France

Chevènement, l'ultime foutage de gueule idéologique de Hollande

Claude Askolovitch, mis à jour le 04.08.2016 à 13 h 12

Un mois après avoir célébré la mort de Rocard, le chef de l'État souhaite mettre celui qui a été son adversaire, aujourd'hui âgé de 77 ans, à la tête de la Fondation pour l’islam de France. Un symbole supplémentaire des errements et de l'usure du régime.

Chevènement en août 2015 I THOMAS SAMSON / AFP

Chevènement en août 2015 I THOMAS SAMSON / AFP

Il y a dix-sept ans, l’homme qui doit rendre son Islam à la France et purger nos mosquées des influences étrangères était aller chercher une vérité au Caire, auprès d’une sorte de Pape sunnite que l’on aimait à consulter en ce temps. En avril 1998, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur de la République, sollicitait l’avis de Mohamed Sayed Tantaoui, grand imam de la Mosquée Al Azhar, maître spirituel de l’université du même nom, sur l’épineuse affaire du voile islamique qui perturbait les écoles du pays de la laïcité.

Tantaoui avait été parfait. «Les musulmans, qui ont le devoir de se conformer aux lois du pays où ils vivent, ont le choix de s'y plier ou bien de quitter le pays», avait-il dit, et la France avait bien le droit de prohiber telle ou telle pratique contraire à ses traditions. Muni de ce viatique, le ministre s’en était retourné au pays, bien décidé à inventer l’Islam de la République, aux imams dûment formés à la laïcité, d’équerre bleu-blanc-rouge. La vie et la politique, qui sont espiègles, ne lui en donnèrent pas l’occasion.

Tout ce qui nous entoure a le charme des rendez-vous manqués, et ne serait-ce l’odeur de sang du moment, on en rirait. François Hollande a la politique réparatrice, sinon inventive: Jean-Pierre Chevènement, 77 ans, pressenti pour diriger la Fondation pour l’Islam de France, peut reprendre une tâche laissée en plan au siècle dernier. Ni les hommes, ni les débats ne bougent, dans la France aux pouvoirs bégayants. Un peu de mémoire évite quelques illusions.

La politique du bras tordu

L’épisode cairote nous rappelle que l’antienne d’un Islam purement gaulois, coupé de  la Oumma, a toujours été une plaisanterie, y compris pour ceux qui le prônent. Le tout est de trouver la bonne source, dans ce vaste monde coranique, et d’en faire profit. Chevènement, rusé et cultivé, savait que le prestigieux Tantaoui était un intégriste domestiqué par le pouvoir de Moubarak et saurait donner les bonnes réponses? Cinq ans plus tard, en 2003, Nicolas Sarkozy, à son tour ministre de l’Intérieur, ferait le même pélerinage à Al Ahzar, pour obtenir le même blanc-seing, au moment où lui-même organisait «son» islam français, et Jacques Chirac proclamait le banissement du voile des établissements scolaires.

Le retour de Chevènement ne changera pas le son des prêches, même s’il est utile de le faire croire pour anesthésier un pays énervé

«L'obligation religieuse de porter le voile n'existe pas dans les pays non musulmans, et celui qui l'a dit fait référence dans le monde musulman», gambadait l’ambitieux Sarko, dans sa période islamo-compatible...

Il s’agissait alors d’accomplir pour les mosquées ce que le Premier Consul Bonaparte avait fait pour la Synagogue –tordre le bras pour intégrer. Aujourd’hui, contrôler les mosquées ou leur financement nous garantirait du djihad. Y croit-on vraiment, au temps du cyber-djihadisme? Ainsi se succèdent nos artefacts.

Pèlerinage républicain

Le retour de Chevènement ne changera pas le son des prêches, même s’il est utile de le faire croire pour anesthésier un pays énervé. Il nous renseigne, en revanche, sur l’épuisement de la politique en général et de la gauche en particulier. Au bout du bout du socialisme, les usufruitiers du mot s’en vont chercher Chevènement, qui si souvent les trouva légers? Ils n’ont donc plus que lui. La stature du Burgrave n’est pas en cause. Mais en allant le chercher, c’est un label que s’achète Hollande: le label républicain, garanti d’origine, pur de toute corruption; Hollande pélerine chez Chevènement comme Chevènement pélerinait chez Tantaoui.

