France

Sommes-nous tous accros au «destruction porn»?

Nicolas Santolaria, mis à jour le 09.08.2016 à 15 h 07

Un nouvel essai s'intéresse à la place qu'occupent les kamikazes dans nos imaginaires esthétiques. Éclairant.

Le World Trade Center, le 11 septembre 2001 I ROBERT GIROUX / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le World Trade Center, le 11 septembre 2001 I ROBERT GIROUX / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Un essai sorti récemment apporte un éclairage particulier sur la litanie d’attaques suicides que connaît actuellement l’Europe, surenchère morbide qui semble figurer un nouvel horizon évènementiel aux allures de cul-de-sac. Dans Théorie du Kamikaze (Presses Universitaires de France), le penseur Laurent de Sutter envisage l’attentat sous l’angle du dispositif esthétique, s’inscrivant à la suite de Jean Baudrillard, Mike Davis ou encore Paul Virilio.

À l’énoncé d’une telle entreprise analytique, on pourrait de prime abord se dire: «Oh non, pitié, vous n’allez pas nous expliquer que tous ces corps déchiquetés, tous ces égorgements inhumains sont l’équivalent d’une installation d’art contemporain?!» Contrairement à certaines critiques un peu faciles que son travail a dû essuyer, le propos de Laurent de Sutter n’est pas de nier l’horreur, encore moins de minorer la souffrance des victimes, mais bien au contraire d’expliciter ce que révèle l’irréductible pyrotechnie de cette catégorie d’acte particulier, qu’il replace dans le cadre plus vaste d’une théorie des images.

«Le kamikaze est un être esthétique: il appartient au régime des apparences, dont il sature pour un moment l’écologie entière, rendant invisible tout ce qui n’est pas le flash de l’explosion supposée l’emporter dans une apothéose de lumière. Le nombre de victimes causées par l’attentat, ou l’ampleur de la destruction de bâtiments qu’il a entraînée, n’est que l’instrument de mesure de cette saturation; en soi, elle n’en forme qu’un des moyens –mais à aucun titre une fin. Ce dont il s’agit, pour un kamikaze, c’est de parvenir à ce que l’image de l’attentat devienne l’image définitoire du moment de son occurrence –qu’elle en devienne l’icone, entraînant le gel de toutes les perceptions qui ne sont pas dirigées vers elle.»

World Trade Center, l'acmé

L’acte terroriste, en tant qu’acte d’image, s’inscrirait donc dans le sillage du «destruction porn», terme initialement forgé par Stephen Colbert pour décrire l’orgie visuelle des films de Roland Emmerich. Cet attrait pornographique pour le spectacle de la ruine vise un double objectif: il est à la fois une tentative d’ensevelissement de la matérialité du monde sous cette production iconique autoritaire et une saturation telle qu’elle est censée donner accès à une expérience dépassant l’individu.

Dans ce contexte, le producteur et le spectateur se trouvent immergés au cœur d’un même dispositif technique où l’attaque vaut autant pour elle-même que pour les répliques sismiques qu’elle provoque dans les esprits, mode opératoire inspiré par la tradition martiale des pilotes japonais et dont l’attentat du World Trade Center constitue à ce jour l’acmé. Le premier avantage concret du travail de Laurent de Sutter est qu’il invite le lecteur à s’interroger à la fois sur sa propre relation aux images et sur la rhétorique en vigueur, celle qui place «la guerre» au centre des débats.

Une grande coproduction

Dépassant cette lecture antagoniste (eux contre nous), son approche met en lumière la subtile dimension de co-production qui caractérise ce type d’acte, au cœur duquel BFM TV et le kamikaze participent d’une même dynamique spectaculaire. L’image de la destruction comme voie d’accès supposée au réel n’est en rien l’apanage des auteurs d’attentat-suicides, mais une passion beaucoup plus vaste et réticulaire. Sans nier le sentiment de dégoût que produit cette banalisation quotidienne de la violence, lire ce court opuscule permet de saisir toute l’ironie de la situation actuelle et d’en envisager la dimension bêtement concurrentielle: la civilisation écocide dans laquelle nous vivons, quotidiennement repue par la jouissance de sa propre mise à mort, s’indigne soudain lorsqu’on lui dispute le monopole de l’anéantissement.

Cette pensée permet de saisir comment un individu armé d’un simple couteau devient une menace si absolutiste

L’homme-démiurge occidental, qui avait imaginé un blockbuster dans lequel le héros finirait rôti par la puissance du réchauffement climatique qu’il avait lui-même engendré, est soudain challengé par l’énergie de cette Nouvelle Vague, morbide et low-tech.

«Le kamikaze est un flash; il est le dispositif technique explosif d’aveuglement par lequel est soudain rendu visible ce qui, dans d’autres circonstances, refuse d’imprimer la surface sensible de la médiasphère contemporaine –à savoir son ordre.»

Menace absolutiste

Pour Laurent de Sutter, l’attentat-suicide est donc à envisager comme un média «captant à son service, par contamination, l’ensemble des autres dispositifs médiatiques, et ne laissant derrière lui qu’un désert d’intensité –un indifférence générale pour ce qui n’était pas l’excitation qu’il avait suscitée». S’il est aussi efficace, c’est qu’il cannibalise le substrat avec lequel il partage une même dévotion à la puissance visuelle, seul lieu de manifestation d’un réel qui semble ne plus pouvoir s’envisager par ailleurs.

Dans cette optique, l’attentat-suicide n’a pas tant pour objectif la destruction pure que la sidération, soit le fait de «donner à voir une image dont la puissance d’impression serait si forte qu’elle conduirait à la paralysie, et peut-être même la déroute, de l’armée adverse». On pourrait se dire que tout cela est exagérément théorique, pure divagation intellectuelle cherchant à capter la tragédie à son profit; ce serait une erreur. Envisagée de manière pragmatique, cette pensée permet de saisir comment un individu armé d’un simple couteau devient une menace si absolutiste, là où une clé de bras à la Chuck Norris pourrait, en théorie, permettre de l'arrêter. 

Autoportrait de civilisation

Oui mais voilà, l’individu en question n’est pas porteur d’un simple instrument contondant, mais nimbé d’une mythologie sidérante que les médias ont activement contribué à forger, et qui place la victime dans un état de soumission téléologique, de dévotion absolue à la puissance des images: ne lui reste plus, alors, qu’à se conformer aux finalités de cet ordre scénarisé où la fin est connue d’avance. La théorie du kamikaze est donc à lire également comme un autoportrait de civilisation, soit le constat d’une anémie généralisée de la croyance se traduisant par une volonté de déchirer par tous les moyens le voile des images, tentative illusoire d’éprouver enfin le réel dans les interstices de la destruction. L’échappatoire devenant, ici comme ailleurs, l’instrument privilégié de la forclusion du système, son principe ordonnateur.

«La jouissance causée par la circulation des images de la destruction est l’affect de la subordination à l’ordre des images, en tant qu’ordre œuvrant à la continuation de la police du monde –et c’est cet ordre que le kamikaze expose en prétendant y triompher», écrit Laurent de Sutter, au terme d’un essai extrêmement dense, éclairant à de nombreux égards, un des rares à se hisser à la hauteur paradoxale de l’époque.

Nicolas Santolaria
Nicolas Santolaria (15 articles)
Journaliste
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