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Nous sommes en 2016, les JO se dérouleront donc sous le signe de l'intranquillité

Anne Denis, mis à jour le 05.08.2016 à 18 h 44

Regain de criminalité, virus Zika et risque terroriste: ces derniers mois, la ville organisatrice des Jeux olympiques, qui s'ouvrent le 5 août, a vu les enjeux sécuritaires prendre une importance croissante.

Rio I VANDERLEI ALMEIDA / AFP

Rio I VANDERLEI ALMEIDA / AFP

Pour Rio de Janeiro, l'heure de vérité approche. D'ici au 21 août, le monde saura si la «Cidade Maravilhosa» était bien en capacité d'accueillir les Jeux olympiques. Certes, on se posait déjà ce genre de questions lors de l'organisation du Mondial en 2014 mais, en dépit de son amère défaite sportive (1-7 contre l'Allemagne), le pays a su gérer la tenue de ce méga-événement. Par ailleurs, l'art très brésilien de s'adapter à l'urgence et de bricoler des solutions de dernière minute n'est pas une légende. La ligne 4 du métro, stratégique permettant de relier le parc olympique (villages et sites majeurs, basés dans le quartier résidentiel de Barra) au reste de la ville sans subir deux heures d'embouteillages, a ainsi été inaugurée samedi dernier à l'arraché après six ans de travaux, et devrait permettre de transporter les spectateurs d'un site à l'autre. Même si, faute d'être achevée, elle ne sera ouverte au public que dans plusieurs mois.

Malgré tout, ces JO, les premiers organisés en Amérique latine, s'ouvrent dans un fort climat de tension, voire d'appréhension. Dès le dépôt de la candidature de Rio en 2009, il était clair que l'un des enjeux majeurs serait la sécurité, cette mégapole de 6 millions d'habitants (12 millions en engobant l'agglomération) affichant un niveau de violences urbaines et de criminalité bien supérieur à celui de ses concurrentes Madrid, Tokyo et Chicago. Mais le pays était alors en plein essor et la popularité de son président Lula au zénith. Aujourd'hui, il est englué dans une double crise politique et économique. Il y a un mois, l'Etat de Rio s'est déclaré en situation d'urgence financière, incapable de payer à temps ses fonctionnaires (policiers et pompiers compris), et contraint d'appeler l'État fédéral au secours.

Une menace terroriste diffuse

En 2009, le risque djihadiste était peu évoqué, le Brésil étant éloigné des soubresauts du Moyen-Orien et n'étant engagé dans aucune guerre. Le pays compte ainsi moins de 2% de musulmans parmi ses 200 millions d'habitants (un nombre en constante augmentation). Mais la vague d'attentats de l'État islamique en Europe et, particulièrement, en France, a changé la donne. Après l'attentat de Nice du 14 juillet dernier (84 victimes), le ministre brésilien de la Défense, Raul Jungmann, a annoncé un renforcement des mesures pour assurer la protection des 10.500 athlètes et des 500.000 touristes attendus, avec le déploiement de 47.000 policiers et de 38.000 militaires (soit le double des effectifs mobilisés aux Jeux de Londres en 2012).

Certaines délégations sportives à haut risque, dont la française et l'américaine, seront plus protégées que d'autres, a-t-il ajouté. Nouvelle annonce il y a deux jours, celle de faire appel à 3.400 policiers à la retraite pour faire des contrôles autour des sites olympiques. Le CIO a par ailleurs choisi la société israélienne ISDS (International Security and Defence System), dirigée par d'anciens responsables militaires de l'État hébreu, pour coordonner l'ensemble du dispositif de sécurité des Jeux. Selon son pdg Tomer Fulman, interviewé par le site Globes, ISDS a obtenu un budget de 2,2 milliards de dollars.

