Monde

Le fantôme de Ralph Nader plane sur la présidentielle américaine

Grégor Brandy, mis à jour le 09.08.2016 à 15 h 29

En 2000, le candidat vert avait été accusé d'être responsable de la défaite d'Al Gore. Aujourd'hui, le camp démocrate craint un même éparpillement fatal des voix en défaveur d'Hillary Clinton.

Ralph Nader, le 5 novembre 2000. SHAWN THEW / AFP

Ralph Nader, le 5 novembre 2000. SHAWN THEW / AFP

«Votez utile.» Voilà le cri presque désespéré que semblent pousser les Démocrates et une partie des médias américains depuis quelques jours. L'arrivée dans la course de la candidate écologiste Jill Stein menace d'éparpiller les voix en faveur d'Hillary Clinton (et donc de favoriser Donald Trump). Malgré le ralliement de leur candidat et son appel à voter en faveur de son ancienne concurrente, une partie des soutiens de Bernie Sanders n'a vraiment pas envie de voter pour l'ancienne secrétaire d'État. Pour nombre d'entre eux, choisir Donald Trump est une toute aussi mauvaise idée.

Alors forcément les articles se multiplient sur les possibilités d'éparpillement d'une partie de l'électorat qui semblait acquis à Hillary Clinton. Et ce, d'autant plus que le candidat libertarien, Gary Johnson, est toujours crédité d'environ 7% des voix.

Il faut dire que comme les socialistes français, les Démocrates américains ont déjà connu la désillusion d'une présidentielle perdue à cause d'un éparpillement des voix de la gauche. C'était en 2000, et aujourd'hui encore, Ralph Nader est pointé du doigt.

Revenons donc seize ans en arrière. Les États-Unis sortent de huit ans de présidence Clinton, et celui qui est alors vice-président, Al Gore, se lance dans la course à la présidentielle. Choisissant de d'éloigner du chef de l'État, il remporte sans trop de difficultés les primaires du parti, et doit affronter George W. Bush dans la course à la Maison-Blanche. Sauf que Ralph Nader s'invite dans la bataille en compagnie de plusieurs autres petits candidats. Le candidat vert obtiendra finalement 2,7% des voix. Pas suffisant pour remporter le moindre grand électeur mais assez pour être accusé d'avoir offert la Maison-Blanche au candidat républicain.

Un système électoral particulier

Pour comprendre pourquoi, il faut s'intéresser à la façon dont se joue la présidentielle américaine. Contrairement au modèle français, où l'élection se fait au suffrage universel direct, les États-Unis utilisent un modèle comprenant un collège électoral. En clair, chaque État possède un nombre de délégués. Le candidat vainqueur de l'État remporte l'ensemble des délégués qui éliront ensuite le président.

Le sort de l'élection de 2000 s'est joué en Floride, où 537 voix avaient séparé Gore et Bush, permettant à ce dernier de passer de remporter les 25 grands électeurs de l'État ce qui lui a donné une avance de cinq grands électeurs et donc la Maison-Blanche, alors qu'il était devancé dans le vote populaire.

Alors que les médias annoncent au départ une victoire du candidat démocrate, la donne change au fil de la soirée, et la Floride est alors «too close to call». En clair, impossible de déterminer qui a donné la vainqueur. Et c'est un énorme problème, car George W. Bush compte alors 246 délégués, Al Gore en a 266.

Après de longues semaines de recours devant la justice, la plus haute juridiction américaine, la Cour suprême demande d'arrêter le recompte en Floride (par cinq voix contre quatre), ce qui envoie le candidat texan à la Maison-Blanche.

Sans Nader, Gore aurait remporté l'élection

Alors forcément, comme le rappelle le journaliste Bob Garfield, dans son émission On the Media, «la détermination de Ralph Nader à placer le parti vert sur la carte électorale est largement vue comme la raison de la défaite d'Al Gore de 537 voix, en Floride, face à George W. Bush en 2000. Si les milliers de votes progressistes en faveur de Nader s'étaient tournés vers Gore, un candidat également progressiste, Gore aurait remporté la présidentielle.»

Le tout avant de reprendre un argument souvent avancé par les soutiens de cette théorie: sans Bush, pas de guerre en Irak, et donc pas de naissance de l'État islamique.

Le seul problème dans cette théorie, c'est qu'elle oublie largement qu'Al Gore aurait dû remporter cette élection sans l'aide de Nader. Le candidat démocrate avait notamment perdu son État du Tennessee où les onze grands électeurs auraient pu faire pencher l'élection en sa faveur. Lors des deux scrutins précédents, Bill Clinton avait d'ailleurs remporté à chaque fois cet État du sud-est du pays. L'État de son ancien colistier, l'Arkansas avait d'ailleurs viré Républicain cette année-là, après avoir été Démocrate lors des deux précédentes élections. Là encore, une victoire là-bas aurait permis à Gore de gagner la Maison-Blanche. De quoi énerver encore aujourd'hui Ralph Nader quand on le pointe comme celui qui a coûté l'élection aux Démocrates:

«Pourquoi le parti vert est-il le bouc émissaire du parti Démocrate quand celui-ci n'a pas réussi à battre un gouverneur empoté du Texas, qui n'arrivait pas à écrire un paragraphe et qui avait un horrible bilan en matière d'éducation, de pollution, d'aide aux entreprises... Et toutes ces manigances en Floride avec Jeb Bush [frère de, et alors gouverneur de l'État, ndlr], et le secrétaire d'État de Tallahassee, le parti vert est responsable de ça?»

Il met en avant également les centaines de voix perdues par Al Gore à cause de l'impossibilité de voter pour les anciens détenus et des erreurs sur certaines personnes mal identifiées, ou encore la décision de la Cour suprême à cinq voix contre quatre qui a bloqué le jugement de la Cour suprême de Floride autorisant un recompte complet des voix de l'État, qui aurait donné la Floride au candidat démocrate.

«Nous avons le même droit que les autres de nous présenter à l'élection présidentielle, dans ce pays. [...] Alors soit nous nous ruinons tous les chances des uns des autres, soit nous ne ruinons les chances de personne. Ce mot de “spoiler” est pourtant réservé aux candidats des petits partis.»

Malgré tous ses arguments pour le changement du système américain et la fin du bipartisme, et tout ce qu'il peut avancer pour sa défense, Ralph Nader restera à jamais pour certains celui qui a coûté la victoire d'Al Gore. Et vu le nombre d'articles ayant présenté Bernie Sanders, puis Jill Stein comme les Ralph Nader de 2016, cette histoire va encore longtemps lui coller à la peau.

Grégor Brandy
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Journaliste
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