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La Croix de Bury St Edmunds, ce long mystère qui a traversé l'histoire

Anne de Coninck, mis à jour le 07.08.2016 à 15 h 09

Le destin extraordinaire de cette croix médiévale sculptée en ivoire est le reflet de celui de l'Europe. Du Moyen Âge religieux aux espions de la Seconde Guerre mondiale.

Le haut de la Croix de Bury St Edmunds
Metropolitan Museum NY

Le haut de la Croix de Bury St Edmunds Metropolitan Museum NY

Pour la contempler, il faut être patient, explorer plusieurs salles avant d’arriver à celle des trésors (Treasury Room). Le musée consacré au Moyen Age, The Cloisters, rassemble un ensemble de cloîtres européens, ou d’objets, réunis pour la plupart au début du siècle dernier. C’est une déclinaison du Metropolitan Museum de New York, située au nord de Manhattan.

Avec à peine 60cm de haut, ciselée dans un ivoire provenant d’une dent de morse, la croix de Bury St Edmunds n’a rien de spectaculaire… Il faut s’approcher de la vitrine, scruter avec insistance les riches sculptures taillées délicatement au milieu du XIIe siècle, pour en saisir un à un, presque tous les détails, et tenter de reconstituer la liturgie qu’elle relate.

La Croix de Bury St Edmunds, Metropolitan Museum NY

Une datation au carbone 14 a permis de déterminer sa date d’exécution, une des rares choses certaines concernant cette croix. Pour le reste son histoire récente et les deux protagonistes qui ont contribué à son retour au premier plan, Ante Topic Minara et Thomas Hoving, font que l’histoire de ce chef-d’œuvre de l’art roman illustre les méandres de l’histoire européenne, depuis sa création au coeur du Moyen Âge à sa réapparition au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

Son histoire récente est la plus avérée. La croix de Bury St Edmunds a émergé de l’oubli en 1956, onze ans après la fin du conflit mondial, comme sortie de nul part. Il ne lui faudra que quelque années pour intégrer les collections du musée new-yorkais. Une acquisition menée, par la volonté de celui qui dirige alors le département de Moyen Âge, et qui deviendra par la suite le directeur du prestigieux musée à la fin des années 1960, Thomas Hoving.

«Je suis dévoré par cette croix. Je la veux...»

Comme spécialiste médiéval, il est contacté par le vendeur de la croix, un certain Ante Topic Minara. Après avoir vu des photos clandestines, puis fait le voyage jusqu’en Suisse pour la contempler, la croix est devenue pour Thomas Hoving une obsession. «Je suis dévoré par cette croix. Je la veux. J’en ai besoin.» Il étudie, consulte experts et spécialistes. Il reconstruit l’histoire de la croix et de son origine anglaise, lui attribue son nom complet, désigne son sculpteur, Maitre Hugo.

St Edmunds Bury est une petite ville du centre de l’Angleterre ou au début du XIe siècle une abbaye bénédictine est fondée sur les ruines d’un ancien monastère du VIe siècle. C’est aussi un haut lieu de pèlerinage depuis que la cité abrite les reliques d’un roi angle martyrisé, Edmund, pour avoir avoué sa foi chrétienne.

La croix, sculptée sur les deux faces, est réalisée en ivoire de morse, une matière rare réservée aux objets précieux, qui requière une grande virtuosité

La cité abrite un des  monastères les plus puissants d’Angleterre, aussi important que pouvait être Cluny en Europe Continentale. Les monastères sont alors des foyers intellectuels et artistiques majeurs. Si la petite ville existe encore aujourd’hui, le monastère a été détruit sous le roi Henry VIII lorsque la religion anglicane d’État a été instaurée. Aujourd’hui, de merveilleux jardins témoignent encore de l’ancienne présence monastique.

La croix, sculptée sur les deux faces, est réalisée en ivoire de morse, une matière rare réservée aux objets précieux, qui requière une grande virtuosité dans le travail notamment pour ciseler des scènes minutieuses et délicates. L’absence du christ placé au centre de la croix, permet de distinguer des scènes, un entrecroisement complexe entre l’ancien et le nouveau Testament, ainsi que des inscriptions en latin et en grec. Le christ manquant est peut-être celui qui se trouve à Oslo dans les collections du Musée d'Art et de l'Industrie.

Appel à la destruction et à la mort

Sur la face principale, au centre, est façonné un arbre de vie avec un médaillon où l’on distingue notamment Moïse élevant le serpent d’airain censé protégé celui qui le regardait, ainsi que plusieurs scènes de la passion, du vendredi saint à la montée, on y distingue aussi Ponce Pilate et le Grand Prêtre des juifs qui soutiennent une plaque sur laquelle est écrit «Roi des Confesseurs». Adam et Eve occupent le bas de la croix.

