus tard, la blessure est toujours à vif.

En 1980, le triple-sauteur australien Ian Campbell aurait dû décrocher l’or à Moscou, mais son saut, censé lui permettre de triompher, avait été estimé «mordu» alors qu’il ne l’était absolument pas. Aujourd’hui, il tente toujours d’obtenir réparation. En 1984, l’Américaine Mary Decker, favorite du 3.000m, était tombée sur le tartan de la piste en raison d’un croche-pied de sa rivale, alors britannique, Zola Budd, longtemps (et toujours par certains) accusée d’un geste volontaire. En 1988, le boxeur américain Roy Jones Jr aurait dû être sacré champion olympique, mais c’est le Coréen Park Si-hun qui, sur ses terres de Séoul, avait emporté la décision à la stupéfaction générale grâce à des juges cette fois clairement partisans (la boxe a souvent été au centre de polémiques, le Français Alexis Vastine ayant eu le sentiment d’être une sorte de double victime du jury en 2008 et 2012). En 2004, lors du concours général de gymnastique, le Coréen Yang Tae-young avait été battu par l’Américain Paul Hamm, qui avait remporté la médaille d'or grâce à une erreur des juges, ce qu'avait ensuite admis la Fédération internationale de gymnastique (FIG) après le concours. Yang, médaillé de bronze, s'était vu noter sur 9,9 au lieu de 10 et s’il avait été jugé correctement, il serait passé de la troisième à la première place. Le TAS, saisi plus tard, n’avait pas modifié la décision alors que Bruno Gandi, le président de la FIG, était même allé jusqu’à demander à Paul Hamm de rendre sa médaille d’or.

Tristes récits, certes, mais qui ont aussi fait la légende des Jeux olympiques où les anneaux sont loin de toujours tourner ronds. Tous ceux-là pourraient, après tout, allumer une vasque olympique...

Moins contestable, mais moins lisible

Depuis, pour chasser tous les grains de sable, la gymnastique, à partir de 2006, et la boxe, lors de ces Jeux de Rio, ont décidé de revoir leurs systèmes de jugement pour tenter d’évacuer toutes les contestations possibles. Pour la gymnastique, cela a abouti à un système de notation complètement indigeste et incompréhensible pour le grand public qui, hier, savait ce que voulait dire un 10 pour Nadia Comaneci, mais qui se gratte aujourd'hui la tête en cherchant à comprendre la signification d’un 15.733 ou d’un 16.050 de Simone Biles. Au moins surnage l’idée, au milieu de ces mathématiques complexes, que le résultat serait incontestable. Pas sûr, en revanche, que le sport y gagne en lisibilité et donc en popularité, même si un remède insatisfaisant restera toujours préférable au mal. C’est le prix à payer: la perfection, pourtant bien réelle, de Simone Biles ne peut pas être inscrite aussi clairement sur un tableau de score, contrairement à celle de Nadia Comaneci. Dommage.

Finalement, dans ce monde sportif qui tente de réparer ses erreurs et donc son histoire, l’injustice la plus insaisissable demeure le dopage dont les affaires entraînent la redistribution, par dizaines, de médailles à des années d’intervalle. Pourtant, en acceptant la présence des Russes aux Jeux de Rio, le Comité international olympique a montré qu’au sujet de sa propre morale, il n’y avait clairement pas de place pour l’imprévisible en ce qui le concerne. Le décor du sport restera donc le même pendant encore longtemps. Autant même pisser (violet) dans un violon…

Yannick Cochennec Journaliste

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