Les autorités ont arrêté une douzaine de jeunes Brésiliens le mois dernier, dont certains ont récemment fait allégeance à l'EI, un fait inédit

D'autre part, Interpol vient d'annoncer le déploiement d'une équipe au Brésil, qui sera basée à Brasilia et coopérera avec les polices de 55 pays, centralisant notamment des informations sur «plus de 7.700 combattants terroristes étrangers». Il faut dire que les 17.000 km de frontières de l'immense Brésil, partagées avec dix pays, sont, malgré le million de contrôles qu'il y effectue chaque jour, une véritable passoire. 

Que les JO et leurs quelque 200 délégations puissent constituer une cible, plus personne n'en doute désormais. Les autorités ont d'ailleurs arrêté une douzaine de jeunes Brésiliens le mois dernier, dont certains ont récemment fait allégeance à l'EI et qui, selon le ministre de la Justice, voulaient planifier un attentat pendant les Jeux. Ils doivent rester en garde à vue jusqu'au 21 août, date de clôture de la compétition. L'apparition de ce groupe constitue un fait inédit au Brésil, qui n'a jamais subi d'attaque terroriste sur son sol.

Endiguer la violence... au moins le temps des Jeux 

Malgré tout, la menace terroriste n'est pas la seule inquiétude des organisateurs. La violence et la criminalité restent l'obsession première des autorités et ce, depuis le dépôt de la candidature de Rio. C'est d'ailleurs en partie dans ce but qu'avait été entreprise dès 2008 un vaste programme de pacification des favelas de la ville (qui en compte quelque 400, soit de 20% de la population). Des opérations de reconquête organisées comme des actes de guerre, avec hélicoptères et blindés, pour «reprendre» aux gangs des territoires abandonnés par les Pouvoirs Publics.

Ces opérations ont d'abord été menées dans quelques zones du centre et du sud de la ville, puis dans des grandes favelas du nord comme le Complexe d'Alemao (près de 300.000 habitants), «libéré» en novembre 2010 à l'issue d'un spectaculaire assaut de l'armée, puis par celle de Rocinha etc. Avec à chaque fois l'installation d'Unités de police pacificatrices (UPP). Objectifs: rétablir progressivement l'état de droit en expulsant les trafiquants et en encadrant les jeunes, mais aussi doter les favelas de services de base souvent absents ou défaillants (eau, assainissement, électricité, routes asphaltées, bibliothèques etc...).

En tout, une quarantaine d'UPP ont été créées, en privilégiant d'abord les favelas les plus proches des sites touristiques, puis des futurs sites olympiques (1). Avec, au début du moins, des résultats probants, puisque le nombre d'homicides à Rio est passé de 44 victimes pour 100.000 habitants en 2004 à 19 dix ans plus tard, même si ces chiffres sont restés nettement plus élevés dans les quartiers nord ou dans le reste de l'État. En outre, on observe depuis deux ans une nouvelle dégradation de la situation.

«La sensation d'insécurité est là», reconnaît Jean-Jacques Fontaine, journaliste suisse résident au Brésil (2), qui souligne la forte persistance d'une petite délinquance, «toujours armée». Selon lui, le net recul de la pacification et de la «normalisation» des favelas est lié à  la suppression des budgets issus en grande partie des recettes pétrolières (recettes liées à la découverte des gisements au large de Rio et qui se sont effondrées avec la chute des cours du brut). «Les patrouilles de police harcèlent toujours les trafiquants mais tous les programmes sociaux sont à l'arrêt.»

L'une des réalisations les plus emblématiques, le téléphérique du Complexe d'Alemao, inauguré en 2011, résume à lui seul le bilan mitigé de ces programmes dans certaines favelas. Ces télécabines grimpant jusqu'au sommet de la favela ont certes désenclavé cette dernière en la reliant au réseau de trains de banlieue. L'objectif était de suivre le modèle du métrocable de la ville colombienne de Medellin, ex fief du narcotrafic, dont certains bidonvilles ont été transformés, avec succès, par des infrastructures et des projets architecturaux ambitieux et beaux, à vocation culturelle et sociale, réduisant ainsi l'insécurité et les zones de non droit.

