France

Auchan: Licenciée pour l'exemple

Claude Askolovitch, mis à jour le 05.08.2016 à 10 h 00

Le licenciement d'une caissière de chez Auchan pour une erreur sur un pot de sauce tomate à 85 centimes n’est pas neutre. Il révèle la fébrilité agressive d’une grande distribution qui se vit, sous ses diverses enseignes, comme un pays en guerre, et à la guerre, on ne fait pas de détail.

Dans un supermarché Auchan, le 27 juin 2014. AFP PHOTO/PHILIPPE HUGUEN

Dans un supermarché Auchan, le 27 juin 2014. AFP PHOTO/PHILIPPE HUGUEN

Il y a quelques semaines, Gérard Mulliez, patriarche d’une tribu commerçante milliardaire et solidaire, confiait à Valeurs actuelles quelques secrets de sa réussite, et notamment celui-là: il avait fait donner à ses «hôtesses de caisse» (Gérard Mulliez est l’inventeur d’Auchan, entre autres) des cours d’économie, et il jurait: 

«Je suis persuadé qu’aujourd’hui nos hôtesses de caisse comprennent mieux l’économie que la moyenne des députés».

A relire aujourd’hui, quand une de ces hôtesses de caisse -nous dirons caissière à présent, pour faire simple- a été frappée par la foudre du chômage, on se demande si les cours d’économie intégraient aussi la logique de guerre de la grande distribution, et le concept de licencié pour l’exemple. C’est donc arrivé à l’Auchan City de Tourcoing, tout près de chez les Mulliez qui sont des Nordistes de Croix (commune chic où ils vivent), de Belgique (chic pays où ils vivent à l’abri du fisc), de Roubaix (chic ville où leur saga commença). L’histoire a été contée par La Voix du Nord, puis les media nationaux ont suivi.

Une faute lourde à 85 centimes

Version de la caissière: le 9 juillet, alors qu’elle surveille six caisses automatiques, une cliente vient lui prendre la tête pour des paquets de pâtes en promotion, et en profite pour passer sans payer une boite de sauce tomate à 85 centimes. La cliente est interceptée, mais c’est la caissière qui paye: licenciée pour faute lourde, pour une erreur de 85 centimes! Version Auchan: ce n’est pas la sauce tomate qui est en jeu, mais la promotion, quatre paquets de pâtes pour le prix de deux, que la caissière a validé à tort (ça va chercher dans les deux euros). Ce n’était pas une erreur, mais (on cite ici le responsable de la sécurité de l’Auchan City de Tourcoing) «une manipulation frauduleuse volontaire», entre deux femmes «de connivence», conduisant logiquement au licenciement de la caissière, puisque la confiance n’y est plus.

Laissons l’affaire et cherchons sa logique. Il y a ici un parfum familier. Cela fait des années que des caissières sont licenciées, pour des affaires de bons de réduction ou de bons d’achats, d’erreurs de caisses ou d’entente avec des clients, amis ou complices ou parents. Parfois, les sommes sont dérisoires, l’intention mal établie et la cruauté infinie. Parfois, les arnaques deviennent sérieuses et l’on sent l’inventivité des Arsène Lupin du code-barre. Souvent, la caissière, maillon fragile de la chaine économique, semble broyée par la machine. Une telle hécatombe sociale n’est pas neutre. Elle révèle la fébrilité agressive d’une grande distribution qui se vit, sous ses diverses enseignes, comme un pays en guerre, et à la guerre, on ne fait pas de détail.

Infiniment terrifiant est le traitre, à l’intérieur de l’empire, qui ouvre la porte aux barbares: donc le caissier qui se trompe, telle une sentinelle endormie, ou qui pactise avec le fraudeur

 

La grande distribution n’est pas seulement le paradis du consommateur forcément choyé: ceci n’est que l’apparence des choses. C’est un empire qui se défend face aux multitudes: un empire juteux, désirable, et que les barbares peuvent piller. Nous, clients-rois, sommes autant de barbares, si l’honnêteté nous fait défaut. Voleurs potentiels, chapardeurs de têtes de gondoles, qui écorchons un peu le territoire sacré. Mais nous sommes un danger anecdotique, acceptable en somme, compréhensible. Infiniment plus terrifiant est le traitre, à l’intérieur de l’empire, qui ouvre la porte aux barbares: donc le caissier qui se trompe, telle une sentinelle endormie, ou qui pactise avec le fraudeur.

