Sports

Comment Barcelone a transformé l'argent des JO en or

Temps de lecture : 5 min

En dépit d’une lourde facture qui aurait dépassé de plus de 400% le budget initial, Barcelone, en 1992, a été l’exemple de la ville ayant su exploiter l’opportunité de Jeux olympiques pour basculer dans une autre dimension. Un cas à nuancer, mais rare.

Photos: DIMITRI MESSINIS / AFP
Photos: DIMITRI MESSINIS / AFP

Cet article est le dernier volet d'une série en trois parties sur les villes ayant symbolisé emblématiquement les Jeux olympiques avant l'ouverture de ceux de Rio ce vendredi 5 août.

Premier volet: Montréal.
Deuxième volet: Los Angeles.

Lorsqu’il a du vague à l’âme comme ces jours-ci du côté de Rio de Janeiro, le Comité international olympique doit parfois repenser à la période 1992, 1994 et ces deux Jeux olympiques qui ont fait date et qui continuent d’imprimer la mémoire de ceux qui les ont vécus: les JO d’été de Barcelone (1992) et les JO d’hiver de Lillehammer (1994). Ces olympiades font figure de modèles à cause des souvenirs impérissables qu’elles ont laissés et parce qu’elles ont été pleinement réussies sur le plan organisationnel, mais aussi grâce à un cachet particulier dû peut-être à leur dimension humaine.

Si la petite ville norvégienne est retournée à sa vie paisible, la grande cité de Barcelone est, elle, devenue une autre depuis 1992. Rarement peut-être une ville n’aura été aussi positivement impactée par l’organisation de Jeux olympiques, même s’ils sont nombreux à dire que la radicale transformation urbaine qui en a découlé aurait eu lieu de toute façon si le CIO avait refusé, en 1986, de lui attribuer les JO.

Remodelage urbain

En réalité, ce chambardement avait été engagé dès 1979 dans le sillage de la mort de Franco (qui avait négligé Barcelone durant son règne en raison de la résistance de la Catalogne à son régime), à l’occasion des premières élections municipales libres et par l’action du maire élu, le socialiste Narcis Serra, dont l’héritage avait été ensuite pleinement assumé par son successeur à partir de 1982 (et jusqu’en 1997), Pasqual Maragall. Les Jeux ont permis d’accélérer et d’amplifier ce remodelage pour ensuite exposer les nouveaux atours de la cité aux yeux de la planète. Parmi les plus belles images de l’histoire des JO demeurent les clichés «carte postale» des épreuves de plongeon, avec Barcelone en arrière-fond, comme un décor absolument spectaculaire, la ville faisant véritablement corps avec l’événement.

Soutenue de l’intérieur par le Catalan Juan Antonio Samaranch, président autoritaire du CIO, Barcelone ne pouvait pas perdre lors du processus de candidature et Paris, son adversaire n°1, n’a pas fait le poids au moment des votes en octobre 1986. À l’époque, il était argué que Barcelone disposait déjà de 80% des installations nécessaires à l’accueil des compétitions, à commencer par le Stade olympique de Montjuic, construit en 1936 et rénové dans la perspective de ces Jeux olympiques. Quatre sites déterminaient le projet barcelonais à venir entre la colline de Montjuic, le Val d’Hébron, la Diagonal et le village olympique de Nova Icaria qui sera ensuite vendu sur le marché privé.

Renouer avec la mer

La refonte de cette dernière zone géographique a été peut-être la plus révolutionnaire car elle a permis une opération de rénovation littorale d’envergure qui a supprimé un quartier ouvrier délabré pour ouvrir véritablement la ville sur la mer. De cette façon, à travers les plages qui se sont étendues soudain aux environs, Barcelone a presque redécouvert qu’elle était une ville méditerranéenne à vocation balnéaire et maritime à l’instar de son port repensé dans la perspective des JO 1992 et du poisson doré en cuivre (« Pez y Esfera») de Frank Ghery, autre souvenir symbole de cette olympiade également intimement reliée à la culture.

