Parents & enfants

Deux mois d'été et je ne supporte plus mes enfants

Temps de lecture : 9 min

Vous aimiez lire pendant de longues heures, voir dix films par semaine, en parler avec vos amis. Et puis vous avez eu des enfants, dont vous avez dû vous occuper pendant toutes les vacances d'été.

Amour/Haine | Nori via Flickr CC License by
Amour/Haine | Nori via Flickr CC License by

Quand je me retourne sur mon enfance, je me souviens comme mes parents étaient fiers que je sois un lecteur avide. Chaque semaine, nous nous rendions à la librairie, où j’avais la chance de pouvoir choisir plusieurs livres. Il y avait aussi la bibliothèque municipale, histoire de ne pas trop les ruiner non plus. Gros lecteur, je dévorais aussi pas mal de films –ce qui n’a pas fait de moi l’ado le plus cool du monde, mais ça me faisait une belle jambe.

Été 2016. J’ai 32 ans et je suis désormais incapable de me mêler aux conversations culturelles. Ces dernières années, j’ai commencé plusieurs dizaines de livres et je n’en ai terminé qu’une poignée. La plupart de ceux que j’ai finis l’ont été par contrainte, généralement parce qu’on m’avait commandé un article dessus. Les autres ont échoué dans l’une des bibliothèques de la maison, chacun gardant prisonnier un marque-page enfermé page 25 ou page 200, en étendard de mon énième déconvenue littéraire. Les films? Oh, je continue à en voir un certain nombre, mais presque toujours à la maison et en plusieurs fois. Les visionnages sont sans cesse interrompus par des sollicitations extérieures ou des assoupissements express.

La cause de ce délitement imprévu de ma vie culturelle tient en trois prénoms: ceux des enfants que j’ai fait de mon plein gré avec la femme que j’aime. On demande souvent aux personnes qui ne veulent pas d’enfants de justifier leur choix. Durant ces vacances d’été, je suis assez content que personne n’ait pensé à m’interroger sur ce qui m’a donné envie de me reproduire à trois reprises. J’aurais sans doute fondu en larmes sans être capable de fournir la moindre raison valable. Au mieux, j’aurais pu expliquer qu’un seul de leurs éclats de rire pouvait suffire à illuminer ma journée et à me rappeler pourquoi j’ai tant voulu devenir père. Mais ça aurait été un mensonge total.

L’avantage des vacances de prof, c’est qu’il n’y a pas à se creuser la tête pour faire garder sa progéniture: on peut le faire soi-même de début juillet à fin août, et c’est évidemment une sacrée aubaine. Mais le revers de la médaille –je me plains d’avoir deux mois de vacances si je veux–, c’est qu’on les a sur les bras en permanence. Il faut gérer leur éducation, leur hygiène, leur culture, leur divertissement et leur activité physique tout en préparant repas, lessives et to-do-lists.

On en est là. La moindre minute de répit est une bénédiction. Le moment de la journée où un dessin animé est accordé aux deux aînés est un soulagement

Être parent au foyer n’est pas chose facile, sauf que la crèche et l’école permettent de s’octroyer quelques heures de calme par jour (moins pour se la couler douce que pour effectuer des tâches ménagères dans une relative tranquillité). Pas assez prévoyant –il faut dire que l’été dernier, je n’avais encore que deux enfants, et ces petits angelots dormaient encore 16 heures par jour–, je n’ai pas eu la présence d’esprit d’effectuer des inscriptions au centre aéré. Du coup, le gentil animateur, c’est moi. Et ma femme, qui travaille à domicile mais ne s’arrête jamais vraiment, comme tout bon free lance qui se respecte.

Soudain, vous regardez votre montre, et il n'est que 9h43

Cet article écrit par Nadia Daam l’été dernier avait mis pas mal de personnes en colère (des nullipares, principalement). Vous feriez mieux de le lire en entier, mais en voici un résumé en une phrase: on ne peut se prétendre réellement débordé(e) que lorsqu’on a un enfant à charge, et que c’est sans doute encore bien pire lorsqu’on en a plus. Je confirme.

