Monde

Pourquoi la Tunisie produit-elle autant de terroristes?

Christian Caryl, traduit par Hélène Oscar Kempeneers, mis à jour le 21.12.2016 à 16 h 15

Le succès du Printemps arabe, qui a permis aux laïques modérés de prospérer, est à double tranchant.

Vue de la maison de la famille de Mohamed Lahouaiej Bouhlel dans la ville de Msaken, en Tunisie, le 15 juillet 2016. FETHI BELAID / AFP

Vue de la maison de la famille de Mohamed Lahouaiej Bouhlel dans la ville de Msaken, en Tunisie, le 15 juillet 2016. FETHI BELAID / AFP

Dans le cadre de l'enquête de l'attentat de Berlin de décembre 2016, un ressortissant d'origine tunisienne est activement recherché par la police. L'occasion de relire ce papier publié un peu après l'attentat de Nice du 14 juillet.

L'homme responsable de l'attentat de Nice, Mohamed Lahouaiej Bouhlel, livreur de 31 ans habitué à la délinquance, abattu sur place par les forces de police, était franco-tunisien. De nombreux experts du terrorisme se sont attardés sur son pays d'origine: la Tunisie, pays si souvent acclamé comme le «plus grand succès du Printemps arabe», parce qu'il est parvenu à conserver une démocratie depuis la chute de son dictateur en 2012.

Le fait que Bouhlel en soit originaire réveille une question récurrente: pourquoi la Tunisie libérale produit-elle autant de terroristes?

Un foyer disproportionné de terroristes

Les experts ont depuis longtemps déterminé que la Tunisie était une source disproportionnée de recrues pour les causes islamistes radicales. Malgré une population relativement faible de 11 millions d'habitants, les Tunisiens sont étrangement très représentés chez les combattants de l'État islamique en Syrie et en Irak. Selon de récentes estimations, 7.000 Tunisiens auraient rejoint la cause (plus que dans n'importe quel autre pays, y compris des pays plus grands comme l'Arabie Saoudite et l'Égypte).

Si l'on en croit de nombreux rapports, il y aurait également des milliers de Tunisiens qui s'entraîneraient ou qui combattraient pour le djihad en Lybie, le pays voisin de la Tunisie, où la présence de l'État islamique est très forte. (D'ailleurs, les autorités tunisiennes se sont vantées d'avoir empêché 12 000 djihadistes potentiels de quitter le pays pour la Syrie depuis 2013 – une statistique qui se veut beaucoup plus rassurante qu'elle ne l'est en réalité.)

Un pays cible

Mais les djihadistes tunisiens ne sont pas uniquement actifs en Europe. Ces dernières années, ils ont orchestré plusieurs attentats dans leur propre pays. Depuis 2013, des terroristes ont assassiné des politiciens laïques, pris pour cible des lieux touristiques (en entraînant la chute d'une industrie dont dépend une bonne partie de l'économie) et sont entrés en conflit de nombreuses fois avec la police. En mars, des djihadistes basés en Libye, et sans doute d'origine tunisienne, ont lancé un assaut de grande envergure contre la ville frontière de Ben Gardane. Et même si les forces de sécurité locales sont parvenues à gérer très efficacement l'attaque, et à gagner la bataille au final, ça n'en reste pas moins un signe très alarmant des ambitions et de l'agressivité des djihadistes.

Bien entendu, tout cela est à mettre en contraste avec les progrès remarquables de la Tunisie qui est parvenue à établir des institutions démocratiques solides. Le pays a déjà organisé plusieurs tours d'élections libres et équitables, et peut se targuer de posséder toute une panoplie de groupes de société civile et de médias libres. Quand je m'y suis rendu il y a quelques semaines, j'ai entendu des tas de théories qui tentaient d'expliquer pourquoi cette nouvelle liberté coïncidait avec tant de violence extrémiste. 

Le chaos transitionnel

Certains Tunisiens m'ont dit que l'effondrement de la dictature pendant la révolution de 2011, ainsi que l'établissement d'institutions démocratiques, ont fourni aux djihadistes une nouvelle liberté d'agir pour s'organiser, voyager et partager des informations. Les radicaux religieux peuvent maintenant avoir accès à des programmes encore plus radicaux diffusés par satellite depuis le Golfe. D'autres personnes à qui j'ai parlé, dont certains représentants du gouvernement, craignent que les dispositifs de sécurité n'aient été affaiblis par les réformes post-révolutionnaires, bien que cet argument semble être nuancé par la réponse compétente du gouvernement à l'attaque de Ben Gardane au printemps dernier.

