Parents & enfants / Culture

Avec le touriste français, pas besoin d'audioguide

Temps de lecture : 8 min

«C'est quelle année, Dalí?» Récit d'une visite du théâtre-musée de l'artiste espagnol, avec un florilège de propos que j'aurais bien sûr pu moi aussi tenir.

Portrait de Dalí en boxeur, sur un mur à Paris
Portrait de Dalí en boxeur, sur un mur à Paris

Figueres (Catalogne)

Dans une ruelle écrasée de chaleur, des touristes font la queue pour visiter «le plus grand des objets surréalistes du monde», le Théâtre-Musée Dalí. A l’intérieur, la foule se presse: Espagnols, Anglais, Français… Ces derniers sont nombreux, la France est à deux pas. Écoutons-les: en shorts et tongs, ils valent tous les audio-guides.

Précisions: ce reportage a été réalisé sans trucage, pendant environ deux heures, un samedi matin de l’été 2016. Pour cela, je me suis approché de Français parlant entre eux, en captant leurs conversations et en les notant aussitôt. Les propos rapportés sont rigoureusement ceux que j’ai entendus. Et que j'aurais pu tenir moi-même, que j'ai d'ailleurs déjà tenus et tiendrai à nouveau. Nous sommes tous ces visiteurs de musée, et c'est merveilleux.

Géographie du faire

«Le parcours comprend 22 salles numérotées suivant le sens de la visite», détaille le plan remis à l’entrée. Grâce aux Français, je n’ai jamais craint d’être perdu. Entre les «Fallait descendre les escaliers au lieu de les monter» suivis de «Faut y aller, là-haut», un «Parce qu'après on va revenir à la 22», sans oublier ce «De là, accès à la salle 4; allez, on y va», le Français est une boussole permanente. Parfois légèrement désorientée, au prix de délicieuses mises au point familiales:

«12 14 c'est en haut.
–On continue en bas?
–Non, on va en haut.
–Mais vous avez pas fait l' début!»

L’enjeu ici est de faire. Il faut faire les salles, faire les tableaux.

«Ça, en bas, on l’a fait.»

«On l’a fait, c't'étage.»

«On va faire ça et puis on ira là-haut.» (grands gestes circulaires)

«–Là-dessous, on n’a pas fait. Les 5 et 9, on a pas fait.
–Mais on en vient, Anaïs!»

Qu’un adolescent émette des doutes et le voici aussitôt recadré comme il se doit par son papa (il a le plan, il sait).

«Y’a un truc que j'ai pas vu.
–Non, on a tout fait.
–Y’a un truc que j'ai pas vu, vous avez tourné à droite et je l'ai pas vu.
–Si, on a tout fait.
–Non, vous avez tourné à droite.
–Je te dis qu'on a tout fait. Tu l'as vu.»

En suivant des Français, j’ai tout fait. C’est pourquoi j’ai pu, comme cette gentille famille, m’autocongratuler à la sortie: «C'est très bien! On l'a fait! Bravo!»

Stratégie du déplacement en zone hostile

Premier obstacle. Dans la salle Mae-West, une installation est très prisée. Il faut patienter quelques instants pour accéder à l’escalier.

«Mais c'est la queue!»

«Papa, viens voir la queue!»

«Ah merde, ils font la queue les gens!
–Ah merde!
–Laisse tomber…»

La clairvoyance et le sens de l’organisation de mes amis français m’évoquent des généraux en campagne.

«Non, y a un sens, y a un sens.
–On dirait la tour Eiffel.»

«Mais elle est là la queue.
–Alors, faut attendre là, on va au bout et on y est.
–Bon, ben, moi, j'attends ici. »

Même désorientés, ils trouvent aussitôt les ressources pour se sortir d’un mauvais pas.

«Après, on va où?
–Ben, euh… vers la 2…
–Attends, Charlotte, je suis pas sûr que ce soit par là. Regarde le plan.»

Devenant par mimétisme des surréalistes convaincus, les visiteurs n’hésitent pas à bousculer l’ordre établi, en l’occurrence à questionner la véracité des informations topographiques: «On dirait qu'il manque des pièces.» De fait, jusqu’au bout, ce musée s’avère un labyrinthe, mais nos explorateurs en triomphent vaillamment: «Attention, je crois qu'il y a trois boutiques. On reste ensemble.»

L’évidence s’impose. Face à l’adversité, le Français ne renonce jamais.

«C'est vraiment… C'est vraiment…
–C'est cool que ce soit fini.
–On y va! On avance!»

Heureusement, après tant d’efforts, la récompense arrive.

«La mère: Elle était où, la sortie, tout à l'heure? Tout à l'heure, on arrêtait pas de voir la sortie, la sortie!
–Le père: Attends je vais demander.
–La mère, quelques mètres plus loin: Aaaaaah! Sortie.»

Optimisation du regard

Déambulant avec assurance, le Français n’oublie pas de regarder les œuvres. À tout instant, les parents, prévenants, éduquent leurs enfants («Touchez pas! Touchez pas! Touchez pas!» ou «Touchez pas les murs! Personne ne touche!») et orientent pertinemment leur regard.

