France / Monde

Le départ de jeunes Européens pour le djihad, «de la non-assistance à personne en danger»

Temps de lecture : 7 min

Quatre mères de djihadistes, dont trois sont déjà morts, proposent des mesures simples pour lutter contre la radicalisation. Rencontre.

Des combattants de l'organisation État islamique, près de la frontière turque, en octobre 2014. BULENT KILIC / AFP.
Des combattants de l'organisation État islamique, près de la frontière turque, en octobre 2014. BULENT KILIC / AFP.

Elles sont française, belge, danoise et tunisienne. Pour ces quatre mères de famille, dont trois ont perdu un fils en Syrie, leurs enfants ne sont pas des bourreaux mais bel et bien des victimes. Victimes des redoutables filières de recrutement de Daech, mais pas seulement. Ces mères endeuillées en sont convaincues: leurs gouvernements respectifs ont une part de responsabilité dans la disparition de leurs enfants.

Dans une lettre ouverte envoyée en mars dernier à Stéphane Gatignon, le maire écologiste de Sevran (Seine-Saint-Denis), Véronique Roy accusait l'élu d'avoir fermé les yeux sur la présence de lieux proches de l'islam radical ayant pignon sur rue dans la ville: la mosquée des Radars –aujourd'hui fermée– et l'association culturelle musulmane (ACCMS) fréquentée par son fils avant son départ pour la Syrie. Après le départ de Quentin, son cadet, Véronique découvre que l'association en question roule aux frais de la municipalité. «Sous prétexte de subventionner des associations de soutien scolaire, la ville fait du clientélisme et finance des associations cultuelles», s'insurge-t-elle. Alors que Quentin est déjà en Syrie, le responsable de l'ACCMS lui confie, en quête d'explications, avoir vu son fils se radicaliser. «Quand ils voient quelqu'un qui est border, ils le laissent. C'est de la non-assistance à personne en danger», accuse Véronique Roy, aujourd'hui convaincue que le départ de son fils aurait pu être évité.

Quelques jours après la publication des accusations contre sa personne, le maire de Sevran s'est quant à lui défendu en rejetant la responsabilité sur l'Etat. «Depuis qu'on a eu vent de prêches violents, en 2014, on demande à l'Etat la fermeture de ce lieu», déclarait Stéphane Gatignon au micro d’Europe 1, en allusion à la mosquée de la commune. «On m’a dit qu’il fallait la laisser ouverte pour du renseignement.»

«Ce n’est pas l’islam qui a pris mon enfant, c’est l’islam radical»

Deux mois plus tôt, Véronique apprenait par WhatsApp la mort de Quentin, 23 ans, parti en septembre 2014 faire le djihad en Syrie. Épilogue tragique d'un processus de radicalisation qui, loin de se dérouler dans la clandestinité, s'est fait en pleine lumière, aux frais de l'Etat. Issue à la base d’un milieu catholique, Véronique assure avoir accueilli la conversion de son fils avec respect. Lucide, elle l'affirme, encore aujourd'hui: «Ce n’est pas l’islam qui a pris mon enfant, c’est l’islam radical.» Elle pense aussi que son fils a été victime d’un «recruteur» et continue de s'interroger sur l'efficacité des services de police pour stopper les intermédiaires de Daech:

«Après les attentats du 13 novembre, nous avons appris que l’un de ses amis avait été arrêté pour appartenance à un réseau de recrutement. […] C’est lui qui avait conduit Quentin à l'aéroport. Pourquoi les autorités ne l'ont pas arrêté plus tôt? Pourquoi n'ont-ils pas fermé ces "associations" qui produisent et exportent de jeunes endoctrinés en Syrie ou les "vendent" sur le marché local?»

Parmi les mères belges, le désarroi est le même. «Plusieurs recruteurs poursuivent leur œuvre sans être arrêtés», s’indigne Malika Maalmi, dont le fils combat toujours auprès de l’EI en Syrie. Avec d'autres mères de famille, elle a tenté de se porter partie civile dans le procès de Jean-Louis Denis, condamné le 29 janvier à dix ans d'emprisonnement par le tribunal correctionnel de Bruxelles pour avoir dirigé une cellule terroriste. Seuls les parents d'un jeune mineur parti en Syrie ont vu leur demande acceptée. «Jean-Louis Denis était un grand recruteur. L’Etat l’a laissé faire pendant plusieurs années. Lorsqu'il a enfin été condamné, la guerre en Syrie avait commencé depuis cinq ans, il s’y était rendu en 2013 avant de rentrer en Belgique. […] Entretemps, il attirait de plus en plus de jeunes, déplore-t-elle. Déjà en 2008, ils avaient des vidéos des faits et gestes de toutes ces personnes. Mais ils ont laissé faire parce qu'ils voulaient attraper les grosses têtes.»

Laxisme ou clientélisme, pour les parents de jeunes radicalisés, la pilule est amère. «Mon fils était sous surveillance, ils ne m'ont rien dit. Les services de renseignement savent, le ministère des Affaires étrangères sait, tout le monde sait mais ils n'ont pas senti l'obligation d'informer les parents. Ils étaient justes tenus de collecter des informations afin d'essayer d'attraper un plus gros poisson», assure quant à elle la Danoise Karolina Dam, mère de Lukas, tué en décembre 2013 dans un raid de la coalition américaine. «Mais la réalité est que nos enfants meurent, nos garçons et nos filles sont abusés par cette secte qui manipule la religion.»

