Monde

«Je ne regarde plus les abominables vidéos de djihadistes jusqu’à la fin»

Isaac Chotiner, traduit par Yann Champion, mis à jour le 09.08.2016 à 6 h 37

Rukmini Callimachi, du New York Times, raconte ce que signifie travailler au quotidien sur les exactions d'al-Qaida ou de l'organisation Etat islamique.

À Tombouctou, en janvier 2013, lors de l'intervention française. FRED DUFOUR / AFP.

À Tombouctou, en janvier 2013, lors de l'intervention française. FRED DUFOUR / AFP.

Depuis que Daech est devenu l’organisation terroriste la plus tristement célèbre de la planète, aucun journaliste n’a plus fait pour dénoncer et expliquer l’État islamique que Rukmini Callimachi du New York Times. Elle a traité de tous les aspects de Daech depuis sa «théologie du viol» jusqu'à sa présence alarmante en Europe. Avant cela, cette Roumaine de naissance avait signé pour Associated Press des papiers sur l’ouragan Katrina et le rôle joué par al-Qaida en Afrique. Elle avait également couvert l’Asie du Sud pour le magazine Time. Lorsque je l’ai interviewée par téléphone, elle se trouvait en France, où elle venait de finir une enquête sur les difficultés qu’ont les forces de l’ordre à gérer les personnes qui pourraient passer au terrorisme, mais qui n’ont pas encore commis de délit majeur. Depuis, elle a écrit au sujet des attaques terroristes en Turquie, au Bangladesh, en Allemagne et en France.

Parfois critiquée par ceux qui pensent que mettre à ce point le projecteur sur Daech ne fait qu’aider l’organisation terroriste à gagner en célébrité et à semer la terreur, Callimachi défend son travail avec une ferveur alliée à un rire généreux et à un sens de l’humour à toute épreuve. Elle semble entièrement vouée à son travail, en dépit de la nature extrêmement pénible de ce dernier.

Durant notre conversation, nous avons parlé du raisonnement stratégique de Daech, du risque de se rapprocher de sources dangereuses et des conséquences émotionnelles des reportages sur le terrorisme.

Isaac Chotiner: Est-ce que la couverture des groupes extrémistes violents est quelque chose qui vous est tombé dessus ou bien est-ce quelque chose que vous avez activement souhaité couvrir en tant que journaliste?

Rukmini Callimachi: Ça m’est tombé dessus et c’est une chose à laquelle j’ai résisté dans un premier temps. À l’été 2006, j’étais en poste à Dakar, au Sénégal, en tant que correspondante d’Associated Press pour l’Afrique occidentale. En l’espace d’un an, un petit groupe baptisé GSPC, qui était basé en Algérie, avait prêté allégeance à al-Qaida, dont il était devenu la branche nord-africaine. Les endroits où j’aurais été censée me rendre pour mes reportages étaient devenus trop dangereux pour une Occidentale.

De 2007 à 2012, j’ai couvert l’expansion du groupe terroriste sans véritable intérêt. Pour être honnête, je trouvais même ça carrément ennuyeux, parce qu’il n’y avait pas de source primaire à laquelle s’adresser. J’appelais toujours le même petit groupe de diplomates et d’analystes, qui me répétaient invariablement les mêmes choses ou presque. Toutes les histoires commençaient plus ou moins à se ressembler.

En 2012, le Mali implosa, pour ainsi dire. En partenariat avec deux autres groupes djihadistes, al-Qaida au Maghreb islamique est parvenue à prendre le contrôle de la moitié nord du pays. C’était une zone de taille équivalente à celle de l’Afghanistan, une énorme bande de terre. Ils ont établi leur capitale à Tombouctou. Ils ont transformé le Mali en quelque chose qui ressemble assez à ce que l’on peut voir aujourd’hui en Syrie: ils ont instauré la charia, ont imposé le voile aux femmes et ont détruit les constructions anciennes de Tombouctou parce que les mausolées étaient considérés non islamiques.

Pourtant, j’ai couvert les évènements sans être vraiment à ce que je faisais. On ne peut pas se rendre sur place, alors on appelle des gens à Tombouctou sur des lignes pleines d’interférences. La plupart ont peur de vous parler. Vous êtes là à essayer de leur tirer des bribes d’informations… Nous avions entendu toutes sortes de choses incroyables, mais on ne pouvait absolument rien confirmer. J’ai fait du mieux que j’ai pu, mais je ne dirais pas que c’était du bon travail.

