Sports

OM-PSG: Comment Thiriez s'est pris les pieds dans la grippe

Mathieu Grégoire, mis à jour le 27.10.2009 à 17 h 50

En ne décidant pas dès samedi l'annonce du report du match, il a réveillé les tendances violentes de certains supporters.

Devant la gare Saint-Charles, dimanche à Marseille. Philippe Laurenson / Reuters

Devant la gare Saint-Charles, dimanche à Marseille. Philippe Laurenson / Reuters

Féru de théâtre, négociateur hors pair des droits télé du foot français, Frédéric Thiriez, 57 ans, dirige la Ligue de Football professionnelle (LFP) depuis 2002. En reportant OM-Paris-SG dimanche à 14 heures, il a commis sa première erreur majeure. La décision d'un report, au regard d'une équipe parisienne contaminée, est parfaitement légitime, et validée par les protocoles des experts médicaux de la LFP. Son timing, en revanche, pose question et semble avoir mis en danger la sécurité de supporters comme celle de simples badauds marseillais du dimanche. «Je pense que j'ai pris les bonnes décisions au bon moment», a répliqué Thiriez. Des raisons d'en douter existent.

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Il s'arrête, fait volte face, repart. Enervé. Guy Cazadamont, directeur de la sécurité du club marseillais, a organisé près d'une vingtaine de clasicos à Paris et Marseille, il avait presque réussi avec son homologue parisien à en faire un match comme les autres. Jusqu'à ce dimanche noir: «Cette décision, ce report, ruine dix ans de travail avec le Paris-SG, me confie-t-il à la Commanderie, le centre d'entraînement de l'OM, à une dizaine de kilomètres du centre-ville de Marseille transformé en champ de bataille. Depuis plusieurs saisons, on avait réussi à organiser des rencontres plus sûres. Là, je suis inquiet, très inquiet pour le prochain OM-Paris-SG. Je ne sais pas quelle sécurité on pourra alors garantir. Tout ça... c'est une catastrophe.»

Une décision qui chamboule le dispositif de sécurité

L'étincelle a jailli en début d'après-midi. Peu avant 14 heures, la LFP de Thiriez annonce le report du match après constatation de nouveaux cas de grippe A au Paris-SG. Moins d'une demi-heure plus tard, les premières échauffourées commencent au Parc Chanot, au pied du Vélodrome. Le dispositif policier, bien en place, préparé à gérer le périmètre bordant l'enceinte, met rapidement fin à ces dérapages minimes. Mais la décision de la LFP a créé indirectement un nouveau cas de figure: les «fights» entre excités des deux camps, normalement cantonnés aux abords des stades et aux aires d'autoroute, vont se produire à deux pas du Vieux Port, puis s'étendre jusqu'au quartier de la gare Saint-Charles, un gros kilomètre plus haut.

«On est habitué à gérer ce type de rencontre», expliquait jeudi après-midi Philippe Klayman, préfet délégué à la sécurité et la défense de Marseille. Cet ancien de la préfecture de police de Paris n'est pas un novice, et il a participé à l'organisation de nombreux clasicos dans la capitale. Si le nombre de supporters parisiens est passé de 1.100 l'an dernier à 2.000 cette saison, avec près de 800 fans «volants» (qui voyagent par leurs propres moyens, et non dans le convoi de 19 bus escorté jusqu'au stade), Klayman ne veut pas doubler les effectifs. Il mise sur ses 700 policiers, CRS et gendarmes détachés, plus les 700 stadiers de l'OM qui les appuieront au Vélodrome.

Sauf que ce dispositif n'est pas préparé au report. L'après-midi de match est habituellement un lent cheminement du supporter, parfois imbibé, jusqu'au stade. La décision de la LFP a provoqué un éparpillement des groupes, beaucoup plus difficile à contrôler. Ainsi, une partie du contingent policier du Vélodrome a quitté le stade dimanche à 15h35, pour filer, sirènes hurlantes, au Vieux Port. Trop tard, l'affrontement avait déjà sérieusement commencé.

«On appelle ça de l'amateurisme»

Le bilan est lourd. Une fois le calme revenu, Philippe Klayman clame: «Si la Ligue avait pris la décision d'annuler hier (samedi), cela nous aurait aidés. Je crois que nous aurons un dialogue avec ses responsables. Ils ont une part de responsabilités. Elle pourra assumer, sur le plan budgétaire, les conséquences de ces affrontements.»

José Anigo, le directeur sportif de l'OM, s'en prend à Thiriez avec un langage évidemment plus imagé que celui du préfet : «L'effet tardif de l'annulation crée un vrai malaise, ça laisse dans la ville 2.000 supporters parisiens, ça provoque des incidents. Je crois que la sécurité des 60.000 spectateurs, elle est au moins aussi important que celle des 22 acteurs sur la pelouse. On commence à dépasser les bornes.» Un membre du conseil de surveillance de l'OM ajoute: «Les dirigeants de la Ligue sont d'une inconséquence totale.»

