Boire & manger

La France mange un burger et vous emmerde

Robin Panfili, mis à jour le 03.08.2016 à 11 h 23

La fascination autour de l'arrivée de Five Guys à Paris remet au goût du jour un paradoxe très français: un plaisir coupable pour les burgers malgré notre aversion pour la malbouffe.

Un burger et des frites de chez Five Guys | Kevin Jarrett via Flickr CC License by

Un burger et des frites de chez Five Guys | Kevin Jarrett via Flickr CC License by

Voici l'histoire d'un paradoxe: comment, nous, Français, amoureux de la gastronomie, de la bonne chère, de la cuisine d'exception, du bien-manger, pourfendeurs et critiques acerbes de la malbouffe, sommes devenus autant attachés à la restauration rapide «à l'américaine» que nous aimons tant blâmer.

L'arrivée de la chaîne de restauration américaine Five Guys en France, en est la dernière illustration en date –et probablement l'une des plus emblématiques. Le 1er août, dans le XIIe arrondissement de Paris, à Bercy Village, la première enseigne française de la marque a vu de nombreux Parisiens et Franciliens s'agglutiner devant ses portes, au matin de son ouverture, pour tenir enfin entre leurs mains les fameux burgers décrits par Barack Obama, lui-même, comme les «meilleurs burgers du monde».

 

Whaou merci ! Ça fait chaud au cœur ! #fiveguys #fiveguysfrance #fiveguysparis #bercyvillage #burger #opening

Une vidéo publiée par Five Guys France (@fiveguysfrance) le


Dans un pays où la gastronomie est considérée comme un vecteur d'identité, sinon comme un révélateur de sa richesse culturelle, le succès du burger –en passe de détrôner le traditionnel jambon-beurre au palmarès des sandwichs les plus consommés– a quelque chose d'ironique. Surtout quand on se souvient que c'est ici qu'un mouvement massif contre la malbouffe s'est développé à la fin des années 1990, avec notamment le démontage d'un McDonald's à Millau.

À Paris, comme dans à peu près n'importe quelle ville du pays désormais, rien de plus simple que de commander un hamburger. Il se dit que trois quarts des restaurants en France affichent au moins un burger dans leur carte, et qu'il serait même le plat le plus commandé. Des chaînes de restaurants françaises ont également suivi le mouvement (Big Fernand, Blend, Bioburger...), jouant sur une identité locale, responsable et évidemment proche du terroir. Bref, au-delà des 1.380 points de vente de McDonald's, la restauration rapide «à l'américaine» se porte plutôt bien.

Et le secteur ne doit ce succès qu'à lui-même. En quelques années, les enseignes ont su s'affranchir des critiques et s'adapter aux besoins et aux envies des consommateurs, notamment en réévaluant les standards de leurs burgers. Ainsi, au McDonald's, vous retrouverez dans vos plateaux des pommes françaises, de la salade de Normandie ou encore des œufs pondus en plein air. Au Five Guys, les produits qui vous seront servis sont garantis comme frais et jamais surgelés. D'ailleurs, vous pouvez aller vérifier vous-même, aucun Five Guys n'est équipé de congélateur.

Une fascination pour l'Amérique

Les longues files d'attente observées lors du retour de Burger King en France, l'arrivée de Chipotle à Paris ou celle, plus récente, de Five Guys sont la preuve même que cette stratégie commerciale et marketing fonctionne... mais pas seulement. Car le boucan qui entoure l'installation de ces chaînes de restauration américaines répond également à un effet de mode, à une fascination que nous entretenons pour ce qui nous vient des États-Unis, selon Zazie Tavitian, responsable de la rubrique restaurants/bars de Time Out Paris:

«On aura tendance à vouloir tester les nouveaux trucs qui arrivent en France. Un peu comme lorsqu'on va voir un nouveau film au cinéma. Il faut avoir testé le dernier truc qui vient d'arriver parce que tout le monde va en parler ensuite. Et puis, on est fiers que ces restaurants arrivent à Paris parce que cela vient des États-Unis. Au fond, ça n'a pas beaucoup changé de l'après-guerre où l'on était contents de voir débarquer des chewing-gum et des bas nylon.»

L'arrivée d'une nouvelle chaîne de restaurants américaine a quelque chose d'exotique et fait appel à notre imaginaire. On se souvient, par exemple, de la fameuse photographie de Barack Obama dans un Five Guys de Washington, aux États-Unis.

Pour François Simon, critique gastronomique, le succès de ces enseignes répond également à une autre logique: notre ouverture d'esprit à d'autres cultures et à des cuisines du monde entier. Depuis une dizaine d'années, les Français voyagent beaucoup et ont développé une approche plus décomplexée de la nourriture, explique-t-il.

Et le burger n'y échappe pas.

«Dans les grandes villes, il y a une dizaine de registres de façon de se nourrir. Les Français sont capables d'être extrêmement exigeants et de retourner un plat car la cuisson n'est pas tout à fait bonne, de prendre un couscous, des sushis japonais. Ils vont prendre un burger car ils n'ont pas le temps de déjeuner et qu'ils sont à la bourre. Et, le soir, ils vont se faire un superbe soufflé d'oursin à la maison. On n'arrête pas de cumuler des cultures différentes, les gens s'amusent avec la nourriture et c'est devenu un véritable langage.»

Le burger, un acte de rébellion

«Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es», écrivait Jean Anthelme Brillat-Savarin dans Physiologie du goût, publié en 1825. Difficile de ne pas reconnaître que cette phrase sonne très juste aujourd'hui, si l'on prend le temps d'analyser nos habitudes alimentaires. La nourriture est devenue un moyen de consolider son identité.

On prend un hamburger parce qu'on emmerde les autres, on emmerde la diététique, on emmerde la cuisine franco-française

François Simon

Manger un burger sonne ainsi comme un acte politique, une revendication, une rébellion contre les convenances, appuie François Simon. «On prend un hamburger parce qu'on emmerde les autres, on emmerde la diététique, on emmerde la cuisine franco-française. On veut juste prouver qu'on existe, avec son bon et son mauvais goût». En clair, les gens aiment les burgers car c'est très pratique, c'est chaud, c'est propre. C'est peut-être mauvais pour la santé, «mais on s'en fout», dit-il:

«On défie les attentes de la société, on emmerde les autres. Je suis rock n' roll, je mange mon burger et, surtout, ne m'ennuyez pas. C'est l'appropriation du risque, comme quand un ouvrier va sur son chantier sans son casque. C'est mon droit, c'est mon plaisir, c'est une revendication du plaisir très égoïste, très farouche et très affichée.»

Zazie Tavitian, elle, était au Five Guys de Bercy-Village, le jour de son ouverture. Elle y a clairement constaté ce que décrit François Simon, après la publication de sa critique sur Time Out Paris. «Pas mal de gens en ont marre qu'on leur dise de bien bouffer, ce qui est bien de bouffer, ce qui est mal... Pour eux, aller se manger un burger, c'est un plaisir et un truc réconfortant.»

Avaler un burger ne serait-il alors qu'un plaisir coupable? Un acte politique? L'expression d'une rébellion? Une affirmation claire et féroce de son identité? Libre à chacun d'interpréter et de juger sa propre démarche. Une chose est sûre, dans tous les cas, c'est que le burger a encore de beaux jours devant lui.

Robin Panfili
Robin Panfili (190 articles)
Journaliste à Slate.fr
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