Tout a changé pour moi en janvier 2013 avec l’intervention des Français. J’ai pu rejoindre Tombouctou trois jours après qu’ils ont chassé les djihadistes du pays. Je faisais partie de la première vague de journalistes à arriver. Quelques jours après, il y avait une foule de journalistes dans mon hôtel. Au début, nous allions tous interviewer les habitants. Nous allions leur demander ce que cela faisait de vivre sous le régime de la charia, nous allions voir les endroits où ils avaient exécuté des gens, les places où ils coupaient des mains… et puis des habitants ont commencé à m’emmener vers les bâtiments qui avaient été occupés. C’était incroyable: les djihadistes avaient laissé derrière eux des milliers de pages de documents internes.

Comment…

Comment je pouvais être sûre qu’il s’agissait de documents d’al-Qaida, c’est ça? Au départ, quand je les ai découverts, j’en ai pris un, je l’ai regardé et je me suis dit «C’est en arabe, je n’y comprends rien.» Et j’ai jeté la feuille par terre. [Rires.] Il m’a fallu le temps de retourner à mon hôtel pour comprendre. «Oh mon Dieu, mais on est au Mali!» Le Mali est un pays francophone. Ici, les gens apprennent le français à l’école, pas l’arabe. Par définition, tout texte écrit en arabe devait donc provenir d’une force d’invasion. J’y suis retournée en courant avec de grands sacs poubelles et j’ai commencé à ramasser tout ce que je pouvais trouver dans ces bâtiments pour les rapporter à mon hôtel.

On imagine souvent qu’ils ont une pensée monolithique, mais ce n’est pas le cas

C’était incroyable. Il y avait des lettres de commandants, des communications entre dirigeants dans lesquelles ils reprochaient à des commandants de sections de n’avoir pas su maîtriser leurs dépenses, des rapports de comptabilité mensuels qui montraient leur structure économique, etc. Le plus intéressant pour moi était de voir qu’ils avaient des débats internes. On imagine souvent qu’ils ont une pensée monolithique, mais ce n’est pas le cas. Est-ce que c’est OK de tuer des civils? Est-ce que c’est OK de tuer des enfants? Est-ce qu’on a eu raison de détruire les mausolées de Tombouctou?

Enfin, bref, je me retrouve donc en possession de ces documents sur lesquels tout le monde, à commencer par le FBI, aimerait mettre la main. Je les ai gardés assez jalousement. J’ai passé l’année qui a suivi à les éplucher en travaillant d’arrache-pied avec un traducteur. C’était une véritable fenêtre ouverte sur ce monde secret duquel très peu de choses filtrent.

Est-ce que c’est ça qui a été le moment déterminant ou est-ce qu’il y en a eu d’autres?

Je pense qu’il y en a eu plusieurs. L’un d’entre eux a eu lieu après l’examen du premier sac de documents que j’avais rapporté à mon hôtel de Tombouctou. Nous sommes tombés sur une lettre, adressée à «mes frères au Mali». Elle était signée d’un certain cheikh Abu Musab Abdel Wadoud. Nous étions là: «Abu Musab Abdel Wadoud, Abu Musab Abdel Wadoud. Qui c’est, ce type?» Le nom nous semblait familier, mais j’ignorais totalement qui c’était.

D’un seul coup, mon fixeur, Baba Ahmad, qui était assis à côté de moi, s’est écrié «Oh, mon Dieu, c’est Abdelmalek Droukdel!» Droukdel était le chef d’al-Qaida en Afrique. C’était le croquemitaine, le fantôme que je poursuivais depuis des années. Abu Musab Abdel Wadoud était son nom de guerre. J’étais en train de lire une lettre interne dans laquelle ce type disait à ses combattants comment ils devaient se comporter au Mali. D’un seul coup, j’avais l’impression de… Je ne sais pas, c’était comme quand on rêve de devenir invisible pour pouvoir observer toutes ces réunions secrètes à même de changer le cours du monde.

Le contenu de cette lettre était des plus surprenants. Il y disait des choses comme: «J’ai vu que vous avez détruit les mausolées de Tombouctou. D’un point de vue théologique, vous avez eu raison: ces constructions n’étaient pas islamiques. Mais d’un point de vue tactique, vous avez eu tort. En faisant cela, vous avez tourné la population contre nous. Et pour cette raison, je veux que vous m’écoutiez. Je veux que vous compreniez que notre projet de djihad est comme un jeune arbre. Il faut le planter dans de la bonne terre et lui donner de la bonne eau. Il faut qu’il fleurisse de lui-même. Et si nous voulons que cela arrive, il faut que la population soit de notre côté.»