Les inscriptions sont comme les bulles dans une bande dessinée, elles apportent explications et commentaires conférant une signification aux scènes représentées préfigurant la vie de jésus dans les écrits des prophètes.

Très vite, Hoving va pousser plus loin l’interprétation de la Passion du Christ exprimée par le sculpteur. Selon lui, la croix porte un autre message en lançant aussi un fervent appel aux juifs, symbolisés par leurs chapeaux coniques, à se convertir au christianisme. Les juifs semblent aussi ciblés par certaines inscriptions sur les parchemins tenus par les prophètes par de rudes diatribes criant vengeance, appelant à la destruction et la mort.

Cette interprétation permet de replacer la croix dans l’histoire de l’Angleterre du XIe siècle. Les premiers juifs ne ont arrivés que vers 1070 dans le sillage de Guillaume le Conquérant et des normands. Les premiers pogroms ont suivis la première «diffamation du sang» en 1144 quand la communauté juive est accusée d’avoir tué un enfant Guillaume de Norwich pour  la célébration de Pâques. En 1190, une cinquantaine de juifs sont massacrés à Edmunds St Bury suivant de quelques jours le massacre de 150 juifs à York.

Conseiller de Goering et espion de Staline et de Tito

L’histoire de la croix prend à nouveau une autre dimension 800 ans plus tard, au XXe siècle. Son propriétaire qui en 1956 contacte le Metropolitan Museum, Ante Topic Minara, est un aventurier improbable né en 1898 dans ce qui était alors l’empire austro hongrois, désormais en Croatie. Apres la Première Guerre mondiale, il part étudier la peinture à Rome. Suivent de nombreux voyages en Europe, à Paris, où il se lie à Tito, qui deviendra le dirigeant de l’ex-Yougoslavie, et aussi à Munich et à Berlin. Sa biographie est incertaine, avec de nombreux vides, et son identité a été parfois  remise en question. Durant la Deuxième Guerre mondiale il est en Allemagne, proche conseiller pour l'art d’Hermann Goering et espion au service de Staline et des services secrets yougoslaves. Thomas Hoving résumera le personnage dans un portrait au vitriol écrit pour la réédition de son livre King of Confessors:

On le retrouve à la fin de 1948, sous le nom de Maté à Munich au point de collecte établi par les Alliés, les Monuments Men, pour répertorier et retourner les œuvres d’art volées par les nazis

«Ante Topic-Mimara Matutin, alias, le comte de Ina et de nombreux autres sobriquets. J'appris, qu’il était un voleur, un assassin, un espion communiste, un faussaire, un escroc et un collecteur protéiforme de faux

Ce qui est certain c’est qu’on le retrouve à la fin de 1948, sous le nom de Maté à Munich au point de collecte établi par les Alliés, les Monuments Men, pour répertorier et retourner les œuvres d’art volées dans toutes l’Europe par les nazis.

Nommé officier de restitution au service du gouvernement yougoslave, il est aidé d’un historien d’art, une jeune allemande, Wiltrud Mersmann, qui vient d’obtenir en 1944 son doctorat de l'université de Vienne, et  qu’il séduira. Le  statut diplomatique de Minara lui permet d’entrer dans les dépôts où sont entreposées les milliers d’œuvres retrouvées par les Alliés. Minara saura profiter de l’époque incertaine pour établir une liste de 166 œuvres appartenant au gouvernement yougoslave alors qu'elles n'avaient jamais approché les frontières yougoslaves. Ces œuvres partiront pourtant dès juin 1949 en direction de Belgrade. On y trouve des toiles du Titien, de Tintoret, Caravaggio, Constable, Carpaccio, Veneziano,  Waldmüller…

Minara a très vite été suspecté d'en avoir détourné une partie pour son propre compte, notamment par les Américains, mais rien n’a jamais été prouvé et le gouvernement yougoslave a toujours refusé toute coopération.

Dans les années 1950, Minara devient autrichien et vit à Salsbourg, avec Wiltrud Mersmann devenue sa femme en 1957. On le retrouve ensuite parfois à Tanger, et à Zurich, où sa collection d’art est entreposée dans les coffres de banques. Il lance aussi une campagne de vente en contactant les musées. C’est comme cela que la croix de Bury St Edmunds est proposée à la fois au British Museum et au Metropolitan Museum. C'est le musée new-yorkais, poussé par «l'obsession» de Thomas Hoving, qui emportera la mise. Et avec le fruit de la vente, Ante Topic Minara s'achètera le château de Neuhaus en Autriche près de Salzbourg.

Anne de Coninck
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Journaliste
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