Ces Jeux nous ont rappelé que le mouvement olympique va bien au-delà de la fraîche jeunesse qui vient y gagner des médailles

George Vacsey

Le réaménagement complet de l’aéroport de Barcelone, l’ajout d’un anneau routier périphérique et l’installation d’un réseau moderne de tramways ont composé, parmi d’autres équipements, l’héritage de ces JO qui ont mis la ville sens dessus dessous pendant six ans à cause du rythme effréné des travaux, cet inconvénient ayant été relativement bien accepté par la population.

En 2009, un rapport de l’Universitat Autònoma de Barcelona a ainsi détaillé que la ville, entre 1986 et 1992, s’était enrichie de 15% en routes supplémentaires, de 17% en nouvelles canalisations d’égouts avec 78% d’espaces verts et de plages en plus. De novembre 1986 à juillet 1992, le nombre de chômeurs de l’agglomération aurait décru de 127.774 en novembre 1986 à 60.885 en juillet 1986 avec la création de 20.000 postes permanents. Entre 1990 et 1992, la capacité hôtelière de la ville aurait, elle, augmenté de 38%. L’investissement général lié à ces JO aurait été de 11,4 milliards de dollars selon une étude, soit 417% au-dessus de ce qui avait été prévu initialement (les chiffres à propos des événements sportifs de cette ampleur sont souvent variables et sujets à interprétations). Mais dans ce cas présent, qu’importe, presque, puisque la ville, grâce à ce lifting intégral, est devenue une destination touristique de premier plan au niveau européen, mais aussi mondial –ce qu’elle n’était pas alors– et elle continue d’en retirer de puissants dividendes vingt-quatre ans plus tard.

Scènes de liesse

Des esprits plus critiques ont pu regretter la «montée en gamme» soudaine de Barcelone, cause d’un emballement du marché immobilier inhérent à toutes les villes de ce statut. Aujourd’hui, la capitale de la Catalogne serait même victime de son succès touristique au point de risquer de perdre son âme.

Ces Jeux ont été aussi inoubliables parce qu’ils ont célébré une nouvelle liberté dans le sillage de la chute du Mur de Berlin intervenu après les Jeux de Séoul en 1988 en marquant la fin des tensions est-ouest qui avaient pourri le climat olympique depuis trop longtemps. Ils ont également solidifié la démocratie espagnole, toujours très fragile dans les années 1980. Ils ont enfin entériné l’adéquation du mouvement olympique avec le sport professionnel par le biais, entre autres, de la participation emblématique de la Dream Team, l’équipe de basket des États-Unis emmenée par Michael Jordan et Magic Johnson. En fait, Barcelone a eu beaucoup de chance. Elle était même bénie des dieux en 1992: ce printemps-là, le FC Barcelone avait remporté la première Ligue des champions (Coupe d’Europe des clubs champions) de son histoire quelques jours avant de dominer d’un point son rival éternel, le Real de Madrid, au terme du championnat national.

Au moment de mettre un point final à son séjour olympique en 1992, George Vecsey, alors éditorialiste réputé des pages sportives du New York Times, n’avait pas boudé son plaisir immense:

«Les gens de Catalogne ont gagné les Jeux. Il y avait toujours à distance les tours de la Sagrada Familia dansant en arrière plan, ou les fontaines de Montjuic pas très loin comme les monuments de Tibidabo. De jour comme de nuit, peu importe si nous étions captivés par un boxeur irlandais, un rameur canadien, des coureurs africains ou des joueurs de basket américains, nous savions qu’il se passait en permanence des choses sur les Ramblas. Quelqu’un cuisinait des calamars. Quelqu’un faisait couler du cava. Quelqu’un était en train de chanter. Les vrais gens dansaient la sardane, la danse folklorique de Catalogne, sur une place envoûtante. Nous pouvions l’entendre. Nous pouvions le ressentir. (…) Ces Jeux nous ont rappelé que le mouvement olympique va bien au-delà de la fraîche jeunesse qui vient y gagner des médailles. Quand ils sont pleinement réussis, les Jeux sont la célébration de ceux qui les organisent.»

Rio de Janeiro, critiquée de toutes parts pour sa prétendue impréparation, rêverait de telles louanges le 21 août quand s’éteindra la flamme olympique.

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