Je me suis rendu compte que j’avais toujours imaginé les djihadistes, Ossama ben Laden et toutes ces sortes de gens, uniquement en noir et blanc. C’étaient presque des caricatures de méchants. D’un seul coup, je voyais une nuance de gris, je me rendais compte qu’ils pouvaient être plus complexes que ce que l’on pense généralement d’eux. Et avec tous les  analystes qui venaient me voir en me demandant «Rukmini, est-ce que je peux lire ce document?», j’ai commencé à comprendre sur quel trésor j’avais mis la main.

Au final, j’ai aussi compris à quel point nous manquions de vrais documents de fond sur le sujet. Nous parlons tout le temps de terrorisme, mais il y a, à vrai dire, peu de choses dans ces reportages, même dans les livres qui sortent, qui tentent de vraiment comprendre, au-delà des évidences, le fonctionnement de ces groupes. Je me suis rendu compte que c’était quelque chose à quoi je pouvais contribuer.

«Il essayait souvent de me convertir à l’islam et finissait par rire de ne pas y arriver»

Comment avez-vous réussi à entrer en contact avec Daech et les autres groupes terroristes?

Le tout premier djihadiste avec lequel je suis entrée en contact est un dénommé Oumar Ould Hamaha. C’était l’un des commandants d’al-Qaida au Maghreb islamique. Il est bien connu des malheureux Occidentaux qui ont été kidnappés dans la région, parce que c’était l’un des kidnappeurs en chef. Après la prise de Tombouctou par le groupe, il en est devenu le porte-parole. Durant huit mois environ, il a eu un téléphone portable. J’ai encore le numéro. Au début, je lui parlais environ une fois par semaine… et puis, c’est arrivé au point où il m’appelait trois fois par jour [rires].

Nous avions de longues conversations durant lesquelles il essayait souvent de me convertir à l’islam et finissait par rire de ne pas y arriver. Je n’ai pas envie de trop en faire, mais j’ai eu soudain l’impression d’avoir un interlocuteur humain au milieu de ce groupe de fous furieux. Je pouvais l’appeler. Je pouvais engager des conversations par SMS. On l’appelait dès qu’il y avait des nouvelles importantes, comme quand ils annonçaient qu’ils allaient détruire un nouveau mausolée ou quand ils ont déclaré avoir lapidé un couple accusé d’adultère. Mais j’avais toujours des réticences à le citer quand il me parlait d’autre chose, parce que je ne savais jamais s’il me disait la vérité. Ce n’est que lorsque j’ai rejoint Tombouctou que j’ai pu me rendre aux endroits qu’il m’avait décrits.

Je me suis aperçue qu’il avait été assez précis dans l’ensemble. Il n’avait pas essayé de me gruger. Je vous donne un exemple. Je ne sais pas si vous vous souvenez de l’époque où la Libye était en train de tomber. Kadhafi était aux abois. Tout le monde s’inquiétait de voir les armes sophistiquées de son arsenal tomber aux mains des terroristes. Vous vous en souvenez?

Oui.

L’une de ces armes était un missile surface-air baptisé SA-7. On a écrit tellement de choses à ce sujet… Est-ce qu’al-Qaida allait mettre la main dessus? Si oui, est-ce qu’ils seraient capables d’abattre un avion civil avec? C’est une arme très légère, on dirait un tube ou poster roulé. Vous la posez sur votre épaule et le missile est guidé. Un jour, Hamaha m’a appelé. Je lui ai dit: «Hamaha, tout le monde parle de ça. On dit qu’al-Qaida pourrait s’être procuré des SA-7». Il était très excité et a dit: «Oui, oui, oui, Rukmini! Nous avons le SA-7a et le SA-7b! Je suis moi-même allé en Libye pour les acheter!» Il était vraiment très excité. Je ne connais pas bien ces armes moi-même. J’écrivais juste ce qu’il me disait.

Que faire face à ce genre de déclaration? Je veux dire… c’est un terroriste, n’est-ce pas? Dont l’organisation essaie, bien entendu, de répandre la peur. Donc, qu’est-ce que je fais de ça? Je rapporte ce qu’il prétend? Bien entendu, c’est impossible. Et puis, quand je suis allée à Tombouctou, j’ai trouvé une liasse de documents avec l’image d’une arme dessus. J’étais accompagnée d’un arabophone très pauvre, qui essayait de traduire pour moi. Il m’a dit: «Le titre, c’est “al-Qaida au Maghreb islamique.”» Je lui ai demandé de continuer. Il m’a dit: «OK, là, il y a écrit “une bombe au sol et une bombe dans le ciel” et là, entre parenthèses, “SA-7a et SA-7b”» Je lui ai demandé «Vous voulez dire le missile surface-air?» et il a répondu «Oui, oui, oui, c’est ça! Un missile surface-air!».

