Allemagne / Sports

Jeux olympiques: à la recherche des chênes d'Hitler

Temps de lecture : 4 min

En août 1936, l'Allemagne nazie accueillait en grande pompe les JO d'été. À l'issue de la compétition, chaque médaillé quitta Berlin avec dans ses valises un arbrisseau en pot, cadeau personnel du Führer censé incarner la puissance du Reich. Quatre-vingts ans plus tard, que sont-ils devenus?

Montage Capture Twitter et HO / AFP
Montage Capture Twitter et HO / AFP

Rien n'avait été laissé au hasard. Les étendards à croix gammées avaient été disposés avec une régularité de pendule à l'intérieur du stade olympique de Berlin, bâti spécialement pour accueillir les onzièmes Jeux olympiques modernes. L'entrée de la flamme olympique avait été minutieusement répétée des jours à l'avance par l'équipe de tournage de Leni Riefenstahl, la réalisatrice fétiche d'Hitler, de façon à ce que les caméras déployées dans le stade épousent parfaitement la course du porteur de la torche dans son documentaire de propagande Les Dieux du stade.


Près de 19.000 citoyens allemands volontaires avaient été mobilisés à travers le pays pour participer à l'organisation des jeux de Berlin, indique la chercheuse Karin Stöckel dans son ouvrage Berlin im Olympischen Rausch. L'Allemagne nazie comptait en mettre plein la vue au monde avec cette mise en scène monumentale.

Symbole «de la puissance allemande»

L'offre d'un fleuriste berlinois à l'esprit commerçant, Hermann Rothe, qui avait été chargé de tresser 1.800 couronnes de feuilles de chênes destinées aux athlètes, tomba à point nommé : faire don à chaque gagnant, en sus de la médaille de rigueur, d'un petit chêne d'un an prêt à être planté. Le comité d'organisation des JO de 1936 s'empressa d'accepter. Signe de force et de sagesse depuis l'Antiquité, symbole central de la culture germanique, le chêne représentait aux yeux des organisateurs une «belle image du caractère allemand, de la force allemande, de la puissance allemande et de l'hospitalité allemande».

Sur les photos en noir et blanc prises durant la compétition, on peut donc voir les meilleurs athlètes du monde d'alors poser sur le podium médaille au cou et arbre à la main. De retour chez eux, la plupart ont planté leur chêne au fond de leur jardin ou bien sur les pelouses bordant le stade où ils s'entrainaient, ou encore dans la cour de leur ancienne école.

Quand ils sont rentrés aux États-Unis, leurs arbres ont été placés en quarantaine par le Département de l'agriculture pour être inspectés puis renvoyés aux athlètes. Certains étaient en mauvaise santé et sont morts

Pendant des décennies, ces arbres ont étalé leurs branches, pris la foudre, été la proie des parasites ou abattus par des services municipaux dans l'indifférence la plus totale. Jusqu'à ce qu'en 1986, à l'occasion du cinquantième anniversaire des Jeux de Berlin, et de la tenue d'une réunion des athlètes américains ayant participé aux JO de 1936, un professeur américain, Donald Holst, mène une recherche sur ce qu'étaient devenus les 24 chênes qui avaient été remportés par ses compatriotes.

Seize arbres encore en vie

C'est en lisant son article que James Constandt, cadre financier à l'université du Michigan aujourd'hui à la retraite et chargé de communication bénévole du Comité olympique des États-Unis durant de longues années, s'est entiché de cette histoire de «chênes d'Hitler», comme les surnommaient les athlètes. «J'ai décidé qu'il serait plus intéressant de retrouver la trace des autres chênes olympiques à travers le monde», explique-t-il. C'est lui qui, à ce jour, a fourni le plus vaste travail de recherche à ce sujet, publié à compte d'auteur dans les années 1990 sous le titre The 1936 Olympic oaks: Where are they now?, et aujourd'hui épuisé. Malgré d'intenses recherches, il n'est parvenu à retrouver la trace que de seize arbres encore en vie sur les 130 qui ont été remis aux vainqueurs des Jeux de Berlin et emmenés dans 22 pays à travers la planète.