«Tu vois, là? Est-ce que tu vois, là? Est-ce que tu vois? Tu vois, là?» (pour s’adresser à son jeune fils, ce père adopte un rythme de mitraillette tout ce qu’il y a de plus pédagogique)

S’instaurent des dialogues érudits par lesquels le savoir se transmet en toute complicité.

«Vous avez vu la salle de bains au plafond?
–Ouais ouais, on a vu, c'est bon.»

«Vous avez vu ces œuvres les enfants ? Elles sont toutes différentes. Que peut-on en dire?
–C'est moche.»

« T'as vu la verrière là-haut? Approche-toi, t'as le soleil dans la gueule, tu vois rien.»

Et quel bonheur de découvrir que ces conversations fructueuses se poursuivront ultérieurement dans la quiétude du nid familial (à la sortie, séance de debriefing maternel).

«Donc on a bien tout observé? On a bien noté que c’est assez ludique et c’est plutôt varié. On va en reparler à tête reposée.»

Regarde tous tes yeux! Regarde!

L’œuvre de Dalí ne se saisit pas toujours au premier coup d’œil. D’où la multiplication des conseils.

«Ça, faut regarder de près. De trèèèèès près.»

«Regarde là: ça fait un homme.
–Ah. Oui.
–Ben, prends-le en photo.»

«Y a deux choses: une femme et un homme. Chuis sûre que tu l'as pas vu.»

La complicité est telle que certaines phrases n’ont pas besoin d’être achevées pour que l’on se comprenne (ici, une adolescente, inversant les rôles, guide sa mère dans la découverte de l’œuvre).

«Han r'garde ça ! Et ça, on dirait trop.»

En discret hommage au maître des lieux, certains échanges deviennent parfois merveilleusement absurdes.

«Il est au milieu, tu le vois?
–Où ça?
–Au milieu, regarde.
–Au centre?
–Non, au milieu, là.
–Ah oui, je le vois.»

«C'est Dalí avec les moustaches là-bas.
–Qui?
–Dalí, avec les moustaches: tu le vois pas?
–Si, je vois pas les moustaches par contre.»

L’osmose est telle que ce sont parfois les enfants (en bas âge) eux-mêmes qui éduquent leurs parents.

«La mère: C'est bon, Inès tu l'as vu! Joséphine, tu viens? Allez, venez! Pffff…
Inès (probablement): Regarde, maman, t'as vu?
La mère: Oui, allez. Allez, viens Joséphine!
Inès: Maman! Maman! Regarde!
La mère: Pffff…. »

Exégèse de l’œuvre: objectivité personnelle

Il est temps à présent de s’intéresser à l’œuvre. Dans un musée, les Français deviennent naturellement des historiens de l’art, modestes, mais clairvoyants. Ils n’hésitent pas à affirmer leurs goûts, en toute simplicité.

«Ça, c'est horrible!»

«J'aime vraiment pas.»

«Ça, encore, on pourrait aimer.»

«Même, euh, ça, au niveau des couleurs, c'est joli.»

«Perché, l'copain Dalí.»

«Il fait trop de tableaux, Dalí.
–Ouais j'avoue.»

Foisonnante, l’œuvre du Catalan suscite sourires, étonnements, perplexité, admiration. Les conversations en témoignent.

«Ça me perturbe ces tableaux…
–Lesquels?
–Tous.»

«Ah c'était une symbolique.»

Et certains se trouvent légitimement en souffrance face à des toiles qui questionnent profondément l’être.

«J'ai mal au dos.»

«Je vais pas tarder à tomber dans les vapes.»

Exégèse de l’œuvre: précision descriptive

Rendons cette justice à nos historiens de l’art: ils posent les bonnes questions, celles que l’œuvre suscite, et leurs commentaires, souvent factuels, se révèlent toujours pertinents.

Confrontée à Figure de dos (1925), cette dame s'interroge: «Ça sert à quoi de peindre de dos?» Dans la première salle, le Car naval. Taxi pluvieux (1974-1985) attire un commentaire de cinéphile : «Ça fait un peu Titanic», suivi d'une conversation empreinte de bon sens:

«Elle a des grosses fesses quand même.
–Oui, mais c'est pas une vraie.»

La visite se poursuit, avec ses commentaires précis et circonstanciés.


Portrait de mon père (1920)

L’avis de l’expert: «Celui-là, c'est son père.»

Portrait de ma sœur (1925)

L’avis d’un autre expert: «Il avait une sœur, en fait.»

Les discussions entre spécialistes fusent. Et, face au célèbre Autoportrait mou avec du lard grillé (1941), le visiteur ne peut qu'approuver: «Autoportrait avec du lard grillé, d'aaaaaccord.»

«Y’a un tableau qu'on voit des grands nez. Et y’a des tableaux qu'on voit des grands éléphants.»

«C'est normal que ça ressemble pas, Marius, c'est parce que c'est surréaliste.»

«C'est une illusion d'optique.
–Non, un trompe l'œil aussi.»

Et l’on a bien souvent le sentiment de faire partie d’un cénacle privilégié, où quelques experts partagent leur savoir.