En tant que journaliste, on apprend à beaucoup se méfier de ce type de personnes, bien plus que des membres d’autres organisations. Mais, en fait, mes interactions avec eux ont été différentes de ce à quoi je m’attendais. Certes, il y en a beaucoup qui mentent. Mais on trouve aussi parmi eux quelques bonnes sources, qui vous donnent des informations fiables.

Avez-vous déjà essayé de convaincre une source de suivre une autre voie?

J’essaie du mieux possible de maintenir une certaine séparation sur ce point. J’ai vécu une situation un peu étrange avec un membre d’al-Shabaab avec qui j’ai dialogué durant près d’un an. C’est la branche d’al-Qaida en Afrique orientale. Ils ont leur base en Somalie. C’est le groupe qui a mené l’attaque contre le centre commercial Westgate à Nairobi en 2013. Il m’a été présenté par une autre source d’al-Qaida que j’estimais fiable. Dès le début, j’ai eu le sentiment de savoir à qui j’avais affaire. Je savais qu’il était vraiment membre du groupe terroriste. Parce que, ce qui se passe le plus souvent, c’est que l’on rencontre des anonymes sur les réseaux sociaux et que l’on passe un temps fou à se demander «Est-ce qu’il est vraiment d’al-Qaida? Est-ce qu’il est vraiment de Daech? Ou est-ce que ce n’est pas juste un type qui tente de se faire mousser en se faisant passer pour un terroriste?»

Nous avons pas mal dialogué. Il m’a beaucoup aidée lorsque son groupe a mené cette attaque atroce à Garissa. C’est une ville de Nairobi. Ils ont attaqué un lycée chrétien. C’est un quartier pauvre. Les victimes étaient juste de pauvres gosses chrétiens. Je me souviens avoir eu une longue conversation avec lui sur le ton «OK, bravo les gars, vous avez attaqué cette école et tué des filles en uniforme de 19 ans qui n’avaient strictement aucun lien avec l’Occident. C’était juste de pauvres gamines kenyanes.» Ce qui était vraiment intéressant avec lui, c’est qu’après environ six mois de dialogue, il m’a confié qu’il commençait à envisager de quitter son groupe. Ça m’a mis dans une position vraiment étrange. Je me suis dit que je pourrais peut-être l’aider en trouvant un moyen de le présenter au FBI, par exemple.

Lors du massacre de Garissa, en avril 2015. CARL DE SOUZA / AFP.

Mais, bien entendu, en tant que reporter, je ne pouvais pas faire cela. Je ne pouvais pas m’impliquer à un tel niveau. Il s’est mis à me faire des confidences, à me dire toutes les choses qu’al-Shabaab faisait qui allaient à l’encontre de la charia. Parce que, par exemple, la charia n’autorise pas à tuer des femmes, des enfants ou des personnes âgées. Normalement, ils étaient censés éviter ce type de cibles. Et, évidemment, si vous menez une opération contre une école, vous savez qu’il y aura beaucoup de filles. Il s’est montré sous un jour très humain. Je ne sais pas son âge, mais je pense qu’il devait être assez jeune. Il parlait anglais si bien, et avec tant de tournures américaines dans ses phrases que je suis presque sûre que c‘était un ressortissant américain. Je l’ai vu douter, se poser des questions… Il a vraiment fallu que je réfléchisse à quoi faire dans cette situation. Il s’appelait Bilal. J’ai fini par revenir vers lui et je lui ai dit: «Je ne peux pas te mettre directement en contact avec ces personnes, mais je peux t’indiquer des gens sur les réseaux sociaux que tu peux contacter pour t’en sortir, si c’est ce que tu veux faire.»

Il a coupé court à la conversation en disant: «Non, je ne peux pas faire ça. Je sais que si j’entre en contact avec quelqu’un du gouvernement américain, sa seule raison de m’aider serait que je me retourne contre mes frères. Et je ne peux pas me retourner contre eux.» Plusieurs semaines après, il m’a dit qu’ils avaient des soupçons sur lui. Puis, encore un peu après, il m’a dit: «Je crois qu’ils vont m’arrêter. J’ai laissé ton nom et tes coordonnées à un ami. S’ils m’arrêtent, il entrera en contact avec toi.» J’ai ensuite reçu un message où il me disait qu’ils l’avaient arrêté, mais qu’ils ne lui avaient pas encore retiré ses moyens de communication. Puis, il y a eu une soudaine période de silence, qui a correspondu à une importante attaque de drones menée par les États-Unis sur la Somalie. Pendant un moment, j’ai pensé qu’il avait peut-être été tué lors d’une attaque de drones.

