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L'«effet Werther», ou quand les médias poussent au suicide

Clément Guillet, mis à jour le 15.08.2016 à 8 h 01

Certains médias ont décidé d’anonymiser les terroristes pour éviter la contagion mentale. Avec une question en suspens: cela aura-t-il un effet? Pour le suicide, celui-ci a en tout cas été prouvé.

«La mort de Werther» (F.C. Baude)

«La mort de Werther» (F.C. Baude)

Dans la foulée des attentats terroristes de Nice et de Saint-Étienne-en-Rouvray, Le Monde a annoncé qu’il ne publierait plus de photos de terroristes «pour éviter leur glorification posthume» et risquer de susciter des vocations. Une démarche à laquelle se sont associés d’autres médias comme Europe 1, La Croix ou encore BFM alors qu'à l'inverse, d'autres médias, comme Libération, ont affirmé qu'ils continueraient à publier des photos des terroristes. Les médias sont-ils «l’oxygène du terrorisme», selon l’expression de Margaret Thatcher parlant de l’IRA ?

Il existe un «terrorisme publicitaire», selon la formule de Gérard Chaliand: l’acte terroriste vise alors plus à réveiller l’opinion publique qu’à causer des dommages  à l’ennemi, et les médias ont alors un rôle essentiel. Existe-t-il un «terrorisme mimétique» dont le relais serait aussi médiatique?

Des voitures brûlées en banlieue aux tueries de masses aux Etats-Unis, cela fait longtemps que les journalistes s’interrogent sur les imitations qu’ils peuvent susciter.  Mais il y a un phénomène pour lequel leur impact est prouvé: le suicide. Et c’est ce qu’on a appelé l’effet Werther.

L'effet Werther

En 1974, David Philipps, un sociologue américain, met en évidence que les suicides fortement médiatisés peuvent entraîner un rebond des suicides dans la population générale. Il s’agit le plus souvent de suicide de stars, mais parfois aussi de suicides d’anonymes, le facteur déterminant étant leur médiatisation. Si cette théorie a été contestée, de nombreuses études réalisées dans des pays différents l'ont validée.

Le suicide n’est jamais simple: il souvent multicausal et est affecté par de nombreux facteurs aussi bien propres à la personnes qu'extérieurs. Le taux de suicide varie ainsi en fonction de l’état de l’économie, des grands événements et même des saisons. Mais la forte médiatisation d’un suicide a une répercussion qui peut être importante. Le suicide de Marylin Monroe aurait ainsi entraîné une augmentation de presque 40% des suicides à Los Angeles le mois suivant sa mort, selon une étude publiée par JA Motto en 1967. 

Philipps nomme alors sa découverte du nom du héros du roman de Goethe Les souffrances du jeune Werther. Paru en 1774, ce livre –le média le plus développé à l’époque– est le premier roman épistolaire allemand, un genre qui plonge le lecteur au plus profond de la psychologie des personnages. Il est à l’origine de l’imitation du héros par ses lecteurs qui reprirent son habillement, ses goûts esthétiques mais aussi, pour certains, sa méthode de suicide au pistolet. Il même a été interdit à l’époque dans plusieurs pays par mesure de précaution.

Kurt Cobain, Dalida et Beregovoy

La France aussi a ses Werther. Une étude de 2010 a montré une hausse significative des suicides le mois suivant les suicides de Bérégovoy (+17,6%) ou de Kurt Cobain (+11,7%). Et notamment pour ces deux cas, une hausse des suicides par arme à feu. Le suicide de Dalida a provoqué une hausse de 23% des suicides des personnes âgées de 45 à 59 ans. Du col bleu devenu Premier ministre à la jeune icône du rock en passant par la diva d’âge mûr, ces célébrités suicidées ont pu entraîner de nombreux phénomènes d’identification. 

Plus surprenant, le suicide de Sœur Sourire, religieuse et chanteuse un peu oubliée, a été suivi d’une hausse de 11,9% des suicides de femmes. En comparaison, les suicides du philosophe Gilles Deleuze ou de Nino Ferrer n’ont entraîné quant à eux aucune une augmentation significative du taux de suicides. Pour résumer, si Johnny se suicide demain, ce sera l'hécatombe. À moins que les médias, conscients de leur impact potentiel, n’abordent le sujet avec retenue.  