Le discours de la guerre

Tout ceci n’est pas un fantasme. Les vols commis par des clients coûtent des milliards chaque année aux enseignes, et les indélicatesses d’employés ne sont pas en reste. On peut relativiser la perte, inférieure à 2% du chiffre d’affaire, mais les saignées répétées ont créé une psychose, ou nourri le discours de la guerre. 

L’expression «chariot de complaisance» (ou «caddy de complaisance») revient régulièrement dans les affaires de caissières licenciées. Le chariot de complaisance, ce sont les marchandises qu’un client ne paye pas, par la complicité délibérée d’un agent de caisse. De toutes les avanies, c’est, symboliquement, la pire: non plus une défaillance individuelle, non plus une malveillance extérieure, mais la trahison. Le chariot de complaisance, c’est l’intelligence avec l’ennemi dans la guerre de la grande distribution. Chez Auchan, Carrefour, Super U, qu’importe! - s’est mis en place un appareil sécuritaire et répressif, qui ne surveille pas simplement le client, mais singulièrement les caissières, les rappeler à leur devoir, leur rappeler qui elles sont. Non pas des salariées issues du peuple, mais des soldats, des garde-frontières, des protectrices de la Marque. Ainsi, dans les grandes guerres, les gendarmes surveillaient le poilu au cas où l’enthousiasme faiblirait. Ainsi, dans les grandes guerres, on fusillait le soldat qui vacillait, par fatigue, par rébellion? On ne faisait pas le détail et on tuait pour l’exemple. Ainsi, chez Auchan ou ailleurs, on licencie pour l’exemple la caissière défaillante, pour que les autres s’en souviennent.

 

Qu’importe la somme et qu’importe le doute. On est fusillé pour deux euros ou pour quatre-vingt-cinq centimes, pour un soupçon ou une distraction, sans mobile apparent. La faiblesse serait une autre traitrise. Et elles ont beau soupirer, les bonnes consciences qui ne savent pas ce qu’est la guerre: comment vaincre l’ennemi, si la caissière oublie la peur?

Les analogies guerrières trouvent leur limite dans l’indécence: se retrouver à Pôle emploi ou aux prudhommes n’est pas comparable à la chanson de Craonne. On le sait, diantre! Mais regardez la puissance, l’embrigadement, le patriotisme de marque, le discours paternaliste des dirigeants, la propagande, comparez l’émouvante civilisation d’un Gérard Mulliez et la saga épique de son clan, aux brutalités qui se pratiquent aux marges de son Empire, là où menace l’ennemi qui nous volera les pâtes et la sauce tomate, écoutez le son du bon soldat, le chef-sécurité d’Auchan City Tourcoing, qui est le gardien de son patron et de son emploi: «À partir du moment où cette confiance est bannie, le contrat est rompu: c’est un principe intangible.» Pas un chien de garde, non: un de ces soldats méritants qui acceptent l’Empire, sa raison et ses devoirs. Salut à lui ?

Sinon, certains membres de la famille Mulliez, résidents français ou exilés en belgique, sont soupçonnés d’avoir quelque peu négligé leur devoir fiscal. Il y a eu en mai des perquisitions un peu brutales, peut-être, pour des gens habitués à régenter un monde en ordre; mais le fisc sera moins expéditif avec ces supposés réfractaires à l’impôt qu’eux-mêmes ne le sont avec la caissière de Tourcoing. Dans les guerres aussi, les vraies, les puissants prenaient garde de ne pas s’oublier. Les Mulliez, selon les estimations, pèsent entre vingt et trente milliards d’euros, et c’est dans leur empire que l’on tombe pour quelques centimes. Certaines histoires nous invitent un peu au populisme.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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