Et puis, quelques semaines après cela, j’ai reçu un message provenant de son compte Telegram, mais écrit par quelqu’un qui parlait anglais différemment, avec plus de fautes. Il me disait: «Je suis l’ami de Bilal et il m’a dit de vous dire qu’ils l’ont emmené. Il est accusé de trahison.» J’ai demandé à la personne ce que cela signifiait et il m’a répondu que si l’accusation se confirmait, Bilal allait être exécuté. Je me suis sentie… je ne sais pas… c’était difficile de ne pas ressentir quelque chose pour cette personne qui était devenue ma source, même si j’avais toujours conscience qu’elle faisait partie de ce groupe qui a fait des choses abominables. Le dernier e-mail est arrivé. Je crois que c’était le 12 mai. C’était juste une phrase: «Frère Bilal a été exécuté aujourd’hui, qu’Allah l’accepte au Jannah», c'est-à-dire au paradis.

Qu’avez-vous ressenti en recevant cet e-mail?

Ça m’a rendue vraiment triste. C’est… Avant tout, c’est très difficile de prendre ses distances avec une source comme celle-ci. C’était l’une des quatre ou cinq sources avec lesquelles j’ai ressenti une véritable intimité. Et il partageait avec moi des informations vraiment intéressantes.

Lorsque je parle avec des djihadistes, j’ai toujours le sentiment de devoir remettre les choses au clair tous les deux-trois jours, façon: “Hé, tu sais que je suis CONTRE ce que vous faites, hein?”

Avez-vous aussi ressenti cette intimité lorsque vous enquêtiez auprès de personnes qui avaient été victimes de viols ou de violences?

Oh, bien sûr! Bien sûr! C’est beaucoup plus direct. Lorsque je parle avec des djihadistes, j’ai toujours le sentiment de devoir remettre les choses au clair tous les deux-trois jours, façon: «Hé, Bilal, tu sais que je suis CONTRE ce que vous faites, hein?» C’est comme s’il fallait que je le mentionne en bonne et due forme, des fois que Big Brother soit en train de nous écouter, histoire de bien préciser que je ne suis pas complice. [Rires.]

Oumar Ould Hamaha a été tué lors d’une attaque de drones au Mali en 2013. Un type d’al-Qaida dans la péninsule arabique auquel moi-même ainsi que d’autres reporters avions parlé a également été tué lors d’une attaque de drones. Bilal a été exécuté. Un gars de Daech avec lequel je correspondais a été tué lors d’une frappe de drones. Je ne peux pas dire que c’était une super source. Il envoyait la plupart de ses commentaires de manière insultante. Puis, un autre type a disparu du jour au lendemain. À ce jour, j’ignore totalement ce qui lui est arrivé.

Est-ce que vous pensez que tous ces gens vous parlent différemment, si tel est bien le cas, parce que vous êtes une femme?

Cela complique considérablement les choses. Je me fais rembarrer par beaucoup de gens qui me disent: «Je suis désolé, je n’ai pas le droit de parler à une femme qui n’est pas de ma famille.» S’ils le prennent comme ça dès le départ, c’est que, selon eux, c’est écrit je ne sais où et que c’est un principe qu’ils appliquent au jour le jour sans vouloir y déroger. Ce n’est pas la peine d’insister, je ne peux rien y faire.

Je ne parle qu’à des hommes. Si j’arrive à passer cette première barrière, cela peut aller dans deux sens. D’abord, il y a ceux qui essaient de vous draguer, ce qui est vraiment pénible, parce que ça ne mène à rien. Et puis il y a ceux qui partent en mode «petit frère-grande sœur». Je suis toujours plus âgée qu’eux [rires] parce que ce sont des types de 20-30 ans. Dans ce cas-là, c’est plutôt bon pour moi. J’ai une présence moins autoritaire pour eux que si j’étais un homme. Ils me voient potentiellement comme une confidente, une sœur, et c’est généralement assez utile.

«La méthode de Daech est d’écraser le moindre semblant de dissidence»

En êtes-vous déjà arrivé à un point où vous étiez tellement impliquée dans tout cela qu’il vous a fallu vous reposer émotionnellement? Est-ce qu’un proche vous a déjà dit «Rukmini, je t’en supplie…»

Oui, mon pauvre mari, qui dort à mes côtés lorsque je suis aux États-Unis. Nous avons établi une règle: je ne dois pas regarder mon téléphone lorsque nous nous apprêtons à aller nous coucher, parce qu’il ne veut pas voir accidentellement de vidéo de décapitation.

C’est une bonne idée.