«Ça manque un peu de lumière.»

«Faut toujours qu'il mette des trucs bizarres partout.»

« Il se cherchait un peu, là. »

«Là, c'est chépakoi.»

«Non, mais c'est de la peinture de toute façon.»

«On a surtout l'impression qu'il va se prendre l'autre sur la tronche.»

«Y a un truc avec les mouches, là…»

«Il est dans le délire complet.»

Avec la grandeur des savants, ils savent rester humbles face aux mystères de la création. Ils sondent les toiles, les sculptures, dans leurs replis les plus secrets.

«Pourquoi il fait des trucs avec des Chinois

«Genre, c'est chelou, quoi. T'as beau chercher, tu comprendras pas.»

«Chais pas qui c'est, Ramonela.» (–portrait de Ramoneta Montsalvatge)

«Regarde c’ui-là: tu croyais presque une photo

Parfois, des désaccords surgissent, des interprétations divergent. Plaisir rare que d’écouter ces échanges audacieux (ah, le jaune déchiré, qui déjà remplace celui de Vermeer dans mon imaginaire).

«Le père (lisant le plan): C'est un de ses premiers tableaux.
La mère: Non: pour ça, il faut maîtriser! Regarde le jaune, dans le coin-là, c'est presque comme si c'était déchiré.
L’enfant: Ah oui.
La mère: Du jaune déchiré. C'est à ça qu'on reconnaît euh… euh… les grands peintres.
Le père (toujours dans le plan): C’est toi, ça, c'est ton point de vue.
La mère: Mais non, regarde!»

Dans la galerie d’Antoni Pitxot, les conversations se poursuivent, témoignant d’une insatiable curiosité pour le processus de création artistique.

«Peut-être qu'il a d'abord fait les pierres, puis les tableaux.
–On le saura jamais…
En fait, on peut le savoir mais hiiiin…» (geste d’impuissance)

Il s’agit aussi d’interagir avec l’œuvre, dans un dialogue conceptuel où l’on s’extrait du rôle de spectateur pour devenir un instant un outil de création.

«C’est quoi, là?
–J'ai mis une pièce pour voir mais y’a rien qui se passe.
–Ah si, là-haut, y’a un truc qui bouge.
–T'as vu Joachim? Là-haut, ça bouge.
–Ça va peut-être venir faire quelque chose sur lui.
–Pour un euro, n’y compte pas.»

L’œuvre interroge, mais l’homme derrière intrigue également. A tout instant, on questionne sa biographie.

«Il était de Figueras, Dalí?
Oui, je crois.
–Parce qu'il a beaucoup vécu en France aussi.»

«C'est quelle année, Dalí?»

A un moment, l’évidence s’impose: depuis bien longtemps, ces guides bénévoles sont familiers du maître surréaliste («Quand j'étais petite, il faisait des pubs pour le chocolat»), sans doute aussi de l’Art en général, résultat d’une infatigable fréquentation des musées.

«La majorité d'ses toiles sont pas ici. C’est tout dans des musées. C'est comme Miro ou Picasso: t'as rien dans leurs musées.»

Au point de nourrir quelques regrets, dans la boutique, en découvrant un mug qui reproduit La Tentation de Saint-Antoine, tableau malheureusement exposé à Bruxelles.

«Moi, c'est celui-là que je voulais voir.»

Il est presque midi. Je quitte le musée-théâtre, encore ébloui de ce que je viens d’ouïr. A l’extérieur, une imposante file d’attente brave le soleil. Je capte cet ultime éclair de clairvoyance tricolore:

«T'as vu le monde? Heureusement qu'on est arrivés avant!»

Et je me souviens de ces phrases glanées ici ou là, accompagnant des prises de vues photographiques:

«Regarde le panoramique c’que ça fait.
–Eh ouaaaais.»

«J'ai tout pris de toute façon; dès que je rentre, je mets tout sur l'ordi.»

Autant de promesses de palpitantes soirées diapos à venir.

Théâtre-musée Dalí, 5, Place Gala-Salvador Dalí, Figueres. Entrée: de 9 à 14 euros (15 euros en nocturne), gratuit pour les enfants jusqu’à 8 ans. Horaires: de 9h à 19h l’été (venir à l’ouverture pour éviter la foule et profiter des espaces presque vides).

Jean-Marc Proust Journaliste

Newsletters

Au Rwanda, l'amour des pères peut réduire la pauvreté

Au Rwanda, l'amour des pères peut réduire la pauvreté

En matière infantile, les programmes sociaux sont presque toujours centrés sur les mères. Le Rwanda ouvre une nouvelle voie.

Le couple parental survit difficilement à la fin du couple conjugal

Le couple parental survit difficilement à la fin du couple conjugal

Trouver un arrangement parental et matériel après une rupture conjugale est toujours difficile à résoudre.

Ce que ça fait d'être l'enfant le moins aimé de ses parents

Ce que ça fait d'être l'enfant le moins aimé de ses parents

Beaucoup de parents admettent avoir un enfant préféré et selon les spécialistes, cela peut causer de graves problèmes.

Newsletters