Depuis le début de ces vacances d’été, j’ai l’impression d’être une boule de flipper lancée à toute berzingue entre «Enfant 3» qui fait ses dents, «Enfant 2» qui voulait le verre rose alors qu’on n’a pas de verre rose, «Enfant 1» qui a demandé de l’eau gazeuse qui ne pique pas, «Enfant 3» qui a réussi à retirer sa couche pendant son sommeil, «Enfant 2» qui n’a pas réussi à atteindre les toilettes à temps, «Enfant 1» qui goûte des cristaux de litière alors qu’elle a bientôt 6 ans et un cerveau apparemment en état de marche, «Enfant 3» qui commence à ramper vers les prises électriques alors qu’on avait rien demandé, «Enfant 2» qui s’est mis en tête de tester des méthodes de strangulation sur sa sœur… Soudain, vous regardez votre montre, et il n’est que 9h43.

Je n’ai pas trouvé de meilleur résumé de mes vacances que ce tweet d’une mère de quatre garçons, publié fin juillet:

On en est là. La moindre minute de répit est une bénédiction. Le moment de la journée où un dessin animé est accordé aux deux aînés est un soulagement; en tout cas les jours pairs, puisque les jours impairs, une histoire de pieds qui dépassent du canapé ou de Bidule il a plus de coussins que moi vient immanquablement foutre en l’air ce qui aurait du constituer une accalmie.

C’est un sentiment qui échappe aux nullipares, mais également aux pères peu attentifs (ceux qui rentrent du boulot tard le soir sans réaliser que la journée de leur épouse a été au moins aussi harassante que la leur, comme le décrit par exemple La Vie domestique d'Isabelle Czajka, film tiré du roman Arlington Park de Rachel Cusk): parfois, quand les enfants nous submergent, la simple idée de pouvoir faire la vaisselle ou plier du linge sans interruption bruyante ressemble à une idée du paradis. Subitement, certaines contraintes deviennent des échappatoires. On peut enfin penser à soi, même si on a plutôt tendance à ne penser à rien, à oublier sa propre existence pendant quelques secondes.

Un sentiment de trop-plein

«On a beau les aimer aussi fort qu’on peut, ça fait tout de même un choc de devoir les côtoyer toute la journée pendant deux mois, confirme Sabine, elle aussi enseignante et mère de trois enfants. Pour eux comme pour nous, il n’y a plus de coupure. Les journées semblent se jouer à pile ou face: à un jour de relative quiétude succède un jour d’apocalypse. C’est comme si la maison entière s’était levée du pied gauche

Dans le cas de Sabine comme dans le mien, il ne s’agit pas de burn-out, mais simplement d’un sentiment de trop-plein d’autant plus surmontable qu’on le sait passager.

«Je me dis régulièrement que la rentrée des classes va constituer un soulagement. Tous les membres de la famille vont retrouver leur rythme. Et tant pis si je vais devoir de nouveau supporter trente ados au lieu de m’occuper de mes propres enfants: j’ai moins de culpabilité à détester les enfants des autres que les miens.»


Sabine reconnaît que l'emploi du verbe «détester» est un peu fort, en tout cas dans son cas. «Je parle souvent d’overdose: le matin, quand j’entends leurs petits pas dans l’escalier, je sais que ça signifie qu’on est repartis pour une quinzaine d’heures à passer ensemble, et j’ai sacrément besoin de me forcer pour leur dire bonjour sans trop faire la tête.»

Je mets le réveil une demi-heure avant l’heure habituelle de lever de la plus matinale de mes filles. Ça me permet de boire un café dans le calme du petit matin

Ouarda, qui prend tous ses congés l’été pour s’occuper de ses quatre enfants (ce nombre m’étourdit), a des petits trucs pour tenter de se lever du bon pied:

«Je mets le réveil une demi-heure avant l’heure habituelle de lever de la plus matinale de mes filles. Ça me permet de boire un café dans le calme du petit matin et de réunir toute son énergie avant d’affronter la tempête. C’est aussi l’occasion de profiter un peu de ma maison, que j’aime tant mais qu’il m’arrive de ne plus pouvoir voir en peinture lorsqu’elle semble avoir servi de ring à une horde de petits catcheurs.»

