Sports

Les Jeux olympiques, éternel plaisir adolescent

Temps de lecture : 5 min

Le meilleur âge pour apprécier les JO sera toujours 16 ans.

L'athlète Zhu Jianhua, le 10 août 1984, pendant les jeux olympiques de Los Angeles. AFP / EPU PHOTO MANTYLA
L'athlète Zhu Jianhua, le 10 août 1984, pendant les jeux olympiques de Los Angeles. AFP / EPU PHOTO MANTYLA

Mes meilleurs Jeux olympiques ont eu lieu à Los Angeles en 1984. Aucun des suivants ne les a approchés depuis –pas même ceux que j’ai professionnellement vécus de l’intérieur. Et il n’y en aura jamais de plus merveilleux.

J’avais 16 ans et je ne crois pas qu’il soit possible de mieux apprécier des Jeux olympiques qu’à 16 ans. A 12 ans, c’est trop tôt –votre mère vous embrasse pour vous dire qu’il est temps d’éteindre la télé et d’aller au lit. A 20 ans, c’est trop tard –quelqu’un de votre âge vous embrasse pour vous dire qu’il est temps d’éteindre la télé et de faire autre chose. Après, vous n’avez plus le temps, ou plus l’envie, sauf si vous êtes resté un éternel adolescent –ce qui ne doit pas être considéré comme un défaut car il y en a notamment beaucoup parmi les journalistes sportifs. Le sport, c’est, après tout, essentiellement une nostalgie.

A 16 ans, vous êtes libre comme un oiseau posé sur une branche twitter. Et libre donc, si vous aimez le sport, de vous gaver de compétitions sportives toute la journée et de réseauter jusqu’au bout de la nuit, pendant dix-sept jours. «Combien de contes des Mille et une Nuits tient-il dans une adolescence?» se demandait Honoré de Balzac qui avait oublié d’ajouter «et dans les Jeux olympiques?».

Les étés olympiques

Parce que de vrais Jeux olympiques (les vrais de vrais, pas ceux d’hiver), ceux qui laisseront une trace éternelle dans votre mémoire, ne peuvent se savourer que dans un excès estival: des premières compétitions de la matinée, quand s’élancent d’improbables séries d’aviron, jusqu’aux dernières foulées chaloupées d’un 10.000m nocturne. Il n’y a pas d’entre-deux ou de demi-mesure dans ce fast-food aux émotions, au cœur de cette grande bouffe du sport sponsorisée par McDonald’s et Coca-Cola. A toute heure, vous goûtez à tout et vous dévorez à pleins yeux. Parfois n’importe quoi comme du ball-trap, du dressage ou du double mixte, mais alléluia s’il y a en dessert le goût sucré d’une médaille française y compris d’un parfait inconnu. Et ces plaisirs se laissent déguster au gré souvent de décalages horaires qui rendent l’addiction encore plus transgressive et savoureuse.

Personne autour de vous ne peut s’adapter à votre agenda dans cette succession d’événements sportifs qui sont les seuls à rythmer votre existence et votre sommeil. Et à 16 ans, ça tombe bien, vous êtes seul dans votre petit monde, cet univers parfois aussi compliqué, vulnérable et irrationnel que les Jeux olympiques eux-mêmes avec leurs problèmes irritants, leur nervosité anxiogène et leurs soucis d’argent (pas de poche) pour accueillir du mieux possible 10.000 athlètes l’espace de deux courtes semaines.

Il n’y a rien de logique dans cette débauche de moyens comme il n’y a rien d’équilibré dans cette façon de superposer autant d’épreuves en même temps. Et il n’existe aucun sens commun à apprécier parfois certaines performances vraiment trop grosses pour être vraies.

Mais à 16 ans, vous être prêts à tout gober, à tout accepter, à tout aimer. Vous ne comprenez rien aux circonvolutions politiques d’un Comité international olympique et vous n’avez surtout pas envie de vous intéresser à des pipis de champions pas très clairs sortis de frigos où ils étaient conservés depuis que vous étiez en primaire. Vous rêvez et vous croyez. Vous êtes fan. Vous savez que vous aurez bien le temps de devenir cynique ou blasé voire même lucide. Le revers de la médaille, c’est pour les adultes.

Le fameux été 84

Raul Gonzalez et Ernesto Canto le 11 août 1984 à Los Angeles. AFP-IOPP / AFP

L’été 1984 fut un été merveilleux pour ceux qui avaient 16 ans. Après une finale de Roland-Garros de légende entre Ivan Lendl-John McEnroe à la cheville de laquelle aucune autre n’est arrivée depuis, il y avait eu un Euro de football organisé en France et qui s’était terminé par un triomphe de la bande à Platini à une époque où les Bleus ne perdaient pas contre les Portugais, mais les battaient. Puis était arrivé un Tour de France à tout casser avec deux Français aux deux premières places, Laurent Fignon et Bernard Hinault, et le Britannique de service, Robert Millar, relégué cette fois au quatrième rang. Alain Prost avait gagné le Grand Prix d’Allemagne à Hockenheim et tenait fermement les commandes du Championnat du monde de Formule 1. Et dans cette France qui pavoisait, les Jeux olympiques de Los Angeles avaient surgi, enfin, avec leur décalage horaire de neuf heures vécu devant la télévision de la cuisine pour faire le moins de bruit possible dans la maison endormie.

Des JO suivis tous les soirs avec la chienne, magnifique setter anglais, contrainte de veiller jusqu’à l’aurore et obligée quelques heures plus tard d’incarner contre moi la perfide Albion dans des courses imaginaires autour de la maison censées se dérouler au Coliseum de Los Angeles. Quand elle ne risquait pas sa vie en recevant une boule de pétanque lors d’une reconstitution du concours du lancer du poids…

Jacques Chirac à Los Angeles, le 31juillet 1984.
JEAN-CLAUDE DELMAS / EPU FILES / AFP

Des JO où le dopage n’avait pas d’existence officielle -le mot n’était même pas alors prononcé- et où le style prodigieux de Carl Lewis accentuait cette sensation d’un rêve tout éveillé à l’heure du laitier. Des JO boycottés par les Soviétiques et les athlètes venus de l’Est, ce qui n’était pas forcément déplaisant parce que leur absence avait bien fait les affaires des sportifs français récompensés par 29 médailles soit 15 de plus qu’en 1980 -à 16 ans, seul le résultat compte comme une note sur une copie.

Des JO marqués vers 5h du matin par la victoire émouvante de Pierre Quinon au saut à la perche, événement suffisamment important pour permettre à la chienne de venir dormir sur mon lit. Des JO où les Français battaient déjà le Brésil au football pour s’arroger la médaille d’or. Des JO qui se sont terminés lors de la cérémonie de clôture par un «All night long» de circonstance avec Lionel Richie.

Des JO qui n’ont plus jamais eu le même parfum envoûtant après. A deux fois 16 ans, en 2000, j’ai même appris la mort de ma mère alors que je couvrais les Jeux de Sydney à l’autre bout du monde. A trois fois 16 ans, en 2016, je suis entre 1984 et 2000. Les Jeux ne me rendent ni profondément heureux, ni profondément triste, mais plus méfiant, émotionnellement plus «sec», en regardant ce barnum obèse, éphémère et sentant trop le soufre ou l’injustice, tout en étant toujours prêt pour un coup de cœur. Que ceux qui sont nés à l’orée du nouveau siècle profitent bien de Rio jusqu’à l’extase car ils ont de la chance d’avoir 16 ans. Dans deux semaines, ce sera déjà trop tard.

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