Boire & manger

Comment j’ai (presque) mangé du fromage aux couilles

Temps de lecture : 4 min

Le grand flou des menus nous oblige parfois à nous lancer dans de drôles d'expériences gustatives. À nos risques et périls.

Berk! | Mmntz via Flickr CC License by
Berk! | Mmntz via Flickr CC License by

L’été est une période propice à l’exotisme tous azimuts, où l’on déroge le plus souvent à ses habitudes culinaires pour partir à la découverte de «spécialités locales» mettant à rude épreuve le système digestif. Cet été, de passage dans la belle ville médiévale d’Alquézar, place forte du nord de l’Aragon surplombant un canyon qui abrite lui-même une rivière cristalline où les poissons font l’amour, à l’heure du dîner, je commence à détailler le menu d’un restaurant qu’une autochtone m’a recommandé.

La carte est en espagnol, avec une traduction de chaque plat en français. À côté du très anonyme «Un colin dans une sauce», on trouve l’intriguant «Pullet de bébé à grille». Mais quelle est donc cette étrange spécialité locale? Sommes-nous tombés dans une zone cannibale où la population locale se nourrirait de nouveaux-nés portant des appareils dentaires (ce qui expliquerait la fameuse référence à la «grille»)? Et qu’est-ce qu’un «pullet»? Une méthode de cuisson? Un plat en sauce?

Menu fantaisie

Pas franchement mis en appétit –je ne mangerais de l’humain pour rien au monde, même accompagné d’un très bon aïoli–, mais poussé par une inextinguible curiosité journalistique, je commande le fameux «Pullet de bébé à grille». Après une entrée à base d’artichauts poêlés que l’énorme pichet de vin à 15 degrés aidera à faire passer, arrive le fameux plat mystère. Ouf, tout cela n’a rien à voir avec un nourrisson rôti à la broche!

Après examen rapide de la victuaille, il s’agit plus vraisemblablement d’un coquelet à la braise accompagné de sa farandole de frites maison. Ce sentiment de naviguer en plein brouillard sémantique à l’heure du déjeuner n’est pas un cas unique, mais bien au contraire le lot commun du touriste à l’étranger. En raison des traductions automatiques très fantaisistes des menus, l’estivant affamé doit faire face chaque jour à des propositions culinaires qui tutoient le surréalisme.

Bon appétit bien sûr

Ainsi, quel aventurier des saveurs se montrerait assez intrépide pour se risquer à déguster l’intriguant «fromage avec couilles» que propose un autre restaurant espagnol (en réalité, du fromage de noix)? Compilant ce genre de fail hilarant, l’excellent tumblr Bon appétit, bonne journée! propose une réinvention de la cuisine par le menu. À la lecture de ce travail de recension salutaire, on notera tout d’abord que les Espagnols ont une fâcheuse inclination à vouloir faire avaler des enfants aux vacanciers de passage puisque, après le fameux «pullet de bébé à grille» précité, c’est de la «Viande de porc ibérique avec moutard» que propose une autre enseigne très olé, olé.

Nous ne nous lancerons pas dans des considérations psychanalytiques sur la caractère saturnien d’une telle cuisine, mais constatons tout de même qu’il y a là une fâcheuse constante qui pourrait servir de base à une relecture de l’histoire –est-ce par peur d’être dévoré par un touriste affamé que Franco, ne réussissant pas à dépasser ce traumatisme enfantin, aurait décidé de fermer son pays au monde durant tant d’années?.

Notez que la France n’est pas en reste puisqu’une enseigne hexagonale proposait parmi ses spécialités «Un suprême de poulet à l’espagnol» (Attention, le maillot du Real Madrid est très difficile à à digérer). Il faut être honnête, les fails ne sont pas uniquement le fait de restaurateurs étrangers. Comme nous speakons par ici un english très approximatif, il nous arrive sans le savoir de proposer un ours (bear) à la place d’une bière (beer), voire même des pâtes accompagnées d’une salade explosive: «Cappellitti in the parma ham and the rocket».

ll est de notoriété publique qu’on n’a jamais l’air aussi con que lorsqu’on veut passer pour un pro. Ce qui nous donne la «Salade de tomate à la tomate»…

Le tumblr Bon appétit, bonne journée! ne se contente pas de pointer les restaurants dont les spécialités sont définitivement «lost in translation», mais propose un éventail plus large de dérapages gastronomiques. Lorsqu’il n’est pas le fait d’une mauvaise traduction automatique, le fail de menu peut tout simplement provenir d’une faute d’orthographe ou de syntaxe dans la langue native du restaurateur. Ainsi de ce «Gratin dauphin» qui tirerait des larmes à Flipper, de cette «brochette de poisson pâmée» ou encore de cet alléchant «Filet de cabillaud sauce bomme femme».

Et que dire de cette invitation à s’ouvrir à une cuisine plus séminale en dégustant le «Sperme de volaille fermier au curry», accompagné de sa tomate provençale. Préoccupation largement partagée, le sexe se retrouve régulièrement dans les menus sous forme de rondelles de lapsus. On peut ainsi s’abandonner à une forme de gastronomie prostitutionnelle en optant pour la «Rillette de thon et macro» ou encore le «Filet de mignon à la crème d’ail».

Le souci de précision qui accompagne l’édition des menus est également un bon vecteur de n’importe quoi. En effet, il est de notoriété publique qu’on n’a jamais l’air aussi con que lorsqu’on veut passer pour un pro. Ce qui nous donne, en vrac, la «Salade de tomate à la tomate», le «riz sauté thaïlandais (non accompagné de riz)» ou encore le «Véritable hamburger US. Origine France». On peut néanmoins se sentir rassuré d’apprendre, en entrant dans un restaurant, que toutes «Les viandes bovines que nous proposons sont issues d’animaux». C’est une promesse d’effusions gustatives à venir de savoir que le cuisiner est capable de distinguer une côte de bœuf et un steak de thon.

En revanche, certaines gargotes, pensant certainement réinventer la cuisine, donnent plutôt envie de passer illico son chemin. Mélange phonétique d’Ammoniac et d’Armagnac, l’impayable «Terrine de canard à l’armoniac» sonne comme un appel à sauter un repas, voir à foncer directement au centre antipoison le plus proche pour donner l’alerte. Quant au «Rice with herpès», inutile de vous préciser que sa seule évocation peut s’accompagner d’une soudaine poussée de boutons purulents. Face à tant de créativité, je n’ai qu’un mot: miam.

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