Car tout dépend de la couverture médiatique. Il existe des contagions suicidaires au sein de collectivités comme les internats ou les casernes, qui circulent via les rumeurs. Mais à l’échelle d’un territoire plus vaste, ce sont les médias qui contribuent à sa diffusion. Ainsi, après une grève de journaux à Détroit durant presque un an –et donc la non-publication des faits divers et suicides défrayant la chronique–,  il avait été constaté une chute du taux de suicide.

Vendre un café et propager le suicide

Comment expliquer un tel impact des médias sur un acte aussi personnel que le suicide? Les chaînes d'informations en continue peuvent susciter des états de stress aigus chez les spectateur en passant en boucle les images d’événements traumatisants comme les attentats. Par ailleurs, les personnes souffrant de troubles psychiatriques ou ayant déjà fait des tentatives de suicide sont fortement exposées à l’effet Werther: le matraquage médiatique d’un suicide peut entraîner ainsi une banalisation du geste et un passage à l’acte plus facile.

L'une des explications avancées pour expliquer cette imitation est une double identification.  On s’identifie plus facilement aux personnes socialement valorisées et aux personnes dont nous sentons proches. Les stars sont ainsi particulièrement susceptibles d’être un vecteur d’imitation, de susciter un désir mimétique: très valorisées via les médias, elles jouent aussi sur la proximité avec leur public. Ce qui est efficace pour vendre un parfum ou un café, mais aussi pour propager l’effet Werther.

Les adolescents, sensibles aux influences et en quête de référence, sont particulièrement à risque. L'identification et la levée du tabou du suicide sont des phénomènes qu'on retrouve aussi de façon marquante dans les suicides au sein des familles ou des collectivités.

Ainsi, l’effet Werther semble résulter  de la vulnérabilité des suicidants et de la forte médiatisation d’un suicide qui sert de déclencheur et parfois de mode d’emploi. A Taïwan en 1998, une épidémie de suicide au charbon de bois –une méthode rarissime jusqu’alors dans l’île– avait éclaté après la médiatisation d’un cas.

Des recommandations de bonnes pratiques

L’effet Werther est pris assez au sérieux pour que l’OMS publie à l’attention des médias des recommandations pour ne pas provoquer une contagion suicidaire. Il est notamment conseillé d’éviter le sensationnalisme ou la normalisation du suicide. Ou encore de ne pas mentionner les techniques utilisées ou le lieu précis, pour éviter la propagation de certaines méthodes ou que des endroits ne deviennent des lieux de pèlerinages pour aspirant au suicide.

L'OMS préconise aussi de fournir des informations claires sur les aides existantes ce qui a été fait par exemple à Seattle, la ville natale de Kurt Cobain. Après son suicide, on pouvait s’attendre à un fort effet Werther, notamment chez les jeunes. Mais suite aux précautions prises dans les jours qui ont suivi sa mort, on n’a noté qu’une augmentation considérable … du nombre d’appels au SOS-Suicide local.

Malgré leur faible application, ces recommandations ont été reconnues comme efficaces. Une étude autrichienne a montré  une baisse significative du taux de suicide, mais seulement dans les zones où les médias les avaient majoritairement mis en place. Ce fut tout particulièrement vrai pour les suicides dans le métro viennois –très médiatisés à l’époque–, qui baissèrent de 25% après une restriction quasi immédiate et complète des articles sur le sujet. Ainsi, les médias peuvent aussi avoir un effet protecteur.

Ne pas arrêter d'en parler, mais en parler avec discernement, c'est ce que recommande l'OMS. Car comme pour le terrorisme, ne pas parler du suicide ne le supprimera pas et le silence risquerait d’isoler les personnes qui présentent des idées suicidaires. De plus –et c’est aussi l’un des arguments des journalistes opposés à l’anonymisation des terroristes–, internet rend la chose plus compliquée. Ainsi récemment lors du suicide d’une jeune fille diffusé en direct sur Périscope, on a pu craindre qu’un effet Werther ne se développe à travers les réseaux sociaux.

Que choisir entre le devoir d’informer et les conséquences possibles d’une surmédiatisation? Telle est la question que se posent aujourd’hui les médias à propos du terrorisme, comme ils doivent se la poser à propos du suicide. Si pour les actes terroristes l’effet est incertain, la réflexion, elle, est salutaire.

Clément Guillet
Clément Guillet (17 articles)
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