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Dix ans après, le Liban porte encore les stigmates d'une guerre de 33 jours

Temps de lecture : 4 min

Une décennie après la guerre entre Tsahal et le Hezbollah, les bombes à sous-munitions continuent de faire des ravages du côté libanais.

Un exercice de déminage de l'armée libanaise, en 2011. MAHMOUD ZAYYAT / AFP.
Un exercice de déminage de l'armée libanaise, en 2011. MAHMOUD ZAYYAT / AFP.

Beyrouth (Liban)

Racha était chez elle, au cours d’une après-midi relativement tranquille du mois de septembre, lorsqu’une bombe à sous-munitions a explosé, la blessant assez grièvement et lui amputant la jambe gauche. C’était en 2006, quelques semaines après la fin de la guerre entre Israël et le Hezbollah: provoquée par un accrochage frontalier qui avait coûté la vie à huit soldats israéliens et causé l'enlèvement de deux d'entre eux par le Hezbollah, elle dura du 12 juillet au 14 août et coûta la vie à une centaine de soldats israéliens et plusieurs centaines de combattants du Hezbollah, mais aussi plus de mille civils.

Elle vit aussi Tsahal larguer de 2 à 4 millions de ces bombes à dispersion –dont plus de 30% n’explosèrent pas. «Lorsque mon père est revenu du champ, j’ai récupéré les branches de thym et commencé à les trier dans la cuisine. Soudainement, j’ai aperçu un fil relié à une bombe pris entre mes doigts. Par peur, je l’ai brusquement balancé contre mon pied», raconte aujourd'hui, sur un ton à peine audible, cette jeune femme âgée de 26 ans.

Dans un centre de réhabilitation situé à Sarafand, un village du Sud-Liban, où elle se rend régulièrement depuis dix ans pour suivre un traitement psychologique, orthophonique et physio-thérapeutique, Racha évoque, à demi-mots, son calvaire, la voix tremblante: «Aujourd’hui, je vais un peu mieux […] mais ma vie a totalement changé depuis.»

A côté d’elle, Zeinab, une responsable du centre, atteste de l’ampleur de l’impact: «Lorsqu’elle est arrivée chez nous, Racha avait totalement perdu la parole […]. Elle était figée. On sous-estime l’impact de ces accidents sur la psychologie humaine. Les traces ne sont pas uniquement celles qu’on voit à l’œil nu», assure-t-elle.

«Il était persuadé qu’elle avait déjà explosé et voulait la garder en souvenir»

Considérées comme l’une des armes les plus sournoises, les bombes à sous-munitions sont des conteneurs transportant de nombreux projectiles explosifs de petite taille, dont les premières victimes sont les civils; certaines, comme la M77, contiennent jusqu’à 644 sous-munitions. Racha fait partie des quelques 500 victimes touchées par ces armes redoutables depuis 2006, dont une cinquantaine sont mortes.

Les frères Bzeih ont également payé un lourd tribut à ce legs empoisonné de la guerre, neuf ans après la fin des hostilités. Hassan et Nabih avaient 15 ans l’an dernier. Ils se promenaient avec six amis dans un champ à proximité de leur village, lorsque Hassan a aperçu un engin en forme de bombe. «Mon frère, mon cousin et moi l’avons alors encerclé avec des cailloux. Mais l’un de nos amis, le plus grand parmi nous et muni d’un fusil de chasse, l’a attrapé et accroché à son arme. [...] Il était persuadé qu’elle avait déjà explosé et voulait la garder chez lui en guise de souvenir», raconte l’adolescent

Cinq minutes plus tard, l’aventure vire au cauchemar: la bombe se décolle du fusil, explosant au contact du sol. Hassan reçoit des projectiles dans la tête et le ventre et sombre dans un coma de trois mois. À son réveil, les médecins diagnostiquent une hémiplégie gauche causée par un traumatisme crânien. Quant à son frère, il est gravement touché au pied et peine encore à marcher convenablement. «Ma vie a totalement changé depuis cet incident. Je me suis beaucoup absenté à l’école pour suivre les traitements administrés, et ne peut plus participer à toutes les activités, comme le foot, par exemple», raconte-t-il, la gorge nouée, les larmes aux yeux.

Encore 16 personnes blessées en 2014

Si le nombre de victimes a reculé au fils des ans, ces bombes continuent, en effet, de tuer ou de mutiler. En 2014, 16 personnes ont été blessées, contre 23 un an plus tôt, selon le dernier rapport annuel du Lebanon Mine Action Center (LMAC).

Des troupes de l'Onu en plein déminage, le 26 octobre 2006. RAMZI HAIDAR / AFP.

Mais le chemin reste assez long pour venir à bout de cette machine de mort voilée. Selon l’armée libanaise, qui prévoit un nettoyage total de la zone polluée à l’horizon 2021, 1.015 champs ont déjà été épurés sur les 1.795 contaminés, tandis qu’en superficie, 17 km2 restent à déblayer sur les 60 km2 initialement concernés.

«Beaucoup de familles ont été endeuillées par ces bombes ces dernières années, en sus de ce qu’elles avaient déjà subi durant la guerre», regrette Christina Bennike, co-fondatrice de l’ONG Conflict Recovery International. Pour cette américaine spécialiste des mines et bombes à sous-munitions, établie dans la ville de Tyr depuis dix ans, Israël aurait «intentionnellement largué des bombes à plus basse altitude et utilisé certaines datant de la guerre du Vietnam pour augmenter la probabilité de non-explosion, tandis qu’une grande partie de ces roquettes ont été lancées durant les dernières 72 heures du conflit». Une intention claire, selon Ahmad Mouaness, responsable au sein de l’ONG internationale Mines Advisory Group (MAG), de «causer le plus grand nombre de victimes civiles, d’autant plus qu’un nombre conséquent des bombes a été lâché dans des zones densément peuplées».

L’Etat hébreu n’a toujours pas ratifié le Traité d’Oslo, adopté par une centaine de pays en 2008, deux ans après la guerre de 2006, interdisant totalement l'emploi, la production, le stockage et le transfert de cette catégorie d’armes. «La guerre de 2006 au Liban a été un catalyseur de l’adoption de cette convention internationale humanitaire, tellement les conséquences étaient lourdes», précise Christina Bennike.

Par ailleurs, et sur le plan économique, ces bombes ont constitué un réel désastre. «Dix ans plus tard, beaucoup d’agriculteurs n’exploitent toujours pas leurs terres de manière optimale ou le font au péril de leur vie», déplore l’humanitaire américaine. Ceci a affecté la production agricole, qui constitue l’une des principales sources de revenus de beaucoup de familles dans cette région défavorisée du pays.

Autre catégorie de professionnels touchés par la présence des bombes à sous-munitions: les démineurs eux-mêmes. Leur situation a été rendue encore plus difficile par le refus d’Israël de livrer les cartes permettant d’identifier les zones les plus contaminées et d’aider au travail de déminage. «Celles-ci ont finalement été livrées quelques années plus tard, après maintes pressions exercées par l’ONU, mais elles étaient incomplètes et contenaient des imprécisions», déplore Ahmad Mouaness. Depuis le début de l’action de son ONG, deux démineurs sont déjà morts, tandis que six autres ont été blessés.

Bachir El Khoury Journaliste

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