Chevènement en a l’habitude, depuis plus de cinquante ans. Il aura été, alternativement, le contempteur et la caution des socialistes du marais, ceux qui pensent bien des choses mais n’en font pas un drame. Garant de gauche du molletisme, allié décisif du mitterrandisme à Épinay, 1971 et Metz, 1979 (ces congrès eurent jadis le renom des batailles de l’Empire), l’homme de la police pour Jospin en 1997, un aimable parrain pour Ségolène Royal en 2007, et désormais le dompteur de l’Islam pour Hollande. Mais aussi le ministre démissionnaire de 1983, contre la rigueur, de 1991, contre la guerre du Golfe, de 2000, contre le dialogue avec les indépendantistes corses, le candidat anti-Jospin de 2002, le propagandiste anti-européen, le scissionnaire du PS, qui retrouverait à l’âge adulte le mépris qu’il professait jeune homme contre les gestionnaires de la social-médiocratie, ces bradeurs de la Nation. Finalement, la médiocratie ne sait pas faire sans lui?

Au temps de la cohérence

On devrait sourire, si ce n’était le parfum du sang. L’air vibre encore des oraisons funèbres de Michel Rocard, que le socialisme appelle à son chevet celui qui fut son premier adversaire, au temps où la gauche débattait. Être rocardien et chevènementiste à la fois, c’est au mieux l’art délétère de la synthèse, au vrai l’ultime foutage de gueule idéologique, pour ceux que cela intéresse encore. Évidemment, rien n’est innocent. Rocard incarnait une gauche de la société, qui refusait par principe que l’État puisse normer la vérité des hommes; Chevènement est un ardent de l’État, qui pense que la République fera de nous des citoyens. Rocard est mort, la belle affaire! Ne célébrons que son réalisme économique, jetons par-dessus-bord sa culture libertaire, et allons péleriner chez l’homme de l’ordre, puisque la tautologie de l’État (je gouverne, donc je suis), est tout ce qui reste!

Au temps de leurs disputes, Rocard et Chevènement avaient au moins en partage une vertu que les gouvernants ont égaré: une cohérence et une structure. C’est parce qu’ils sont vides que les socio-médiocrates se font chevènementiens, avec retard. Cet homme aura plus pensé qu’agi, parfois influencé. Faute d’avoir eu la France, on lui donne les musulmans à pétrir. Au moins, lui ne leur est pas hostile. Il corrigeait récemment le jeune Bruno Lemaire, qui voulait partir en guerre contre l’Islam politique. En 2009, avant que Nicolas Sarkozy finisse, soutenu par Manuel Valls, par interdire le Niqab dans nos rues, Chevènement plaidait pour la modération:

«Le port de la burqa dans la rue est extrêmement minoritaire, disait-il au Figaro. Des prises de position d'autorités musulmanes appelant à respecter le principe républicain d'égalité entre hommes et femmes devraient permettre d'obtenir des résultats plus probants qu'une loi. Évitons aujourd'hui le piège de la provocation !»

Et l’on entendait comme un écho du pélerinage chez Al Azhar...

Il faut qu'ils soient citoyens avec les droits que cela comporte, notamment la liberté de culte, et aussi bien entendu les devoirs

Jean-Pierre Chevènement

Une vision dépassée?

Cette affaire est un peu morale: le monde arabe, sinon l’islam, aura été un grand sujet de Chevènement, au fil de de ses visions. Lui qui jeune homme n’était pas hostile à l’Algérie française fut ensuite, avec constance, un «pro-arabe», comme on disait. Apprécié du FLN algérien, admirateur de Nasser, qu’il citait encore au moment des révolutions arabes, ayant défendu la laïcité du baasisme, ce courant politique panarabe teinté de socialisme autoritaire dont Saddam Hussein fut le dernier vrai monstre. Chevènement y voit encore une réponse moderne du monde musulman face à l’occident, à l’opposé des régressions intégristes. L’imagine-t-on inventer un baasisme républicain?

L’inconvénient de cette cuture, c’est qu’elle peut faire obstacle à la compréhension du problème. Ce n’est pas d’une partie du grand monde arabo-musulman que l’on parle, mais d’une composante intime de la société française... Au tout début de sa vie d’homme, Chevènement, amant de la Nation et officier en Algérie ne se résolvait pas à ce que la République ait colonisé en vain. Ce vague parfum colonial de bonne volonté fait écho à ce que l’on ressent, parfois, quand l’État fait injonction à quelques millions de musulmans de l’aider à être protecteur, comme si l’Islam, vu de la République, n’était pas tissé d’individualités complexes?

«Il y a quatre millions de musulmans en France, pour la plupart Français, il faut qu'ils soient citoyens avec les droits que cela comporte, notamment la liberté de culte, et aussi bien entendu les devoirs», a dit Chevènement mercredi –comme s’ils ne l’étaient pas déjà, citoyens...

L’homme d’État que récupère François Hollande n’est en rien responsable de notre décadence civique. Il serait tragique qu’il lui soit adapté.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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