Malgré tout, d'autres ont évoqué l'échec de leurs dirigeants élus démocratiquement quand il s'agit de gérer le malaise économique persistent du pays. Même si le taux officiel de chômage se situe autour de 15%, on estime que ce chiffre est deux fois plus élevé chez les jeunes, qui n'entrevoient que très peu d'opportunités pour améliorer leurs vies.

Ambiguïté religieuse

En revanche, une des choses qui m'a le plus marqué en Tunisie, c'est à quel point les aspects laïques et occidentaux se font ressentir dans le pays, et ce, depuis bien avant la révolution de 2011. Le premier président après l'indépendance du pays, Habib Bourguiba, a pris le pouvoir en 1956. C'était un grand admirateur du légendaire Mustafa Kemal Atatürk. Tout comme lui, c'était un laïque radical qui a imposé un plan de modernisation incluant les droits des femmes ainsi qu'une éducation à l'occidentale, tout en se montrant impitoyable envers les forces religieuses traditionnelles. Il est célèbre pour avoir exprimé son mépris du voile, qu'il appelait «ce misérable chiffon». Encore aujourd'hui, il est rare de croiser des hommes ou des femmes en habits traditionnels islamiques à Tunis et dans la majorité du pays. C'est un vrai contraste avec la Libye, où les femmes portent très fréquemment l'hijab.

Le problème, bien sûr, c'est que mettre de côté la religion traditionnelle ne met pas tout le monde d'accord. Une modernisation agressive entraîne presque toujours un retour de bâton. C'est ce qui s'est produit en Tunisie, où ceux qui étaient plus proches d'un islam traditionnel ont souvent eu l'impression d'être marginalisés dans leur propre pays.

Une dynamique très similaire a eu lieu en Turquie, sous Atatürk et ses héritiers. En revanche, une ouverture plus graduelle du paysage politique à la fin du XXème siècle a permis aux islamistes de concentrer leurs ambitions sur des politiques électorales, comme on peut le constater avec l'ascension du président actuel, Recep Tayyip Erdogan. Bourguiba et son successeur, Zine el-Abidine Ben Ali, ont empêché la moindre expression d'opinions alternatives. Les organisateurs du principal parti islamiste de Tunisie, Ennahdha, ne sont rentrés d'exil qu'après la révolution de 2011. D'autres Tunisiens qui gravitaient autour de la politique islamiste se sont associés à des branches plus radicales. Certains ont rejoint Al-Qaïda, et d'autres ont joué un rôle important dans la guerre en Irak.

C'est un des vétérans du djihad irakien, un homme du nom de Boubaker el-Hakim, qui a ensuite joué un rôle clé dans l'organisation de l'attentat contre Charlie Hebdo. Tout comme Bouhlel, l'homme responsable de l'attaque de Nice, il avait la citoyenneté française –un reflet de la face obscure de la longue relation intime que les Tunisiens entretiennent avec leur ancien colonisateur. Pour l'élite tunisienne, la France est le pays de toutes les aspirations. Pour les migrants tunisiens moins privilégiés, relégués aux tâches subalternes et aux marges de la société, la France est un endroit qui leur rappelle constamment leur statut de seconde classe, symbolisé par un mépris institutionnalisé de leur religion «arriérée».

Pour ceux-là, on comprend facilement pourquoi le recours à l'islam radical est autant une question d'identité politique que de religion. En effet, selon les témoignages des connaissances et des voisins de Bouhlel, il semblerait qu'il ait été motivé aussi bien par un sentiment général de frustration et de rage que par idéologie.

En bref, le paradoxe de la Tunisie, la dichotomie discordante entre une libéralisation bourgeonnante et un brassage djihadiste, devrait nous rappeler une fois encore que la plaie du terrorisme islamiste ne peut être réduite à des causes simples. Le fait que les Tunisiens ont été dominés par des régimes fortement laïques ces soixante dernières années pourrait contribuer à expliquer pourquoi la démocratie s'est installée avec un tel succès depuis 2011. Mais il est également clair que cette même tendance moderniste a alimenté un retour de bâton chez les musulmans traditionalistes, avec des effets le plus souvent radicaux. Le destin de la Tunisie et de sa démocratie tant louée va maintenant dépendre de la capacité du pays à combler ce fossé.

Christian Caryl
Christian Caryl (12 articles)
Journaliste à Foreign Policy
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