Culture

En écoute en avant-première: la folie retrouvée d'of Montreal

Temps de lecture : 3 min

Après quelques efforts plutôt mineurs, Kevin Barnes retrouve la grâce sur «Innocence Reaches», un quatorzième album toujours déprimé mais jouissivement foutraque.

Kevin Barnes (au centre).
Kevin Barnes (au centre).

De la foule d’artistes pop à avoir émergé des années 2000 et qui se sont un jour réclamés de David Bowie, il n’y en a probablement qu’un seul dont j’ai attendu une réaction au lendemain du décès du père de Ziggy Stardust, le 10 janvier dernier. Kevin Barnes, cerveau dérangé des trop méconnus of Montreal, a souvent été présenté comme le candidat le plus sérieux au titre de fils spirituel de Bowie, et mes premiers souvenirs du chanteur américain sont d’ailleurs profondément liés à ce dernier.

Un soir du printemps 2007, c’est à l’UBU, à Rennes, que j’ai découvert sur scène le groupe d’Athens, la ville de Géorgie dont est aussi originaire R.E.M., venu défendre son chef-d’œuvre de huitième album, Hissing Fauna, Are You the Destroyer?, point d’orgue de la passionnante métamorphose de Barnes de bricoleur lo-fi en star-diva glam entamée avec Satanic Panic in the Attic (2004) et The Sunlandic Twins (2005).

En pleine dépression, incapable d’assumer ses responsabilités de mari et de père de famille, il s’était alors imaginé pour thérapie son propre Ziggy, un transsexuel noir nommé Georgie Fruit, et avait délivré à travers lui un album aux mélodies aussi débridées que ses paroles étaient sombres. Avec pour sommet la grandiose «The Past is a Grotesque Animal», douze minutes de délire kraut au cours desquelles Barnes, héros tragique «auteur de son propre désastre», déclarait «tomber amoureux de la première fille mignonne qui apprécierait Georges Bataille».


Ce soir-là, pas de «Past is a Grotesque Animal», mais un set grandiloquent fait de pas mal de séduction, de quelques changements de tenues et de beaucoup de grandes chansons. Et puis, un cri distinct a accueilli le groupe pour son rappel. Ceux qui ont connu les salles de concert rennaises à cette époque ont peut-être un jour croisé cet homme qui réveillait parfois les fosses d’un tonitruant «DAVID BOWIIIIIE !». Cela nous faisait souvent rire, les groupes souvent un peu moins. Mais c’est avec un grand sourire de défi que Kevin Barnes y a répondu ce soir-là, lâchant un «Oh yeah?» avant de décider de sacrifier ses chansons pour passer à celles du maître, d’abandonner Georgie pour devenir Ziggy, interprétant «Starman», «Hang on to Yourself», «Suffragette City» et «Moonage Daydream». Deux jours plus tard, c’est devant le Bataclan, dans lequel ils venaient de donner un concert mémorable, qu’ils reprendront «Starman» avec les quelques spectateurs restés traîner avec eux.

Si Kevin Barnes a su remettre un peu d’ordre dans sa vie après Hissing Fauna, son esprit a, lui, poursuivi sa quête de réinvention permanente. Et si Skeletal Lamping (2008) évoquait à nouveau avec talent David Bowie mais version «Thin White Duke», False Priest (2010, avec Janelle Monáe et Solange en guest-stars) et surtout Paralytic Stalks (2012) ont vu Barnes, incapable d’écarter une idée, embourber son songwriting dans des structures souvent bien trop alambiquées, comme s’il se prenait soudain très au sérieux.

Puis, toujours par nécessité d’emprunter d’autre chemins, c’est vers une americana bien plus classique qu’il a tourné ses deux essais suivants, les plutôt mineurs lousy with sylvianbriar (2013) et Aureate Gloom (2015). Ce dernier, enregistré après le divorce de Barnes, le présentait plus à nu que jamais, rappelant la dépression transpirant de Hissing Fauna, mais dénué de la folie musicale qui l’accompagnait à l’époque.

Il y a quelques semaines, c’est par le titre «it’s different for girls» que Barnes a choisi d’annoncer le quatorzième album d’of Montreal, Innocence Reaches, accompagné d’un clip festif où on le (re)découvre travesti. Les femmes, tout comme le mélange des genres («How do you identify?» demande Barnes en ouverture de l’album), ont toujours été l’une des fondations du songwriting de l’Américain, et se retrouvent à nouveau ici. Les idées noires aussi. La présence de son ex-femme est évidemment inévitable, mais d’autres font leur apparition, comme dans l’histoire de cette compagne aux tendances suicidaires («My lady's back at home cutting herself and sending me photographs», sur un «my fair lady» rappelant parfois Prince, autre idole de Barnes disparue cette année) et de leur rupture («Happy that i no longer have to be the prey of your syndrome», sur «trashed exes»).

Surtout, Barnes retrouve musicalement un vrai élan de folie, certes plus contrôlé qu’à l’accoutumée, et plus électronique aussi, influencé par ses écoutes d’alors. Une précision et une richesse mélodique qu’on ne lui avait pas connu depuis Hissing Fauna, et surtout le sentiment retrouvé que le leader d’of Montreal a encore de belles années devant lui. «I guess we can still surprise ourselves when we stop acting so tough», avoue-t-il lui-même en fermeture de cet album. Hâte d’entendre la suite.

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