Monde

Quand la Turquie parle de démocratie, l'Occident entend «démocrature»

Ariane Bonzon, mis à jour le 08.08.2016 à 11 h 36

Qu'il s'agisse de la signification exacte de la tentative de coup d'État du 15 juillet ou des moyens mis en œuvre pour y répondre, la Turquie et l'Europe ont engagé un véritable dialogue de sourds depuis un mois.

Lors de la manifestation anti-putschistes du 7 août 2016, à Istanbul. BULENT KILIC / AFP.

Lors de la manifestation anti-putschistes du 7 août 2016, à Istanbul. BULENT KILIC / AFP.

«Si le coup d’État avait réussi, aucun de nous quatre ne serait encore en vie aujourd’hui.» Avec trois autres parlementaires, le député du parti turc AKP Hasan Karal, proche du président Recep Tayyip Erdogan, est à Paris pour raconter cette nuit du 15 juillet durant laquelle l’un a perdu son camarade de lycée, l’autre a vécu le bombardement du Parlement où il s’était réfugié et le dernier s’est caché chez un ami membre du parti après avoir pris soin de «débloquer la sécurité de [son] revolver».

Hasan Karal fut l’un des premiers au courant de ce qu’il se passait. Il a, raconte-t-il, «immédiatement téléphoné au responsable de la sécurité» du président turc. «Nous sommes en train de transférer le président dans un autre endroit, lui a répondu un garde du corps paniqué. Grâce à Dieu, aidez-nous!»

Finalement, «en six heures de temps, on est venus à bout de cette tentative de coup d’Etat, rappelle son collègue de l'AKP Halil Özcan. En pleine unité, le peuple a prouvé à quel point il était attaché à la démocratie, à la patrie et au drapeau». Encore sous le choc, les quatre députés accusent les gülénistes (les fidèles de l’imam Gülen, auto-exilé aux Etats-Unis depuis 1999) d’être derrière ce putsch.

«Le coup d’Etat visait la démocratie turque. Or, des pays qui sont pourtant le berceau de la démocratie ont pris beaucoup de temps avant de le condamner», regrettent de concert les quatre élus de passage en France.

Amertume d'une majorité de Turcs

Cette amertume est partagée par une grande majorité de Turcs, aux yeux desquels l’Occident n’a pas montré le minimum de solidarité nécessaire à leur égard en ne jugeant à sa juste mesure ni la gravité des événements ni l’élan démocratique du peuple face aux tanks des putschistes, encore attesté, selon eux, par la grande manifestation du 7 août, qui a attiré plus d'un million de personnes.

Dès lors, de nombreux officiels turcs ont adopté l’adage fameux selon lequel «qui ne dit mot consent» tandis que le 2 août, le président Erdogan a franchi un pas supplémentaire en proclamant que «malheureusement, l’Occident soutient le terrorisme et se range aux côtés des putschistes». «Aucun responsable européen n’est venu en Turquie, […] ils se sont plutôt occupés de l’après-coup», a renchéri l’ambassadeur de Turquie en France, Akki Akil, le 3 août.

«La vague de répression qui s'est abattue sur la Turquie à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet constitue une menace grave contre la liberté et l'Etat de droit. Le retour à la paix civile ne peut justifier de telles mesures qui affectent durablement et gravement l'Etat de droit», écrivent Robert Badinter et quelques autres, le 4 août dans Libération, comme en écho aux propos de la veille tenus par l’ambassadeur.

Est-ce l’énième épisode de ce dialogue de sourds qu’entretiennent l’Occident et la Turquie depuis des années? Convaincu de sa bonne foi, chaque camp expose sa propre réalité et dénonce les arrière-pensées sombres et inavouables de l’autre.

Mais en fait, chacun donne aux mots et aux concepts un sens différent, voire opposé. Tout s’éclaire quand on comprend que la Turquie et l’Occident ne mettent pas la même chose derrière trois notions essentielles: coup d’État, terrorisme et démocratie.

Un véritable coup d'État?

Ainsi de la notion de coup d’État. Selon le président Erdogan, repris par nos quatre députés, c’en fut un véritable, organisé par un réseau occulte profondément implanté dans l’Etat et la société turque. Dirigé par un imam réfugié aux Etats-Unis, ce coup d’Etat avait pour but de détruire la démocratie en utilisant pour ce faire une violence extrême, jamais vue lors des coups précédents. Et, toujours selon le président turc, il n’a échoué que parce que le peuple turc est descendu dans la rue et s’est dressé face aux tanks des putschistes. Cette tentative a été très largement condamnée par la population, laquelle approuverait les «purges» redoublées qui se poursuivent sans relâche.

L’Europe n’en disconvient pas, même si elle sait que l’armée loyaliste et la police ont aussi joué un rôle clé. Elle a exprimé sa condamnation des putschistes. Mais pour elle, ce ne fut qu’une tentative maladroite et vouée à l’échec, dont on ne connaît pas vraiment les auteurs et leurs projets, et qui fut dirigée contre un régime dont elle rejette les dérives autoritaires. L’Occident dénonce l’ampleur démesurée de la réaction officielle turque, voire une atmosphère de «coup d’état civil», un «unanimisme malsain qui a saisi toute la société turque», comme l’écrit le professeur de sciences politiques Jean Marcou.  

