Culture

Derrière les Pokémon, des collégiennes en rébellion et un zeste de cocaïne

Temps de lecture : 6 min

Pikachu n'existerait pas sans le kawaii, le très addictif culte japonais du mignon.

KAZUHIRO NOGI / AFP
KAZUHIRO NOGI / AFP

Pourquoi le jeu Pokémon Go est-il si addictif? La réponse est simple: parce que les Pokémon ont été conçus pour vous rendre accros à leur petite bouille. Les millions d'individus courant partout pour attraper ces bestioles sont les dernières victimes d'un culte du mignon –un culte qui, comme les Pokémon, plante ses racines au Japon. Et c'est vers le Japon qu'il faut se tourner si nous voulons en comprendre les courants les plus sombres.

Les Pokémon sont une franchise de la Pokémon Company, que possède en partie Nintendo, la multinationale japonaise. Mais ces personnages s'intègrent aussi dans la longue tradition de l'esthétique «kawaii» (mignon), une tradition japonaise moderne ayant donné naissance aux emojis sur votre téléphone ou à ces combinaisons sur lesquelles vous pourriez lorgner avant une soirée déguisée. Parce que le kawaii incarne tout ce qu'il y a de plus efficacement attachant dans l'enfance, le gouvernement japonais en aura fait sa première exportation culturelle, le parangon de son soft power. Et avec Pokémon Go, le kawaii consolide un peu plus son assise dans la culture occidentale.

Chimie cérébrale

Mais pourquoi Pikachu et ses amis sont-ils si irrésistibles? La réponse la plus fondamentale nous est donnée par la psychologie évolutionnaire. Quand les humains voient un truc ressemblant de près ou de loin à un bébé –des grands yeux, une grosse tête, des membres raccourcis, une démarche hasardeuse–, cela déclenche un sentiment d'euphorie dans le centre du plaisir du cerveau (la même zone qui, soit dit en passant, est stimulée par la nourriture, le sexe et des drogues comme la cocaïne). Un sentiment qui pousse les humains à se rapprocher et à interagir avec la chose mignonne. Dans les temps ancestraux, cet instinct aura garanti soins et protection aux bébés, et permis de perpétuer l'espèce.

Aujourd'hui, bien évidemment, cet instinct nous implore de jouer avec les Pokémon, créatures rondouillardes aux grands yeux expressifs. Et à chaque fois que nous partons en chasse, nous appuyons sur les boutons «mignon» de notre cerveau qui, en récompense, nous abreuve d'un shoot d'hormones aux effets similaires à ceux des opiacés. Le même flot de joyeuses hormones expliquant pourquoi, en période de stress, regarder des vidéos de chatons ou de bébés pandas patauds a de quoi vous soulager.

Un échappatoire ludique

Mais mis à part la chimie cérébrale et le codage de GIF, impossible d'expliquer l'essor de la culture du mignon sans passer par le Japon. L'esthétique kawaii est en elle-même une réaction à la culture japonaise traditionnelle, qui valorise la responsabilité, le stoïcisme et la retenue. Pour les Japonais en quête de culture alternative –ou qui en ont inconsciemment besoin–, le kawaii est une forme d'échappatoire ludique. Ceux qu'un travail harassant, un patron dédaigneux ou une vie de famille calamiteuse angoissent peuvent souffler un peu avec des cartes de crédit, des bentos et même des éponges à vaisselle kawaii. Conscient de leur attrait, le gouvernement japonais a même recruté des ambassadeurs kawaii pour répandre la mignonne nouvelle de par le monde.

Au Japon, c'est le pragmatisme qui nourrit le kawaii: la mignonnerie sert à rendre des sujets difficiles plus accessibles, plus faciles à digérer

Reste que la culture kawaii n'a pas toujours été aussi mainstream. Pendant japonais de la culture punk britannique, elle aura émergé dans les années 1970 avec la rébellion de collégiennes. Histoire de désobéir à leurs maîtres –et à la société–, les jeunes filles allaient écrire et parler comme des bébés, et adopter une garde robe toute en fanfreluches. Une façon de résister aux injonctions de maturité, de responsabilité et de sérieux de l'âge adulte, expliquer l'anthropologue Sharon Kinsella.

Nouvelle norme

Contrairement aux ados occidentaux, qui se rebellent par des comportements en avance sur leur âge –boire, fumer, se piercer, se tatouer– afin de rompre avec l'autorité parentale et sociétale, les jeunes japonais font les enfants pour retarder la sinistrose de l'âge adulte et ses angoisses attenantes, et essayer de plonger pour toujours dans une utopie à la Peter Pan.

Mais ce qui, au départ, relevait de la sédition est aujourd'hui devenu la norme. Le Japon a parcouru bien du chemin depuis les premières trousses de Sanrio, créateur de Hello Kitty, avec leurs grenouilles ahuries. Le kawaii infuse désormais toute la société, dans pratiquement toutes les situations. Pas de campagne de dépistage du cancer, d'alerte tsunami ou de brochure d'assurance sans son petit lapin jovial.

