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«L’Économie du couple», règlements de comptes de la vie ordinaire

©Fabrizio Maltese - le Pacte

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Grâce à sa mise en scène et à ses acteurs, Joachim Lafosse renouvelle le récit d'une séparation en parcourant avec finesse et émotion le labyrinthe des chemins qui permettront, peut-être, de changer pour continuer.

Phénomène rare, toute l’intelligence du film est contenue dans le titre. Ce n’est pas dire que le titre est plus intelligent que le film, mais que la formule «l’économie du couple» en désigne avec finesse et complexité les enjeux.

C’est encore plus vrai si on se souvient qu’«économie» ne signifie pas seulement ce qui concerne l’argent, les richesses et leur circulation, mais a longtemps voulu dire «arrangement ordonné et harmonieux». Et que c’est un mot qui vient de oikos, la maison, la famille (1).


En regardant L’Économie du couple, on ne se rend compte que peu à peu de l'ampleur de sens que désigne le titre, et qui est à l’œuvre dans le film. Au début, on voit une situation qui est sans doute la plus ordinaire de la fiction dominante, une histoire de couple qui se sépare, se déchire sans avoir tout à fait cessé de s’aimer, en présence des enfants qui jouent comme ils peuvent (et ils peuvent!) leurs cartes dans ce combat douteux.

La particularité de la situation tient à quelques facteurs au sein de cette tragicomédie du couple contemporain. Marie, Boris et les jumelles habitent toujours le même domicile, appartement spacieux et agréable de plain-pied sur une cour au cœur de la ville. Marie vient d’une famille riche et la maison est à elle, Boris est d’une origine beaucoup plus modeste, et il n’a pas d’argent. Elle a un emploi qui fait vivre la famille, lui bricole et a des dettes.

Lutte de classes, guerre des sexes, mais pas seulement

À cette différence matérielle et sociale entre la femme et l’homme répondent des manières d’être différentes, des gestes, des intonations, des réflexes infimes, à quoi font aussi écho l’apparence physique de Marie et de Boris.

©Fabrizio Maltese - le Pacte

Ils sont en lutte. On pourra dire, non sans raison, la lutte des classes, la lutte des sexes aussi. On n’aura pas tort, on sera bien loin d’avoir tout dit.

C’est là, l’intelligence du film: cette façon d’être à le fois avec les conflits identifiables, crise du couple, opposition sociale, psychologie, et dans une dynamique qui redonne une autonomie, une singularité à cette situation là. Et à ces êtres là qui du coup deviennent à part entière des personnages de fiction avec à la fois leur individualité et leur potentiel d’exemplarité.

Marie se bat pour changer, elle voudrait de toutes ses forces que ce qui a été son histoire –heureuse d’abord, assurément– avec Boris puisse être laissée derrière. Boris se bat à la fois pour empêcher cette rupture qui n’est pas son choix, et pour obtenir une réparation financière à cette rupture dont il ne veut pas. Elle est droite et dure, elle fixe les règles de la cohabitation. Il est contradictoire et confus, ils sont malheureux. Ils sont beaux, aussi, l’une et l’autre. C’est important.

Au-delà de l'identification

Un an après Les Chevaliers blancs, la réussite du huitième film de Joachim Lafosse tient à sa capacité à coller à la situation mise en branle tout en ne cessant de mobiliser des effets de sens qui la dépassent –c’est-à-dire qui dépassent aussi le processus si efficace et si douteux de l’identification.

Il ne s’agit pas, ou pas seulement et pas surtout, de se reconnaître en Marie ou en Boris, ou partiellement en l’un et l’autre. Il s’agit de percevoir, et de comprendre combien les tribulations de leur vie matérielle et sentimentale entrent en résonnance avec le monde dans lequel nous vivons, ce qui le travaille, l’organise, l’inquiète, le maltraite.

Modèles et autonomie, phrases toutes faites et  silence, lois collectives, individuelles et instinctives,  pulsions et tactiques de la vie de chaque jour. Et le fric, bien sûr. Et l’image de soi.

 

Il s’agit de ressentir avec quoi, quelles que soient les situations de chacun, on a tous affaire à «ça», ces constantes reconfigurations de modèles et de besoin d’autonomie, de phrases toutes faites et de silence, de lois collectives, individuelles et instinctives, ces pulsions et ces tactiques de la vie de chaque jour. Et le fric, bien sûr. Et l’image de soi, pour soi et pour les autres. Et les parents et les amis.

Tout ça qui vaut, mais différemment, pour les enfants comme pour les adultes.  Le scénario donne une base solide à cette mise en circulation, mais ce sont les acteurs, tout à fait admirables l’une et l’autre, et la mise en scène qui permettent de transformer un schéma bien conçu en cet animal vivant qu’est le film.

La circulation fluide dans les différentes pièces du logement comme les effets de contrastes entre les deux corps de Bérénice Béjo et Cédric Kahn, entre le débit des mots et le vibrato des voix, ou entre la tonalité des scènes, permettent cette ouverture. Ce sont les choix de mise en scène qui rendent en particulier leur place à ces questions d’argent et de statut social qui sont d’ordinaire soit évacuées, soit au contraire installées au milieu comme clé de toute la situation.

Avec cette multiplicité de facteurs, qui sont tous des facteurs humains, c’est aussi la belle et interminable question du rapport entre négociation et affirmation qui anime le film de l’intérieur. Cinéaste ayant fait de l’ambiguïté le ressort de ses films, Lafosse fait circuler ce dilemme où négocier c’est s’est se renier, trahir ses principes, où camper sur ses positions c’est fabriquer du malheur et de l’orgueil; en ce sens L’Économie du couple est un film politique, un film de la politique du quotidien et de l’intime.

Marchander le temps et l'espace

On pourrait aussi bien dire qu’il s’agit d’un film marxiste, mais oui. Pas au sens grossier où l’économie (au sens restreint, financier) serait l’explication de tous les comportements. Au sens bien plus intéressant, et que pointe à nouveau le titre, où les rapports marchands, comptabilisés, s’infiltrent dans les affects, les désirs, les relations familiales, les souvenirs et les projets, la mesure du temps vécu et de l’espace habité, et leur donnent une forme et un langage.

D’un affrontement autour d’une recette de pâtes à un pas de quatre dansé ensemble avec les filles, d’une manœuvre de flanc en direction de la belle-mère à une provocation devant ceux qui furent les amis du couple, d’un besoin d’avenir à une nécessité de ne pas renier le passé, L’Économie du couple fait constamment jouer une variété de ressorts dramatiques, à la fois très concrets et chargés d’enjeux plus amples.

Et s’il s’inscrit dans les traces de 1.000 autres romans, films ou séries, il en renouvelle heureusement la vitalité, non seulement en aimant sans réserve chacun de ses protagonistes pour ce qu’elle et il est, mais en laissant aux spectateurs la possibilité d’occuper bien d’autres places que d’adopter la position de l’une ou de l’autre, ou de les renvoyer dos à dos.

L'Économie du couple

de Joachim Lafosse. Avec Bérénice Béjo, Cédric Kahn, Marthe Keller, Jade et Margaux Soentjens. 
Durée: 1h40. Sortie le 10 août 2016.

Les séances

1 — «Économie» est aussi un mot essentiel du très beau livre de Marie-José Mondzain, Image, Icône, Économie (Seuil, 2000). Ce terme y désigne l’opération politique et intellectuelle qui, en Occident, a rendu possibles des images où coexistent le visible et le spirituel. Soit une histoire, aussi de cinéma –et de vie à deux, ou à plusieurs. Retourner à l'article

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