«Le gouvernement avait ouvert les portes à tous ces jeunes»

Hypothèse plus inavouable: les autorités auraient sciemment laissé ces jeunes, considérés comme dangereux pour la société, prendre le chemin du djihad. Beaucoup de parents reprochent ainsi à leurs gouvernements respectifs d'avoir capitulé devant la menace terroriste en cherchant à se débarrasser d'individus radicalisés. Le phénomène ne se limite d'ailleurs pas à l'Europe. «Le gouvernement avait ouvert les portes à tous ces jeunes et les a laissés partir avant de les fermer par la suite pour les empêcher de retourner», assure la Tunisienne Naziha, mère de Mohamad, parti en Syrie en octobre 2014. «Mon fils travaillait depuis l’âge de 16 ans dans le domaine pâtissier à Tunis», précise-t-elle. À 26 ans, une opportunité présumée se présente au jeune homme. Le poste proposé est basé en Libye, ravagée par trois ans de conflit. Cela ne dissuade pas Mohamad, séduit par «de meilleures conditions financières», assure sa mère. «Mais ce fut un grand piège. […] Une fois arrivé sur place, il a été soudoyé pour partir en Syrie […] Il n’était pourtant ni salafiste ni même particulièrement pieux. [...], Il avait juste besoin de gagner sa vie et générer plus d’argent pour sa famille», raconte cette quinqua, intégralement voilée.

Mohammad rejoint les rangs de Jabhat al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaida. Vingt jours après son arrivée en Syrie, Naziha apprend sa mort par le biais d’autres jeunes Tunisiens partis avec lui, également depuis de la Libye. Pendant ce très court séjour dans l’enfer djihadiste, il rentre deux fois en contact avec ses parents. «Durant nos discussions, je sentais qu’il ne pouvait pas parler, qu’il était sous pression. […] Quelqu’un devait être présent à côté pour contrôler ses propos», précise Naziha, la voix s’enrouant au fur et à mesure que les souvenirs rejaillissent. «Mon fils n’était pas un terroriste. […] Il a juste été piégé […]», insiste-t-elle.

Karolina Dam est catégorique: les filières islamistes radicales agissent depuis des années en toute impunité. «Elles connaissent les lois et savent qu'elles ne pourront être inquiétées au nom de la liberté d'expression. Résultat: vous avez des élèves qui viennent à l'école avec un Coran et se mettent à prêcher dans la cafétéria, sans que personne n'ose dire quoi que ce soit», soutient la Danoise, membre de l'association «Mother For Life», un réseau mondial de mères de djihadistes.

Afin que son expérience permette d'éviter d'autres départs, elle milite pour changer la loi contre le terrorisme dans son pays. «Il faut qu'on puisse poursuivre en justice les personnes soupçonnées de vouloir partir en Syrie», martèle-t-elle. L'autre faille, béante, selon elle, se situe au niveau de la prévention. Karolina ne comprend toujours pas pourquoi aucune communication n'a été faite sur l'existence d'unités de radicalisation dès 2009 au sein de sa commune. «Mon fils est parti en 2014. Pourquoi cette unité n'était pas visible? Si vous ne dites pas aux gens que ces outils existent, comment voulez-vous qu’ils s’en servent?», s’interroge-t-elle. En France, le même genre de faille laisse également sans voix Véronique. «J'ai appris l'existence de Stop Djihadisme alors que Quentin était déjà parti. Quand j'ai appelé le numéro vert, on m'a indiqué que mon fils s'était radicalisé à 70%. Si seulement j'avais pu être informée avant, cela m'aurait été tellement utile!», se désole-t-elle. Si cette ligne a été mise en service en avril 2014, il faudra attendre les attentats du 13 novembre 2015 à Paris pour que son existence soit largement diffusée par les médias.

«Les autorités doivent se servir de notre expérience»

Premières victimes d'un phénomène dont l'ampleur a été trop tardivement évaluée, ces mères demandent aujourd'hui qu'on les «utilise» pour éviter d'autres drames. «Jusqu'au début de 2014, on ne parlait presque pas de l'Etat islamique. On n’arrêtait pas de dire que Bachar el-Assad était un méchant, qu’il fallait aller aider les rebelles. Cela a généré l'envie d'aller aider. […] Mon fils était persuadé qu’il participait à une mission humanitaire», poursuit Véronique.

Aujourd'hui, ces quatre mères n'ont qu'une demande: être mises à contribution dans la lutte contre le terrorisme. Et elles regrettent d'être uniquement perçues comme les mères de criminels. «Les autorités doivent se servir de notre expérience, qui peut permettre de mettre en place des politiques de prévention efficaces, des politiques qui marchent vraiment», assure Véronique Roy. «Il faut surveiller les écoles coraniques qui créent dans les cerveaux l'idée que le bon islam n'est pas compatible avec la France et la démocratie, et arrêter de louer aux religieux radicaux des salles et des gymnases pour leurs conférences», propose cette mère de famille, déterminée à poursuivre l’EI devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre.

Informer, sensibiliser, et déradicaliser, voilà la priorité, renchérit Karolina. «On ne changera pas les choses en confisquant uniquement les passeports ou en emprisonnant certains. Cela risque même de produire l’effet inverse. Ce qu’il faut, c’est une large campagne à l’échelle nationale ou européenne qui inclurait les parents de jeunes déjà radicalisés ou morts en Syrie pour partager leur expérience avec d’autres parents», dont les enfants seraient des candidats potentiels au djihad.

En attendant, Karolina a déjà pris son bâton de pèlerin, sillonnant les villes et village du Danemark. «C’est une décision que j’ai prise de mon propre chef, sans aucun appui financier ou logistique. Je rencontre des gens, leur parle de mon expérience, de ce qui se passe en Syrie, de l’Islam», dit-elle. Mais cette initiative personnelle, reconnaît-elle, risque de rester orpheline si les autorités ne se mobilisent pas davantage.

Philippine de Clermont-Tonnerre Journaliste à Beyrouth (Liban)

Bachir El Khoury Journaliste

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