Pour l’œil étranger, cette inoculation de légèreté dans des domaines sérieux a de quoi laisser perplexe. Mais au Japon, c'est aujourd'hui le pragmatisme qui nourrit le kawaii: la mignonnerie sert à rendre des sujets difficiles plus accessibles, plus faciles à digérer. Les adultes semblent bien plus enclins à se faire faire un frottis ou renouveler leur contrat d'assurance s'il y a un lapin animé pour les implorer d'y penser.

Mignon partout

En dehors du Japon, on comprend aussi de mieux en mieux les intérêts psychologico-commerciaux du kawaii. Ces dernières années, les fabricants automobiles n'ont cessé de tabler sur le mignon, comme BMW et sa Mini, avec des lignes douces et deux gros phares ronds comme les yeux d'un smiley. Idem chez Google qui, après avoir simplifié sa police l'an dernier en lui donnant des atours plus enfantins, a sorti le prototype d'une voiture autonome qui ressemble à un bébé koala, sans doute pour faire oublier qu'il s'agit potentiellement d'un robot tueur.

Une des justifications du secteur automobile, ce sont des études montrant que les gens sont plus attentifs et prudents en présence d'objets mignons –et que les autres automobilistes sont donc moins susceptibles de venir s'y encastrer. Les émotions protectrices générées par une carrosserie anthropomorphisée pourraient aussi diminuer les risques de rage routière, face à un conducteur trop lent ou maladroit.

Attention danger

Tels sont les effets positifs des objets kawaii ou mignons. Ils peuvent nous adoucir, neutraliser notre colère, booster notre concentration ou notre productivité. La mignonnerie est aussi de plus en plus utilisée dans un cadre thérapeutique, comme le montre le robot Paro, en forme de bébé phoque, qui a fait ses preuves pour améliorer l'humeur et stimuler les interactions sociales d'individus souffrant de démence sénile.

Dès lors, rien de surprenant à ce que des gens dépressifs ou anxieux témoignent d'un répit psychique certain lorsqu'ils jouent à Pokémon Go. En plus de nous inciter à sortir, à faire de l'exercice, à rencontrer nos congénères, la mignonnerie des Pokémon a un réel effet euphorisant qu'une figurine d'aspect mature ne peut égaler.

Le kawaii peut camoufler ou neutraliser des bouts de réalité dangereux et perturbants

Mais le kawaii a aussi des côtés négatifs. Les hormones du bonheur que génèrent les artefacts mignons peuvent occulter des pensées et des sentiments plus rationnels. Dans le cas de Pokémon Go, au lieu d'améliorer leur empathie et l'attention aux dangers de la route, beaucoup de joueurs semblent acquérir une sorte de vision tubulaire qui les fait débouler au beau milieu de la circulation ou pénétrer des propriétés privées parce qu'il y a un Aquali ou un Herbizarre à récupérer dans les parages. Comme si la mignonnerie des personnages déconnectait complètement les joueurs de tout ce qui n'est pas une bestiole à chasser ou un adversaire à concurrencer, ce qui les transforme en dangers publics.

Menace fantôme

L'autre problème du kawaii, c'est qu'il simplifie les choses et occulte de vraies questions et de réels dangers. Un peu comme le Chat potté de Shrek, un tueur à gages qui leurre ses ennemis avec ses grands yeux larmoyants, le kawaii peut camoufler ou neutraliser des bouts de réalité dangereux et perturbants. À Tokyo, par exemple, la mascotte de la police, Pipo-kun, travestit les aspects les plus menaçants du maintien de l'ordre.

Un dessin niaiseux pour représenter un cancer du poumon cache la sale vérité des organes noircis par la cigarette et entrave la motivation à arrêter. Et dans l'étrange moment historique qui est le nôtre, Pokémon Go pourrait offrir une glorieuse échappatoire à la montée des nationalismes et des populismes, l'intensification du terrorisme, la crise du politique et nous détourner de réels problèmes qui méritent toute notre attention.

Vous avez la trouille de Donald Trump, du Brexit, des violences policières, de l'avenir? Pas de bile à se faire, jouez à Pokémon Go et laissez vos angoisses se dissiper. À l'instar des adolescentes japonaises à l'origine de la tendance kawaii, vous offrir le massage visuel qu'est Pokémon Go vous fait oublier la dure réalité. Pour un temps seulement.

En savoir plus:

Newsletters

«Succession» passe pour une série dramatique, mais c'est avant tout une sitcom

«Succession» passe pour une série dramatique, mais c'est avant tout une sitcom

Kendall veut un noyau moral, Roman veut une farce, Shiv veut juste tirer la couverture à elle.

Ceux qui rêvent à une France uniforme ne l'aiment pas vraiment

Ceux qui rêvent à une France uniforme ne l'aiment pas vraiment

L'acteur Saïd Taghmaoui, révélé au grand public dans le film «La Haine», raconte l'itinéraire de l'enfant français qu'il était hier et livre une analyse sur le traitement que son pays natal réserve à ceux d'aujourd'hui.

Un écrivain turc doit-il avoir fait de la prison pour plaire aux jurys littéraires français?

Un écrivain turc doit-il avoir fait de la prison pour plaire aux jurys littéraires français?

Le prix Femina étranger 2021 a été attribué à «Madame Hayat» (Actes Sud), un véritable hymne à la liberté, conçu et écrit derrière les barreaux par le Turc Ahmet Altan.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio