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Les deux vies de Claire Kittrell racontent les méandres de l'internet

Vincent Manilève, mis à jour le 04.08.2016 à 17 h 53

Figure mythique du web pour une vidéo énervée en 2010 sur ses cheveux roux, Claire Kittrell est revenue aujourd'hui pour annoncer son changement de sexe.

Montage Slate.fr

Montage Slate.fr

La vidéo publiée sur YouTube dure dix minutes. Sans montage ni effets, une jeune femme prénommée Claire se livre, le visage à la fois pétri par l’angoisse et soulagée d’un poids qui lui pèse depuis trop longtemps. «Je sais que beaucoup de vous vont se moquer de moi. Je sais que beaucoup vont penser que je plaisante. Mais c’est la vidéo la plus difficile que j’ai eu à faire.» Elle avoue ensuite avoir effectué plusieurs opérations pour devenir une femme.

 

«GINGERS DO HAVE SOULS!!»

Le visage de Claire vous est sûrement familier. Il y a six ans de cela, celle qui s’appelait encore Michael Kittrell («Coppercab» sur internet) a acquis malgré lui le statut de risée du web à cause d’une vidéo publiée sur YouTube et intitulée: «GINGERS DO HAVE SOULS!!», ou «LES ROUX ONT BIEN UNE ÂME!!»


À l’époque, l’adolescent subit les moqueries de ses camarades de lycée parce qu’il est enveloppé et surtout parce qu’il est roux. Cette caractéristique capillaire, parce qu’elle est moins répandue dans la population, alimente les clichés et la haine depuis toujours: assimilés aux sorcières que l’on brûlait vivant au Moyen-âge ou en Egypte, ils sont devenus aujourd’hui la cible de persécutions dans le milieu scolaire. La fameuse phrase «Les roux n’ont pas d’âme» est devenue populaire aux États-Unis après la diffusion d’un épisode de South Park en 2005, où Cartman explique qu’être roux est une maladie. Cet épisode a créé une vive polémique à l’époque avec la création de groupes Facebook appelés «Kick-a-Ginger-Day», une pratique qui consistait à passer des journées à harceler des ados roux et qui continue aujourd’hui encore.

Michael ne pouvait plus supporter cela, et sa façon de se défendre et de gérer sa colère a été de publier cette vidéo maladroite sur internet. Son cri du cœur (il évoque le suicide) aurait pu passer inaperçu, noyé dans les centaines d’heures de vidéos publiées chaque jour. Mais cela n’a pas été le cas; parce qu’il crie des répliques devenues légendaires sur un ton pour le moins cocasse, le web tout entier se joint à ses camarades de classe pour se moquer de Michael, y compris de ses postillons qu’il projette à la caméra quand il crie.

Comme l’a noté le site spécialisé Know your meme, «la vidéo de Coppercab a reçu 3,1 millions de vues et plus de 600 vidéos de réponses dans le mois qui a suivi la mise en ligne En plus des moqueries, les internautes mettent en place plusieurs sortes de réponses, plus développées. Certains se contentaient de se filmer de donner des conseils à Michael et pour le soutenir, mais d’autres préfèrent publier des remix et des parodies pour le tourner encore un peu plus en dérision.


Un YouTubeur du nom de Kassem G et des faux parents de Michael publient des vidéos où ils l’imitent, alimentant encore un peu plus la légende du «roux en colère» et récoltant des millions de vues au passage.


L’humiliation ultime survient peu de temps après, quand South Park, la série qui a indirectement causé les malheurs de Michael, fait la promotion de sa quatorzième saison avec une parodie de sa vidéo.

 

Cultiver son personnage de «roux en colère»

Au début, CopperCab décide de réagir à toute la haine qu’il se prend au quotidien, y compris quand South Park l’a parodié. À chaque vidéo, il semble aller encore plus loin, avec des sujets et des propos toujours plus étranges, et parfois même polémiques. À côté de vidéos comme «APOLOGY FOR SLAVERY», où il décide de s’excuser au nom des blancs pour l’esclavage, on le voit affirmer en criant qu’être roux est une race, expliquer que la Saint-Patrick est raciste, ou en train de danser de la pire façon qui soit. On se demande presque s’il ne joue pas la comédie pour récolter des vues. Ses haters vont d’ailleurs régulièrement l’accuser de jouer un rôle, d’être un troll, ce qu’il dément fermement.

Comme pour la «YouTubeuse nazie» Eva Lion, il est difficile de savoir si Kittrell parle sérieusement ou non. Mais cette manière de vouloir s’affirmer et survivre en ligne ressemble à la trajectoire opérée par beaucoup d’autres personnes devenues mèmes malgré elles: surfer sur la vague d’un pseudo-succès, quitte à collecter volontairement les moqueries nécessaire pour s’assurer une audience. On peut légitimement penser que Michael Kittrell a réalisé sa première vidéo de manière sincère, comme l’ont fait beaucoup d’ados mal dans leur peau avant ou après lui (EnjoyPhoenix s’est faite connaître notamment après une vidéo où elle évoquait le harcèlement dont elle était victime à l’école). En revanche, il n’est pas inenvisageable que Kittrell ait utilisé de cette notoriété pour alimenter son personnage d’ado colérique.