[Rires.] Oui, ça vaut mieux. Il y a eu un moment, lorsqu’ils ont tué le dernier otage américain, où tout a semblé si sombre. J’espérais… Je ne sais pas, j’avais naïvement espéré qu’une négociation ou quelque chose aurait pu permettre d’en sauver au moins un. Mais, bien sûr, ce qui s’est passé n’avait rien de surprenant. J’étais… C’était tellement déprimant de les voir faire ça. J’étais tellement furieuse et dégoûtée que je me suis un temps tournée vers un sujet légèrement différent, c'est-à-dire les femmes yézidies. Je n’étais plus centrée sur le groupe, j’étais centrée sur les femmes.

Donc, pour résumer, vous étiez tellement horrifiée par le sort de cet otage exécuté que vous avez préféré parler de celui des femmes yézidies?

Oui, voilà, c’est ça. [Rires.] Merci de me faire remarquer à quel point ma phrase pouvait sembler stupide.

Non, non, non, je ne dis pas que c’était stupide.

Je vois très bien ce que vous voulez dire. Vous avez parfaitement raison. Je sais que ça peut paraître bizarre, mais l’histoire des Yézidis, en ce qui concerne les femmes dont je parle, a en quelque sorte trouvé une fin heureuse, parce qu’elles en sont sorties. Pour faire court, ce sont les otages qui ont pu s’échapper, vous voyez ce que je veux dire? Même si elles ont été détruites intérieurement et qu’elles doivent désormais affronter ce champ de ruines qu’est devenue leur vie, il y a au moins une lueur d’espoir.

À vous entendre (et je pense que vous faites un peu figure d’exception sur ce point), on dirait que vous n’avez jamais ressenti le besoin de vous échapper à Hawaii pour deux semaines. On dirait que, émotionnellement, vous arrivez à gérer tout ça.

C’est le cas. Je fais plusieurs choses pour cela. Déjà, je ne regarde plus leurs abominables vidéos jusqu’à la fin. Je regarde juste le début. C’est toujours la même formule. Ils ne tuent pas les gens immédiatement. Ça commence par un écran noir et, en général, quelqu’un qui vous invective. C’est après quelques minutes, quand ils arrivent au bout de leur tirade, qu’ils commencent à tuer ces pauvres gens. Je m’épargne la peine de voir un malheureux se faire exécuter. Je suis quelqu’un d’assez sensible. Ce sont des images tellement horribles qu’elles vous hantent, qu’elles s’insinuent dans votre vie. Et je ne veux pas ça.

Avez-vous vu une différence entre al-Qaida et Daech?

Daech n’est rien d’autre qu’al-Qaida en Irak, vous savez? C’est la branche d’al-Qaida qui a toujours été la plus brutale. C’est celle qui s’est rebellée contre le leadership de ben Laden et de Zawahiri. Le reste d’al-Qaida a tenté de se «modérer». Je mets bien modérer entre guillemets parce qu’ils commettent bien évidemment encore des actes horribles. Mais ils ont au moins des débats en interne pour savoir s’il est légitime ou non des civils musulmans. Daech a choisi une direction tout autre. Et la leçon qu’ils ont tirée de leurs défaites passées est qu’ils n’étaient encore pas assez brutaux. Leur méthode est d’écraser le moindre semblant de dissidence.

Une critique que l’on fait à votre travail est d’accorder à Daech trop d’importance, de trop attirer l’attention sur eux, notamment pour des évènements comme la tuerie d’Orlando, et donc de faire leur jeu. Que répondez-vous à cela?

Omar Mateen, le responsable de la tuerie d'Orlando.

Et bien, c’est quelque chose dont nous débattons beaucoup en salle de presse et je peux vous dire que si l’on suivait Daech de la manière dont je les suis personnellement (c'est-à-dire en me tenant constamment informée sur eux), aucun membre du gouvernement américain n’aurait parlé de «JV Team» [équipe «junior», de deuxième catégorie, ndt] pour les décrire, comme l’a fait notre président. Pour quiconque suit Daech depuis ne serait-ce que 2013, cela témoigne d’une grande ignorance du groupe.

C’est une épée à double tranchant et cela nous pose toujours question. Évidemment, après un attentat comme celui d’Orlando, ce que veut un groupe comme Daech, c'est que l’on parle de lui. Mais en même temps, je ne pense que l’on puisse ignorer les faits. C’était un jeune homme perturbé qui a dédié de façon répétée son attaque à l’État islamique: sur Facebook, lors de son dernier appel aux secours, en parlant avec les négociateurs et dans ce qu’il a dit aux victimes à l’intérieur des toilettes. Je ne pense pas qu’éviter d’en parler serait profitable d’une manière ou d’une autre à la sécurité nationale.