Thiriez, lui, fait le dos rond. Un de ses proches collaborateurs à la LFP: «On paiera pour le TGV qui a permis de rapatrier les supporters parisiens. Le reste, ce sont des dégradations sur la voie publique de soi-disant supporters. Vous savez, on peut retourner le problème dans l'autre sens. Vu le climat qui entourait ce match, les rapports alarmistes de la préfecture de police de Paris, est-ce que le report n'a pas évité des affrontements plus violents encore?» Etrange argument.

Jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici...

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour reporter? C'est la question clé. Vendredi en fin d'après-midi, Robin Leproux, le président du Paris-SG, puis Frédéric Thiriez appellent Jean-Claude Dassier, le boss de l'OM. «On a évoqué des cas possibles de grippe A au Paris-SG. Aucune demande de report n'a alors été formulée, il s'agissait juste d'être vigilant», m'a confié Dassier le samedi à 13 heures, juste après la confirmation que Ludovic Giuly et Mamadou Sakho sont bien atteints par le virus A(H1N1). Dans sa voix, pas une once d'inquiétude. Il est convaincu que cet OM-Paris SG va être joué. «Les indisponibilités sont la vie d'un club», poursuit Dassier, qui apprend quelques minutes plus tard que la LFP valide effectivement la tenue du match.

Pourtant, la situation sanitaire au sein du Paris-SG n'est pas bonne. Dirigeants comme journalistes le savent, mais personne ne tranche. Robin Leproux tergiverse, ne formule pas officiellement de demande de report, ce qui permet au Paris-SG aujourd'hui de se dédouaner en expliquant que la Ligue s'est saisie elle-même. Frédéric Thiriez rassure continuellement Dassier. «La Ligue nous a garanti que le match aurait lieu, tout était sous contrôle, explique le président de l'OM dimanche après le report. De notre côté, nous avons mis en garde les dirigeants de la Ligue, sur les risques, que représenterait une annulation de dernière minute.»

Un principe de précaution grippé

Samedi soir, on a pourtant appris que plusieurs joueurs seraient souffrants: Jérémy Clément, Mevlut Erding, Loris Arnaud. En coulisses, un report se profile. Tout est-il d'ailleurs fait pour éviter la contagion? Jérémy Clément est patraque depuis... mercredi. Le résultat de son test ne sera livré que dimanche midi. Entre-temps, il a pris l'avion samedi soir avec ses coéquipiers, il prend les repas et tape le carton avec eux, sans masque. «Le Paris-SG a un médecin qui sait ce qu'il fait», se défend-on à la Ligue. «Mais il faut relativiser, la grippe A est certes très contagieuse mais les symptômes ne sont pas non plus d'une ampleur terrible, explique le médecin de l'OM, Christophe Baudot, sur le site officiel du club. Il est difficile de prendre des décisions radicales, notamment de la part de la Ligue. Dans le flou autour de ce virus, il y a un principe de précaution très important. Parfois trop important par rapport à la situation.» Des propos qui font écho à une anecdote connue des anciens: l'OM-Paris SG, du 22 février 1976. Les Marseillais avaient battu (2-1) une équipe du Paris-SG décimée par... une épidémie de grippe.

En 2009, voilà donc l'histoire d'une précaution outrancière. Qui met le feu plus qu'elle ne protège. La LFP, enfermé dans ses procédures, a respecté scrupuleusement le protocole. Sans prendre de recul? «La situation a évolué entre samedi et dimanche, on a fait ce qu'il fallait. A 12h30 dimanche, moins d'une heure après les derniers tests, nous avions statué», martèle un hiérarque de la Ligue.

Thiriez défend sa position, vaille que vaille, droit dans la tempête : «C'est une décision lourde, difficile, très frustrante pour tout le monde. Mais la santé des joueurs doit l'emporter sur toute autre considération. Mon devoir était de m'adapter.» L'a-t-il fait assez vite? «Il ne faut pas s'étonner qu'une situation puisse être blanche un samedi et noire un dimanche, de la même manière qu'une classe d'école primaire peut être ouverte un jeudi et fermée un vendredi. Il est injuste de reprocher à la Ligue d'avoir pris une décision tardive. La Ligue, au contraire, réagit en temps réel.» Une politique tranchée aurait pourtant suffi.

Jean-Claude Dassier ne «veut jeter la pierre à personne». Robin Leproux, dimanche soir, l'a fait pour lui: «Samedi à 13 heures, quand est tombé le communiqué de la Ligue confirmant le match de manière assurée, j'ai appelé le président de la Ligue pour lui dire que j'étais très surpris qu'il soit si catégorique, parce qu'il y avait encore plein d'incertitudes sur la tenue de ce match. Il ne fallait pas dire aux supporteurs: «Descendez à Marseille, le match aura lieu.»

Thiriez, fin politique, ne quittera pas ses fonctions. «On a l'habitude d'être attaqué», explique-t-on à la Ligue. «Tu sais petit, aucun dirigeant du foot français n'a démissionné après Furiani, et il y a eu pourtant 18 morts», m'a lancé dimanche soir un vieux suiveur provençal déconfit. Les drames passent et les présidents restent, c'est presque inscrit dans le marbre.

Mathieu Grégoire

Image de une: Devant la gare Saint-Charles, dimanche à Marseille. Philippe Laurenson / Reuters

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