Le bien nommé Bad Luck Brian est un autre exemple de ces mèmes qui n’ont, a priori, rien demandé pour faire le tour du web et qui tentent d’en profiter malgré tout en tournant des vidéos publicitaires ou en vendant des T-shirts à leur effigie. Ce n’est pas un hasard si Kittrell a, par la suite, réalisé des vidéos avec d’autres YouTubeurs et même participé en 2014 à une téléréalité consacrée à sa propre famille et intitulée «Hollywood Hillbillies», ou «les péquenauds d’Hollywood».

Dans la vidéo promotionnelle de l’émission qui l’envoie «conquérir Hollywood», il apparaît à peine plus sage que dans ses vidéos, chantant les louanges de sa grand-mère qu’il va rendre populaire. «Je suis le Martin Luther King roux», explique-t-il, toujours aussi énervé et parfaitement conscient de l’image qu’il doit renvoyer, celle du «roux en colère» voulu par la chaîne Reelz qui produit le programme.


Le succès a duré trois saisons et quand l’émission s’est arrêtée, Coppercab relance sa chaîne avec des vidéos publiées régulièrement et à la tonalité toujours aussi étrange: il interpelle Donald Trump sur les poitrines des femmes, affirme son soutien à la communauté LGBT ou râle contre l’annonce d’un jeu Pokémon Go l’année dernière. Et si les médias ne parlaient plus de lui, des milliers de personnes continuent de regarder ses vidéos, de donner plus de «dislikes» que de «likes» et de l’accuser de troller internet.

«J’en ai marre de me cacher derrière des personnages»

Et puis, un jour, au début du mois de mars 2015, Michael Kittrell disparaît de sa chaîne. S’il continue à tweeter régulièrement, pour parler rap ou politique, ses crises colériques semblent s’être estompées.

«Hey mec, s’il te plaît publie une nouvelle vidéo, ça me manque de te voir en colère hahahah»

Et puis, le 2 août 2016, elle revient, sous le nom de Claire Kittrell. Loin de ses colères habituelles, elle explique avoir été absente ces derniers mois à cause d’un traitement hormonal qui doit lui permettre de devenir une femme. Elle raconte comment, toute sa vie, on l’a considérée comme étant «plus féminine que les autres hommes» et qu’elle ne se sentait pas à l’aise dans les cases que la société impose.

«Je ne jouais pas au football. Je ne sortais pas traîner avec des filles après l’école. Je n’allais pas au centre commercial. Je n’ai jamais vraiment eu de personnes avec qui traîner. J’étais quelqu’un de très solitaire.»

Quelques jours plus tôt, elle publiait un tweet très intéressant sur sa relation à YouTube et le personnage qu’elle montrait.

«J’en ai marre de me cacher derrière des personnages, j’ai arrêté d’aimer YouTube il y a des années de cela, je veux juste être moi-même.»

Très vite après ce témoignage, les messages de soutien vont se multiplier sur les réseaux sociaux pour saluer son courage et lui souhaiter bon courage dans sa nouvelle vie.

Il est peu étonnant, mais forcément fascinant de voir que cette vidéo virale reçoit un large soutien public et médiatique, là où tout le monde ou presque se moquait d’elle il y a six ans pour sa vidéo sur les roux. Par exemple, le YouTubeur Keemstar, qui traite des «drama» du web et se moque régulièrement de leurs protagonistes, s’est montré extrêmement bienveillant et a pleinement soutenu la jeune femme.

En revanche, les haters n’ont pas changé de ton depuis 2010 et un flot de haine s’est abattu sur Claire, qu’ils accusent de vouloir troller une nouvelle fois tout internet. Sans rentrer dans les détails, on peut simplement dire que les commentaires de sa vidéo contiennent des centaines d’insultes transphobes, homophobes ou le ramenant à sa couleur de cheveux. Dans une interview au Sun, Claire explique ne pas craindre cette nouvelle vague de haine: «J’ai été harcelée sur internet pendant les six dernières années donc  j’ai la peau plus dure, il m’en faut plus pour m’énerver…»

En attendant de trouver de l’argent pour son opération, Claire a décidé d’assumer pleinement son identité et souhaite aider les personnes transes à ne plus se cacher. En revanche, quelque chose n’a pas changé chez elle: la jeune femme continue de répondre à ses haters qui suivent son histoire depuis sa première colère de janvier 2010, et défend sa nouvelle identité, quoiqu'un pense de sa sincérité:

«Chers haters,
Vous n’avez pas besoin de l’approbation du monde pour être qui vous êtes, et le monde n’a pas besoin de la vôtre.
Affectueusement,
Claire»

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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