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Terrorisme: La fraternité comme réponse à la violence religieuse

Henri Tincq, mis à jour le 02.08.2016 à 13 h 23

Après les attentats, il faut surmonter la peur, la colère, le désir de vengeance et retrouver le «vivre ensemble»: c’est la même réponse entendue ce week-end en France, où des musulmans ont assisté à la messe des chrétiens, jusqu’en Pologne, à Cracovie, où le pape François a clos les Journées mondiales de la jeunesse catholique (JMJ).

Le Pape Francis échangeant des cadeaux avec le Grand Imam égyptien Sheikh Ahmed Mohamed al-Tayeb au Vatican, le 23 mai 2016. MAX ROSSI / POOL / AFP

Le Pape Francis échangeant des cadeaux avec le Grand Imam égyptien Sheikh Ahmed Mohamed al-Tayeb au Vatican, le 23 mai 2016. MAX ROSSI / POOL / AFP

Faut-il en passer par le mal, par le malheur, par le crime pour que l’homme retrouve quelques-unes de ses certitudes morales? On peut se le demander après le meurtre d’un humble prêtre de 86 ans, égorgé à Saint-Etienne de Rouvray par deux terroristes affiliés à Daech, qui aura sans doute beaucoup plus fait pour la fraternité entre chrétiens et musulmans que des centaines de visites polies dans les mosquées, d’échanges de cadeaux à Noêl ou lors du Ramadan ou les «dialogues» théologiques organisés entre les deux confessions en France, ou au Caire, à Amman, à Rome.

Geste inédit, geste inouï: dimanche 31 juillet, des musulmans sont entrés en nombre dans des églises de France pour communier avec les fidèles catholiques, dans l’émotion et peut-être dans la prière, en mémoire du Père Jacques Hamel, la victime à Saint-Etienne de Rouvray d’un ennemi que les musulmans de France –à qui on reprochait depuis des années leur trop grand silence– osent désormais appeler par leur nom, Daech, synonyme d’ignominie et de barbarie.

C’est le Conseil français du culte musulman (CFCM), critiqué depuis sa création en 2003 pour ses divisions, son manque de représentativité et son absence de... courage, qui avait pris cette décision surprenante et hardie, au regard de l’interdiction généralement faite aux musulmans d’entrer dans des lieux de culte chrétiens ou juifs, d’inviter les membres de sa communauté «à rendre visite aux églises qui leur sont proches, notamment à l’occasion de la messe du dimanche matin pour exprimer à nos frères chrétiens la solidarité et la compassion des musulmans de France».

Une fraternité de longue date

On ignore presque tout de la fraternité qui unit, dans les hôpitaux ou dans les prisons, les aumôniers catholiques, protestants, juifs, musulmans

Cette fraternité en France entre chrétiens et musulmans ne date pas d’aujourd’hui, mais elle est largement ignorée par ceux qui n’observent jamais la vie des paroisses et des cités, qui ne connaissent rien aux efforts communs entrepris dans les quartiers difficiles, souvent à la demande d’élus locaux et de groupes de dialogue inrerreligieux, pour toucher des jeunes désoeuvrés, mener des cours d’alphabétisation, engager des actions militantes de défense des droits de l’homme. On ignore presque tout de la fraternité qui unit, dans les hôpitaux ou dans les prisons, les aumôniers catholiques, protestants, juifs, musulmans.

Cette initiative de présence musulmane dans un lieu de culte catholique, après l’assassinat odieux d’un prêtre célébrant sa messe quotidienne, est une bonne nouvelle pour la France. C’est un triple démenti –bien sûr fragile– opposé à tant d’analyses qui ont la vie si dure et qui font le lit de l’extrême-droite:

  •  primo sur le raidissement communautariste et l’inéluctable confrontation des religions à venir sur le sol de France;
  • secundo sur l’impossibilité pour les musulmans de partager les valeurs de tolérance de la République et le «vivre ensemble» de la société française;
  • tertio sur l’impasse des dialogues –internationaux ou locaux– entre chrétiens et musulmans qui, pour sympathiques qu’ils soient, ne touchent pas la base des fidèles et ne font guère bouger les comportements.

«Où est Dieu lorsque des innocents meurent du terrorisme?»

Comment ne pas être frappé par la résonnance de cet événement français jusqu’à la lointaine Cracovie, en Pologne, où, ce même dimanche, à la même heure de la messe, le pape François lançait un appel pressant aux jeunes des Journées mondiales de la Jeunesse à s’engager contre toutes les violences, d’où qu’elles viennent, surtout les violences religieuses qui redoublent dans le monde.

Reprenant ainsi les efforts de son prédécesseur polonais Jean-Paul II, qui avait convoqué tous les chefs religieux à une assemblée mondiale de prières à Assise (Italie) après les attentats du 11 septembre 2001, a rappelé avec insistance qu’il n’y a jamais de paix du monde sans paix des religions.

Il s’est adressé tout le week-end à des jeunes dont la vie est scandée, dit-il, par les guerres, par les attentats terroristes, par les récupérations populistes. