Parents & enfants / Culture

Bonne nouvelle, la pop culture prend la défense des «mauvaises mères»

Temps de lecture : 7 min

«Bad Moms» est un peu plus qu'une énième comédie potache. Malgré ses évidentes limites, le film, sorti le 3 août en France, a le mérite de bousculer un stéréotype de plus en plus contesté sur la blogosphère comme sur scène: l'idéalisation de la maternité.

Extrait du film «Bad Moms».
Extrait du film «Bad Moms».

«Être une mère est aujourd'hui une position intenable.» C'est sur ce credo que s'appuie Bad Moms, comédie estivale américaine signée par les scénaristes de Very Bad Trip et sortie sur les écrans français le 3 août dernier. La comédienne Mila Kunis y incarne Amy, une mère au bord de la crise de nerfs vacillant du haut de ses douze centimètres de talons aiguilles sous le poids de sa vie matérielle et professionnelle.

Quand son affreux geignard de mari la quitte pour une jouvencelle rencontrée sur internet, Amy décide de troquer les interminables réunions parents-profs contre de folles soirées à base de vodka-tonic entre copines. De cesser de préparer chaque matin le petit-déjeuner de ses enfants pour draguer «le plus beau veuf de l'école». D'être une «bad-mom» une vraie, une mère indigne professionnelle.


Si le film ne marquera pas l'histoire du cinéma par la subtilité de son scénario (que l'on se rassure, notre mère-courage rongée par le remords reprendra bien vite le chemin de ses pénates), il a du moins pour mérite de placer les aspects pratiques de la maternité – devoirs scolaires et biberons à l'appui– sur le devant de la scène dans une œuvre très grand public.

Et pour une fois, nul besoin d'être la mère de l'exorciste ou Mia Farrow dans Rosemary's Baby pour clamer son désarroi. En filmant des héroïnes au bord du burn-out maternel, Bad Moms assène un uppercut jouissif aux sempiternels clichés: être mère, c'est être capable de «tout faire», de «mener de front vie professionnelle et vie privée» (sans oublier le passage par le cours de zumba pour continuer à «garder la ligne » entre deux biberons). Et de ne jamais montrer de failles. Jamais.

La mère imparfaite fait son coming-out

«Qui va aller voir Bad Moms? Oui, ca a l'air débile mais pour une fois qu'on parle du ras-le-bol des mamans, on va chipoter» a publié sur sa page Facebook aux 38.000 abonnés Valérie, auteure du blog Allo Maman Dodo, récoltant une pluie de like enthousiastes.

«Depuis le temps qu'on en parle entre mamans sur internet, ça fait du bien de voir ce sujet abordé pour le grand public», explique la blogueuse à Slate.fr.

Et ce «ras-le-bol», Valérie en sait quelque chose, elle qui annonce sur son blog «dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas».

La page Facebook de AlloMamanDodo met les Bad Moms à l'honneur

«J'ai commencé à écrire mon blog lors de mon deuxième congé maternité, j'étais épuisée et j'avais besoin de raconter mon quotidien sous un jour humoristique. Face aux mères parfaites d'Instagram comme à la pression des copines, c'est important de décomplexer!»

Depuis, cette mère de deux enfants prend un malin plaisir à photographier les piles de linges accumulées au retour des vacances ou à publier un article intitulé «Les 10 choses inavouables de la part de la mère parfaite que nous sommes» où elle annonce «habiller son enfant comme un sac» ou «aller chourer des pièces de monnaie dans la tirelire».

Un défoulant passage aux aveux qui fait justement écho à une scène du film Bad Moms. Lors d'une électrique réunion parents-profs, les mères crispées se métamorphosent en un tour de main en mères indignes et euphoriques, se levant une à une pour confesser toutes les fois où elles ont laissé leurs enfants «ne pas prendre de bain pendant trois semaines » et autres salutaires lâchers-prise.

Cri de colère collectif

Quand je faisais part de mon épuisement après la naissance de mon enfant, je sentais peser sur moi une suspicion, comme si on m'accusait de ne pas assez l'aimer

Depuis une dizaine d'année, le coming-out de la «mauvaise mère» trouve peu à peu sur la scène culturelle. Florence Foresti avait marqué les esprits en 2009 avec l'hilarant spectacle «Mother Fucker» dans lequel elle débinait sans pitié les aléas de la grossesse et les niaiseries du maternage. Un an plus tôt, les journalistes Nadia Daam, Emmanuelle Defaud et Johana Sabroux publiaient le livre Mauvaises mères qui défrichait largement le sujet.

Cette thématique est de nouveau d'actualité au théâtre avec le collectif féminin Les Filles de Simone, un des succès du Festival d'Avignon Off 2016, qu'on retrouvera au théâtre du Rond-Point à la rentrée 2016. Dans leur pièce C'est (un peu) compliqué d'être l'origine du monde, trois femmes, mères et artistes, déconstruisent avec jubilation le stéréotype de la maternité bienheureuse, de la séance de yoga pré-natal au difficile retour à la vie professionnelle. «Le bébé il pleure tout le temps et on ne sait pas pourquoi», sanglote désespérément une des comédiennes tandis que le public rit… jaune.

Le cri de colère des Filles de Simone (Capture d'écran Viméo)

Pourtant, exprimer publiquement la difficulté à être mère est loin d'être une évidence. «Quand je faisais part de ma fatigue ou de mon épuisement après la naissance de mon enfant, je sentais immédiatement peser sur moi une suspicion, comme si on m'accusait de ne pas assez l'aimer», confie Chloé Olivères, une des interprètes de la pièce.

«La maternité est tellement considérée comme une période sacrée et bienheureuse qu'on a la sensation qu'on a pas le droit de parler de ses travers», renchérit sa partenaire de jeu Tiphaine Gentilleau.

Et lorsque les filles de Simone jouent leur pièce, elles sont loin de laisser le public indifférent. «Une spectatrice est venue nous voir à la fin d'une représentation en nous remerciant "pour ce cri de colère" qu'elle aurait aimé pousser. Je crois que c'est ce que nous voulons faire au théâtre: exprimer cette colère qu'on ne veut pas entendre», explique la metteure en scène Claire Frétel.

Rompre l'isolement

Sur scène ou à l'écran, le burn-out des mères explose au grand jour. Dans Bad Moms, un des personnages, une mère de quatre très jeunes enfants, confie même ses envies «d'accidents», jetant ainsi un vent de gravité momentané dans l'univers très policé de la comédie hollywoodienne.

Il faut casser cette image de la mère toujours bien habillée et bien coiffée pour qui rien n'est difficile

Si elle est très vite évacuée par le rire, la question de la détresse psychique de la mère est tout de même abordée sur grand écran. Et c'est «pour le mieux, considère Élise Marcende présidente de l'association Maman Blues. Il faut casser cette image de la mère toujours bien habillée et bien coiffée pour qui rien n'est difficile.»

À la tête de l'association qui fête cette année ses dix ans d'existence, Elise Marcende organise des groupes de paroles destinés aux femmes en situation de «difficulté maternelle» et milite pour que les mères puissent échanger librement :

«Il est très important de sensibiliser les mères à ces problématiques. Ayant moi-même connu une période de grave dépression après la naissance de ma fille, je sais à quel point on se sent seule et anormale. Le personnel soignant s'occupe principalement de la santé de l'enfant mais personne ne pense à s’asseoir au bord du lit de la mère pour lui demander comme elle va.»

Pourtant, selon les statistiques les plus basses, «au moins 15% des mères connaissent des difficultés psychologiques à la suite de l'accouchement, qui vont des troubles du sommeil à de graves décompensations psychologiques», estime Frédérique Jean, médecin et vice-présidente de l'Association Française de Maternologie, discipline qui s'axe sur la prise en compte des aspects psychiques de la maternité.

«La question de la difficulté maternelle demeure un tabou même si doucement mais sûrement on progresse, assure Frédérique Jean. Mais il y a encore beaucoup d'efforts à faire en matière de formation des services de santé comme de prévention dans les maternités

Les limites d'Hollywood

Pour Frédérique Jean comme Elise Marcende, changer les esprits et les pratiques est une nécessité pour améliorer le ressenti des mères contemporaines. À l'instar de Bad Moms, la culture populaire peut-elle y participer?

Guillaume Labrude, doctorant au laboratoire Littératures, Imaginaire et Sociétés à l'université de Lorraine considère que l'intérêt croissant des scénaristes pour les «mauvaises mères» n'a rien d'anodin:

«Les auteurs hollywoodiens travaillent de plus en plus sur des sujets de société actuels. On sent un véritable besoin d'ancrer les fictions dans une temporalité, dans une réalité. [...] Les films comme Bad Moms peuvent faire évoluer les mentalités en décomplexant son public. Et ce d'autant plus qu'il est porté par des comédiennes comme Mila Kunis ou Kristen Bell qui sont très appréciées en France comme aux États-Unis.»

La comédie américaine, même irrévérencieuse, reste toujours moralisatrice

Si la mère parfaite n'intéresse plus le grand public, qui préfère trouver son exutoire dans des héroïnes qui lui ressemble, Bad Moms n'est cependant pas à l'abri des travers des comédies hollywoodiennes. Comme le souligne Guillaume Labrude, «la comédie américaine, même si elle sait se montrer irrévérencieuse avec les sujets ou même les tabous qu'elle traite reste toujours morale voire moralisatrice. Le film En cloque, mode d'emploi se montre par exemple très moralisateur avec les futures mères».

Et Bad Moms ne déroge pas à la règle. Après avoir dansé tout son saoul, Amy le personnage principal, est rappelé –par ses propres enfants qui la taxent d'égoïste– à ses obligations traditionnelles. Le sujet de la dépression post-partum ou de la détresse psychique des mères est à peine effleuré. À la fin du film, Amy se retrouve donc paradoxalement à la tête de l'association des parents d'élèves et en couple avec le beau gosse local, prête à embrasser une idyllique existence de maman-relax. Le droit pour les mères à lâcher du lest demeure donc encore limité puisque –c'est une des Bad Moms qui le dit–, «pour leurs enfants, seules les mères sont prêtes à tout».

Surtout, les hommes demeurent les grands absents du film comme si ces considérations ne les regardaient pas et qu'elles devaient rester reservées à la gente féminine. Certes, on aperçoit (de très loin) quelques pères dans Bad Moms –un mari ado attardé, un veuf sexy et un macho éhonté– mais aucun d'entre eux n'envisage de se rendre aux réunions parents-profs, qui auraient pu être rebaptisées réunions «mamans-profs» pour l'occasion. Après avoir mis en lumière ces mauvaises mère, voilà désormais l'horizon qui attend la réalité comme la fiction: réussir à intégrer davantage les pères au scénario.

1 — À voir: C'est un peu compliqué d'être l'origine du monde par Les filles de Simone, Théâtre du Rond-Point à Paris du 8 septembre au 2 octobre 2016 Retourner à l'articl

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