Sports

Le débat sur le voile dans le sport, trop complexe pour être réduit à une photo

Temps de lecture : 4 min

Ne distinguer dans la photo de l'Égyptienne Doaa el-Ghobashy qu'un symbole de «l'esprit des JO» ou à l'inverse d'un «choc des cultures» est une analyse à courte vue.

L'Allemande Laura Ludwig et l'Égyptienne Doaa el-Ghobashy, le 7 août 2016 à Rio de Janeiro. Yasuyoshi Chiba / AFP
L'Allemande Laura Ludwig et l'Égyptienne Doaa el-Ghobashy, le 7 août 2016 à Rio de Janeiro. Yasuyoshi Chiba / AFP

Il s'agit d'ores et déjà d'une des images marquantes des Jeux olympiques 2016. Du moins une des plus partagées. Lors d'un match de beach-volley féminin, l'Allemande Kira Walkenhorst et l'Égyptienne Doaa el-Ghobashy se font face au filet, l'une vêtue d'un bikini, l'autre d'un survêtement et d'un hijab, le voile islamique. D'autant plus symbolique qu'elle concerne un sport régulièrement épinglé pour sa couverture médiatique sexiste, la photo, signée de la photographe de Reuters Lucy Nicholson, a été reprise dans le monde entier, parfois de manière très consensuelle ou, à l'inverse, de manière polémique.

Il suffit de voir comment, d'un côté, le Huffington Post parle d'une photo qui «résume l'esprit des Jeux olympiques» (l'esprit de participation générale, de concorde universelle, etc), et comment, de l'autre, la presse conservatrice britannique titre sur le sujet: le Times parle de «choc des cultures» tandis que le tabloïd Daily Mail évoque un «fossé culturel massif» et le jamais décevant The Sun un «colossal fossé culturel». La BBC Africa, elle, parle même d'une opposition «bikini contre burqa» alors que la burqa est un voile intégral (interdit dans l'espace public en France, contrairement au hidjab) qui couvre le visage.

Un sujet qui divise

Le fait que la participation de femmes voilées aux JO fasse partie de «l'esprit olympique» fait pourtant tout sauf consensus, notamment au sein des mouvements féministes. Plusieurs associations, comme la Ligue du droit international des femmes, dénoncent avec virulence ce phénomène depuis des années, mettant en avant la coercition qui pèse sur les femmes dans les pays où le port du voile est obligatoire (ce qui n'est pas le cas en Égypte, même s'il est majoritaire); et quand il ne l'est pas, le fait que des athlètes ont été menacées dans leur pays après avoir gagné «tête nue», comme l'Algérienne Hassiba Boulmerka ou la Tunisienne Habiba Ghribi. En 2012, le sujet avait déjà fait polémique lors des JO de Londres et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) s'était inquiétée d'un «mauvais signe» dans un sport qui devrait être un «vecteur d'émancipation».

Dans le sens inverse, la théorie du «choc des cultures» a également ses faiblesses, surtout à considérer que ce choc des cultures était moins grand quand on autorisait certains pays, comme l'Iran en 1992 et 1996 ou l'Arabie saoudite entre 1972 et 2012, à envoyer des délégations 100% masculines aux JO... Certes, les sélections envoyées par ces pays continuent d'être fortement inégalitaires: cette année, l'Iran envoie 9 femmes et 54 hommes, l'Arabie saoudite 4 femmes et 9 hommes. Mais les tenants de la politique des petits pas considèrent qu'il vaut mieux laisser les athlètes de ces pays concourir voilées (au mépris, effectivement, de la charte olympique, qui prohibe toute «démonstration ou [...] propagande politique, religieuse ou raciale») afin de les ouvrir à l'égalité homme-femme dans le sport et dans la société en général.

On retrouve là une realpolitik olympique qui, dans un autre genre, a conduit certains (sans que cela soit prouvé) à affirmer qu'organiser les Jeux dans un régime autoritaire comme la Chine permettait au moins de mettre le pays sous surveillance en matière de droits de l'homme.

Ibtihaj Muhammad, le 8 août 2016 à Rio. Fabrice Coffrini/AFP.

Sortir des clichés

Bref, alors que le débat (religieux, politique mais aussi sanitaire) sur le port du voile dans le sport se poursuit, il n'y aurait rien de pire que de faire de cette photo de beach-volley un simple cliché, de la dépolitiser purement ou simplement ou à l'inverse de l'instrumentaliser pour lui faire dire ce que l'on pensait déjà avant. Qu'on soit pour ou contre le port du voile dans l'espace public, qu'on considère qu'il s'agit d'une manifestation de piété ou d'un symptôme de domination de la femme (ou des deux, dans des proportions variables), ces Jeux constituent une bonne occasion d'en débattre intelligemment –si c'est encore possible.

Et ce, d'autant plus que la question devient également visible dans les délégations occidentales avec, pour la première fois, la présence d'une athlète américaine voilée, la sabreuse Ibtihaj Muhammad (dont nous vous parlions déjà en 2013 dans un article sur les «Mipsterz», les «musulmanes hipsters»). Vantée comme exemple par Barack Obama, la jeune femme, éliminée en huitième de finale du tournoi individuel par la Française Cécilia Berder, s'est servie ces dernières semaines de cette fenêtre médiatique pour critiquer les clichés dont sont l'objets selon elle les musulmans américains:

«Je veux dire qu’il y a des musulmans conservateurs et d’autres plus libéraux. Qu’il y a des femmes qui se couvrent les cheveux et d’autres non. Il y a des Afro-Américains musulmans, des Blancs musulmans, des Arabes musulmans, il y a tellement de différents types.»

Une zone floue

En France, le gouvernement a plusieurs fois affirmé ces dernières années que le voile n'avait pas sa place sur les terrains, par la voix de Najat Vallaud-Belkacem ou de Manuel Valls. Alors ministre de l'Intérieur, ce dernier reconnaissait néanmoins en 2013 que «ce n'est pas un sujet facile» et que le sport peut faire parfois partie des domaines «où l'équilibre entre la liberté de croire et le principe de laïcité n'est pas clairement défini». Une tension que résume bien, notamment au niveau international, la position de la Fédération française de football, qui, contrairement à la Fifa, interdit le port du voile:

«Que cela constitue un progrès dans certains pays, d'accord, parce que certaines jeunes filles pourront ainsi jouer au foot, reconnaissait avant l'Euro le président de la FFF Noël le Graët, mais sur nos compétitions nationales, la France accepte tout le monde à condition que soient respectées cette neutralité et cette laïcité.»

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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