En résumé: pour les uns, un véritable coup, violent et meurtrier, dirigé contre un régime populaire, et dont il convient de mettre les auteurs hors d’état de nuire; pour les autres, un coup foireux, prétexte pour consolider un régime dictatorial.

Il ne fait aucun doute que les chancelleries et les médias occidentaux ont largement sous-estimé l’ampleur du putsch puis de la réaction populaire contre ce coup militaire, ainsi que le soutien de l’opinion et des forces politiques turques aux autorités, à commencer par le président Erdogan. Comme il ne fait non plus aucun doute que cette tiédeur et ce manque de solidarité européens ont été très mal perçus dans l’opinion turque, et plutôt avec raison.

Utilisation biaisée du mot «terrorisme»

La qualification de «terrorisme» appliquée par le président Erdogan à cette tentative de putsch est un autre exemple de ces interprétations divergentes. Les putschistes n’ont pas hésité à bombarder les quartiers généraux de la police, des services de renseignement, le Parlement et le palais présidentiel, ni à tirer dans la foule, provoquant des centaines de morts (on dénombre 246 tués au total, putschistes inclus) et des destructions spectaculaires.

Parce qu’ils ont cherché à terroriser la population, Ankara qualifie les auteurs de ce coup d'État de terroristes, les assimilant ainsi à l’organisation État islamique et au PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, en guerre contre l’Etat turc depuis 1984), derrière les nombreux attentats qui ont ensanglanté la Turquie ces derniers mois.

La qualification est évidemment abusive et sans réel fondement. Mais ce faisant, Ankara veut assimiler la réaction contre le putsch au combat que mènent les pays occidentaux contre le terrorisme, comparant par exemple les états d’urgence appliqués en France et en Turquie, comme l’a fait avec insistance le président turc.

Suite logique: devant l’ampleur des critiques occidentales à propos des mesures de répression, Ankara n’hésite pas à accuser l’Occident de «soutenir le terrorisme». Une fois encore, l’utilisation biaisée des concepts est spectaculaire.

La fin et les moyens

Troisième ambigüité –et pas la moindre: l’usage du concept de démocratie. C’est la démocratie qui était menacée et risquait de disparaître sous les coups des putschistes. C’est la démocratie que le président turc dit vouloir rétablir en éliminant ses ennemis et en s’appuyant sur le peuple mobilisé derrière lui. Tous les partis politiques participent à cet élan; certains vont même jusqu’à croire que le moment est béni, qu’il convient de profiter de cette union nationale pour établir une vraie démocratie. L’Europe et l’Occident devraient le comprendre et encourager la Turquie dans ce moment crucial afin de l’enraciner définitivement dans ce camp.

Le discours est tentant. Des éditorialistes turcs musulmans conservateurs ou libéraux, des politistes européens, même, y adhèrent. Mais c’est aller un peu vite en besogne. Bien avant le putsch, les médias et chancelleries occidentales voyaient déjà avec inquiétude s’accentuer les dérives autoritaires du régime d’Erdogan. Évoquant plutôt une «démocrature» qu’une démocratie, ni Bruxelles ni Washington n’étaient vraiment convaincus par la rhétorique habile du «Raïs» turc mettant en exergue sa légitimité démocratique, fondée sur ses succès électoraux indéniables et répétés depuis près de quatorze années, pour justifier son droit à tout faire et décider sans se laisser arrêter par des «arguties juridiques».

La démocratie, c’est l’investiture populaire, certes, mais c’est aussi, à part égale, le respect des libertés publiques et de l’État de droit. La fin (le régime que l’on veut instituer) est déterminée par les moyens utilisés pour l’atteindre. A l’évidence, ces fondements essentiels de la démocratie sont oubliés depuis quelques temps en Turquie et la vague de répression, impressionnante, renforce l’inquiétude occidentale. Les discours à l’emporte-pièce du président Erdogan, qui a une nouvelle fois évoqué le rétablissement de la peine de mort le 7 août, comme les libertés qu’il n’hésite pas à prendre avec le respect du droit, justifient ces réserves.

Bref, là aussi, deux discours parallèles et étrangers l’un à l’autre sauf qu’ici, force est de reconnaître que l’Ouest reste fidèle à ses valeurs et que la démocratie, dans son acception authentique, est dans son camp.

Dialogue de sourds et langue de bois ne sont pas des pratiques nouvelles dans les relations internationales. Mais en cette période particulière de l’histoire de la Turquie et de l’Union européenne, nous entrons dans une zone très dangereuse.

On n’ira pas jusqu’à évoquer 1984, comme le fait l'universitaire Ayse Zarakol en comparant assez judicieusement Goldstein, l'ennemi public numéro un du roman de Orwell, avec celui qu'Erdogan accuse d’être l’ordonnateur du putsch, Fethullah Gülen. Mais ne pas parler vrai, se tromper sur l’analyse des situations et soupçonner systématiquement l’autre de desseins perfides, c’est l’assurance de dégâts profonds. C’est-à-dire, dans ce cas précis: la dénonciation de l’accord Turquie-UE de mars 2016 sur les réfugiés, l’orientation vers un islam politique encore plus populiste et autoritaire du régime turc, l’effondrement militaire du flanc oriental de l’Otan et la rupture de l’adhésion turque au camp occidental.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
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