Mais qu’en est-il lorsque vous commencez à tweeter sur le rapport entre Dach et la tuerie d’Orlando? Daech veut de la publicité et il semble qu’il y ait un danger à ce niveau.

C’est vrai, mais il faut garder à l’esprit que, contrairement à ce que l’on pense souvent, Daech ne revendique pas tout. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Ils suivent une stratégie qui a été inventée par al-Qaida il y a plus de six ans et qui consiste à pousser des «loups solitaires» à passer à l’action via Internet. Ils ont élaboré tout un système pour radicaliser des personnes sans lien direct avec le groupe: leur insuffler cette idéologie nauséabonde, les encourager, les pousser à agir et les féliciter lorsqu’ils passent à l’attaque. Aux États-Unis, seuls deux attentats ont été revendiqués par Daech via leur protocole officiel (d’abord une revendication publiée par leur agence de presse, Amaq, suivie par une sortie officielle de Daech): San Bernardino et Orlando. Ils se sont réjouis d’autres attaques, notamment de celle d’Elton Simpson à Garland, au Texas, et en ont parlé dans leur magazine Dabiq. Mais, contrairement à ce que pensent souvent les gens, ce n’est pas un groupe qui revendique tout et n’importe quoi de manière opportuniste.

Ensuite, je pense qu’il y a grand manque de compréhension dans cette question que l’on nous pose sans cesse: est-ce que Daech a dirigé cette attaque ou est-ce qu’il l’a inspirée? Les attaques inspirées par Daech font partie intégrante de la stratégie du groupe. C’est quelque chose de voulu et de préparé. C’est ce que les gens oublient trop souvent. Ce jeune homme avait assimilé l’idéologie du groupe au point d’avoir compris certaines choses très spécifiques. Tout d’abord, qu’il devait prêter allégeance au groupe et, détail important, à son chef, sur un forum public avant la fin de l’attaque. C’est quelque chose de très spécifique. Ce n’est pas quelque chose que pourrait savoir une personne faisant de simples recherches sur Daech via Internet.

«Les motivations des assaillants sont presque toujours multiples»

Quel œil portez-vous sur les débats d’experts qui, pour le résumer à l’extrême, ne parviennent pas à décider s’il s’agit de musulmans radicalisés ou seulement de personnes dérangées qui se sont tournées vers l’islam comme elles auraient pu se tourner vers autre chose?

Je pense que c’est une erreur de vouloir privilégier une solution plutôt qu’une autre. Ce que j’ai pu voir dans les profils de ces assaillants, c’est que leurs motivations sont presque toujours multiples. Qu’est-ce qui est venu en premier: l’homophobie ou l’idéologie extrémiste? On l’ignore. Mais le fait est que l’idéologie de Daech peut parfaitement convenir à un homophobe. C’est l’idéologie d’un groupe de personnes qui jettent les homosexuels du haut des immeubles, en Irak et en Syrie, pour les punir d’une sexualité qu’ils estiment déviante.

C’est vraiment la question de l’œuf et de la poule. Est-ce qu’il s’agit d’un fou furieux qui se revendique de Daech dans l’espoir de donner une certaine théâtralité, voire une légitimité, à ses sentiments ou bien est-ce un homme dérangé qui a été mené vers cette idéologie extrémiste et a été poussé à passer à l’acte par la volumineuse propagande du groupe? Je pense que nous ne le saurons jamais.

Cette focalisation sur Daech a, j’ai l’impression, aussi détourné l’attention de la situation syrienne, où la vaste majorité des morts a été causée par le régime de Bachar el-Assad. Est-ce quelque chose qui vous préoccupe lors de vos reportages?

C’est une excellente question… parce que c’est tellement vrai. Bien évidemment, le régime d’Assad a tué beaucoup plus de gens. Le fait que Daech frappe plus les esprits s’explique, je pense, par la théâtralité de leur brutalité, de leur cruauté, comme, par exemple, lorsqu’ils exécutent un journaliste qu’ils montrent à genoux par terre, les mains liées derrière le dos. Cette image en elle-même a fait qu’il était impossible de ne pas parler d’eux. Mais c’est quelque chose qui nous pose toujours problème: dans quelle mesure ne leur donnons-nous pas plus d’importance, de crédibilité, de stature en parlant d’eux? C’est un peu difficile à dire pour moi, vu que c’est mon boulot. [Rires.] Ce n’est pas comme si j’avais une carrière de chroniqueuse mondaine à côté.