Construit, comme celui de Medellin, par l'entreprise Poma, le téléférique d'Alemao n'a pas eu les mêmes effets. Il n'a jamais atteint plus de 20% de son objectif initial (30.000 passagers par jour). «Il est même souvent à l'arrêt, affirme Jean-Jacques Fontaine, «car les gens redoutent de se prendre des balles perdues». Comme à Medellin, des bibliothèques ou des centres sociaux ont été construits à proximité de ses stations intermédiaires. «Mais le Brésil a un problème de continuité. Les bâtiments sont aujourd'hui plus ou moins à l’abandon.» Certains habitants trouvent ses stations intermédiaires difficiles d'accès; d'autres lui reprochent d'être conçu surtout pour les touristes: un soupçon qui n'est pas aussi absurde qu'il en a l'air puisque, aussi obscène que cela puisse paraître, désormais, les favelas se visitent. 

Quoi qu'il en soit, l'urgence pour le maire de Rio, Edouard Paes, et pour le gouverneur de l'État est d'éviter toute poussée de fièvre, attaque ou enlèvement de touristes ou règlement de comptes entre trafiquants, susceptibles d'abîmer la carte postale brésilienne, déjà ternie par la crise et les scandales de corruption. Et ce, quitte à ne plus prendre de gants.

La police de la ville a tué 49 personnes en juin 2016, 40 en mai et 35 en avril, soit plus d’une personne par jour

Amnesty International a dénoncé cette semaine «une hausse de 40% des homicides commis par la police dans le seul État de Rio». Citant les chiffres de l’Institut pour la sécurité publique de l’État, «la police de la ville a tué 49 personnes en juin 2016, 40 en mai et 35 en avril, soit plus d’une personne par jour (...). Et plus de 2.600 personnes depuis 2009». À cette brutalité , s'ajouteraient aussi, à en croire plusieurs bons connaisseurs du sujet, les méthodes mafieuses de certains policiers, «qui achètent les caïds des favelas pour qu'ils se tiennent tranquilles le temps des JO, comme ils l'ont déjà fait pendant la Copa en 2014».

Zika, hôte indésirable

Outre ces tensions, il y a, bien sûr, le risque sanitaire lié au virus Zika, dont le Brésil est considéré comme l'un des foyers les plus actifs. En mais, des chercheurs ont demandé en vain à l'OMS le report de la compétition. Les autorités sanitaires se bornent aujourd'hui à prôner quelques précautions et à  déconseiller le déplacement aux femmes enceintes mais certains  athlètes, courageux mais pas téméraires, ont préféré déclarer forfait. Parmi eux, le tennisman Roger Federer ou la plupart des ténors mondiaux du golf. Dommage, alors qu'après 112 ans d'absence, cette discipline fait son grand retour aux JO.

C'est dans ce contexte incertain que François Hollande arrive à Rio pour assister avec d'autres chefs d'État à la cérémonie d'ouverture au stade du Maracaña (et surtout pour défendre la candidature parisienne aux JO de 2024). Cérémonie à laquelle ni la présidente Dilma Rousseff , en attente d'une décision finale sur sa destitution (peut-être dès le 29 août), ni son prédécesseur Lula, qui s'est battu pour obtenir ces JO (mais vient d'être mis en examen) n'ont voulu assister, pour marquer leur opposition au gouvernement par interim, ou pour éviter les huées, on ne sait. Au Brésil, on dit que les polémiques cessent dès que le ballon roule. Mais il ne s'agit pas cette fois de «futbol» et il est clair que la cérémonie d'ouverture des JO, même somptueuse, ne suffira pas à faire disparaître les craintes et les doutes.

1 — Parfois, certaines favelas trop proches des sites sportifs et donc nuisibles à l'esthétique des images télévisées, ont purement et simplement été détruites et les gens relogés sans concertation, comme pour la Vila Autodromo, voisine du parc olympique Retourner à l'article

2 — Également auteur de «2016, Rio de Janeiro et les Jeux olympiques-Une cité réinventée», aux éditions L’Harmattan Retourner à l'article

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
JO 2016Rio
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