La lecture, cette épreuve

Ouarda aime beaucoup lire, «un peu tout ce qui me passe dans les mains», dit-elle, et elle possède un super-pouvoir dont je ne dispose hélas pas: quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, elle est capable de ne pas piquer du nez sur le livre qu’elle a décidé de lire. Alors, patiemment, elle attend l’heure où tout le monde s’endormira enfin (rappelons que, même chez l’enfant épuisé, «se coucher» ≠ «s’endormir») et elle reprend le roman sur lequel elle est actuellement et qui lui plaît tant (Le Chardonneret de Donna Tartt, si vous voulez tout savoir).

«J’aime mes enfants, et il nous arrive de passer de beaux moments pendant la journée, mais j’avoue que mon vrai rayon de soleil, la lumière au bout de ce si long tunnel, c’est la perspective de pouvoir lire au moins quelques pages dans un calme absolu.»

Je n’ai honnêtement pas l’endurance de Ouarda. Incapable de lire autrement que dans un calme absolu, je suis également infoutu de lire plus de cinq pages sans m’endormir. Depuis quelques années, et tout particulièrement cet été, mes lectures ressemblent à Un jour sans fin: je reprends inlassablement les cinq mêmes pages en espérant pouvoir faire mieux que la veille. L’impression de ramper dans un marécage. C’est devenu un combat. Comme l’auteure du tweet cité plus haut, il s’agit d’arriver à prendre une poignée de minutes de vacances dans sa salle de bains, non seulement pour souffler, mais aussi pour avancer sa lecture. Et tant pis si c’est d’une poignée de pages.


Mon autre tweet-étendard de l’été, c’est celui-ci :


Comme cette mère, je me suis souvent rabattu sur quelques revues en guise de programme littéraire estival. Mais cette année, parce que des gens qui comptent m’ont offert des essais plus qu’alléchants, j’ai décidé de mener un véritable combat pour reconquérir ma vie de lecteur. Et quand on tente, chaque jour ou presque, de jouer les pères attentifs, il est difficile d’aller à l’encontre des efforts fournis en décidant pendant au moins quelques instants de faire comme si ses enfants n’existaient pas.

Il m’arrive souvent de me dire que ce serait cool s’ils avaient la faculté de s’évaporer pendant une heure ou deux. Alors c’est ce que je mets en place

«Même dans les pires moments, je ne regrette jamais de leur avoir donné naissance, confie Ouarda. En revanche, il m’arrive souvent de me dire que ce serait cool s’ils avaient la faculté de s’évaporer pendant une heure ou deux. Alors c’est ce que je mets en place. Pendant quelques minutes ou dizaines de minutes, je fais comme s’ils n’existaient pas. La partie de cerveau que je dédie à la parentalité est en veille, et seule celle qui se consacre à la lecture de mon livre est active. Le lâcher prise, c’est quelque chose qui se travaille. Mais, une fois que c’est mis en place, c’est tellement bon.»

Victoire

Pour tout vous dire, et en espérant récolter des applaudissements nourris, je suis sur le point de terminer mon deuxième livre de l’été, les premiers jours du mois d’août m’ayant miraculeusement permis de m’isoler (en tout cas au sens figuré) afin de pouvoir me consacrer à ces lectures si désirées. La méthode Ouarda n’y est pas pour rien. Mais dans cette société où les parents se doivent d’être attentifs en permanence et au service des besoins et des désirs de leur progéniture (injonction dix mille fois plus appuyée quand elle est formulée à destination des mères), pas facile de jongler entre ses devoirs de parent et ses droits d’être humain.

J’entends d’ici les réactions de celles et ceux dont les enfants sont devenus des ados dont le seul souhait est de passer leurs journées enfermés dans leur chambre ou au contraire loin du domicile familial: profite de tes enfants tant qu’ils ne te repoussent pas, qu’ils n’ont pas honte de toi, que tu es leur seul phare. Ces gens sont soit des parents parfaits, soit des personnes un peu amnésiques qui ont oublié qu’en leur temps, tout comme moi, elles n’ont pas eu envie de confondre dévouement et aliénation.

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