Votre mari préférerait sans doute cela aux vidéos de décapitations…
Vous avez évoqué la réponse politique à la tuerie d’Orlando: les extrémistes parlent-ils beaucoup entre eux de la campagne présidentielle américaine?

Étonnamment, non. Et, encore plus étonnamment, ils parlent extrêmement peu de Trump. Quelque part, je trouve ça étrange compte tenu des messages qu’envoie ce dernier. Son discours rentre totalement en résonance avec celui de Daech. Depuis quelque temps maintenant, ils ne cessent de mettre en avant le concept de «zone grise». L’idée est qu’ils veulent détruire cette zone supposément située entre le noir et le blanc, le noir désignant tous les non-musulmans, et le blanc eux-mêmes. La «zone grise» représente tous les musulmans modérés qui habitent en Occident, qui en sont satisfaits et qui se sentent impliqués dans la société où ils vivent. En interne, Daech ne cesse de dire que l’une de ses tactiques est de faire disparaître cette «zone grise». De toute évidence, certains discours de haine que nous avons pu entendre lors de la campagne pour la présidentielle vont tout à fait dans ce sens. Je ne sais pas comment interpréter ce silence de Daech à propos de Trump.

Apparemment, ce sont les seules personnes sur terre qui ne parlent pas de lui. Pouvez-vous me citer certains de vos écrivains préférés, qu’ils vous aient influencée ou non dans vos propres écrits?

Oh mon Dieu, il y en a tellement. J’ai débuté ma formation littéraire par la poésie. J’ai essayé très tôt de devenir poète et j’ai publié une douzaine de poèmes dans des revues américaines avant de comprendre que je ne pourrais jamais en vivre. En matière de poésie, l’un des auteurs qui m’a le plus marquée a été Ezra Pound, un poète moderniste qui parle de l’importance de distiller une image. L’idée est que l’on a une image que l’on veut transmettre. Les écrivains débutants et même d’un niveau intermédiaire vont noyer cette image sous la prose. L’idée est presque de considérer le texte comme si c’était un arbre. Il faut l'élaguer. Il faut retirer les branches et les feuilles superflues afin de vraiment voir la forme. Cette idée, que j’ai essayé de mettre en pratique dans ma poésie, me sert également beaucoup dans mon travail de journaliste: j’essaie de distiller la langue. Je choisis soigneusement mes adjectifs. J’essaie de construire mes récits autour d’images, parce que je pense que c’est de cette manière dont le cerveau fonctionne lorsqu’on lit une histoire. Pourquoi aimons-nous tant le cinéma et la télévision? Parce que l’on regarde des images.

Avez-vous essayé de vous remettre à la poésie récemment?

Non, j’ai presque totalement arrêté d’écrire de la poésie lorsque je me suis mise à écrire en prose. Malheureusement, ma page Wikipédia m’identifie aussi comme poète. J’ignore totalement comment on change ces choses-là.

Ce qui est intéressant avec Pound, c’est qu’il était complètement taré.

C’est vrai. Je m’en suis aperçue bien plus tard. Il était misogyne, antisémite et toutes sortes d’autres choses charmantes.

Je ne peux m’empêcher de noter quelques similitudes entre ces idées et le sujet qui vous occupe actuellement.

J’ai été incroyablement inspirée par ses écrits durant une période très importante et formatrice de ma vie. Je ne peux pas renier cela aujourd’hui au seul prétexte de ce que je sais désormais de ses opinions. C’est un peu comme avec Picasso, vous voyez? J’adore l’œuvre de Picasso, mais si je me mets à réfléchir au fait qu’il pouvait être un vrai con, ça gâche un peu tout. Vous savez, j’ai peut-être tort, mais je pense que c’est un peu trop demander à un grand artiste d’être aussi quelqu’un de bien. Ce qui a fait de lui un grand poète ne fait pas nécessairement de lui un être humain au grand cœur.

N’avez-vous pas parfois peur qu’il soit aussi difficile à un bon journaliste d’être quelqu’un de bien?

C’est une question difficile. J’ai passé ma carrière dans des zones où les gens souffraient énormément. Vous connaissez l’adage selon lequel, en tant que journaliste, vous êtes censé rester très détaché et ne pas montrer vos émotions? J’ai arrêté d’y croire il y a une dizaine d’années. J’ai toujours essayé d’être la plus sincère possible d’un point de vue émotionnel quand je rencontre les gens. Je réagis comme n’importe quel être humain le ferait. Ce qui, très souvent, implique de pleurer lorsque l’on est confrontée à des histoires tristes.

Isaac Chotiner
Isaac Chotiner (18 articles)
Journaliste
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