Un de ces arbres, remporté par le nageur japonais Tetsuo Hamuro, médaille d'or en natation sur 200 mètres brasse, se dresse aujourd'hui fièrement sur le campus de l'université de Kyoto. Un autre chêne, offert au champion néo-zélandais Jack Lovelock, qui a remporté le 1.500 mètres avec un temps record de 3:47,8 minutes, était en si piteux état après le long voyage de retour en bateau qu'il a été confié au jardin botanique de Christchurch.

Le «Lovelock oak» n'a finalement été planté que cinq ans plus tard, et il est devenu un lieu de pèlerinage pour les fans de l'athlète, qui ramassent ses pousses dans l'espoir de voir grandir un nouvel arbre dans leur jardin. Le chêne qui avait été ramené à Paris par l'équipe cycliste de France avait été planté au Parc des Princes lors d'une cérémonie mais n'existe plus aujourd'hui.

Une partie des chênes remportés par les athlètes américains n'a pas survécu aux normes de sécurité déjà drastiques, explique James Constandt:

«Après les JO de 1936, l'équipe américaine a voyagé à travers l'Europe. Quand ils sont rentrés aux États-Unis, leurs arbres ont été placés en quarantaine par le Département de l'agriculture pour être inspectés puis renvoyés aux athlètes. Malheureusement, certains étaient en mauvaise santé et sont morts.»

La plupart des chênes plantés en Allemagne n'ont pas survécu

Ironie de l'Histoire, la plupart des arbres plantés en Allemagne ont été détruits par les bombes de la Seconde Guerre mondiale, fait remarquer James Constandt. Un chêne offert à l'athlète allemande Tilly Fleischer, championne du lancer de javelot, a été planté à sa demande à l'entrée du stade de Francfort. Lorsque celui-ci dû être abattu en 1998 pour des raisons de sécurité, Tilly Fleischer a tenu à planter de ses mains un nouvel arbrisseau au même endroit. Selon James Constandt, un chêne qui avait été offert à l'haltérophile Josef Manger serait toujours planté aux abords du stade olympique de Berlin. Le seul chêne que nous ayons pu toutefois localiser à cet endroit serait vieux de plus de deux cents ans, selon le site de la mairie de Berlin.

Un des chênes, offert par l'athlète britannique Hector Harold Whitlock à son ancienne école, a fait les gros titres lorsqu'il a été abattu en 2007

Un des chênes d'Hitler, offert par l'athlète britannique Hector Harold Whitlock à son ancienne école, a fait les gros titres de la presse anglophone lorsqu'il a été abattu en 2007 parce qu'il était rongé par un champignon, au point de relancer la «oaks mania» aux États-Unis. Peu après l'affaire, un journaliste du Los Angeles Times était parvenu à localiser un chêne ayant appartenu au champion du saut à la perche Cornelius Johnson, d'après un article paru sur le site du Spiegel.

La petite forêt de Jesse Owens

Contrairement à la plupart des athlètes de la compétition, le sprinteur noir-américain Jesse Owens n'est pas reparti avec un arbrisseau mais avec une petite forêt! Un comble alors qu'Hitler entendait, durant ces jeux, prouver au monde la supériorité de la «race» aryenne. Quadruple médaillé d'or aux JO de 1936, Jesse Owens est rentré aux États-Unis avec quatre chênes.

Malgré son triomphe, le devenir des arbres n'a pas été documenté. D'après les recherches de James Constandt, l'un a été planté sur le campus de la Southern California University, un autre à la James Ford Rhodes High School à Cleveland. Le sort des deux autres est plus mystérieux, et continue d'occuper une poignée de chasseurs d'arbres aux États-Unis.

Annabelle Georgen Journaliste

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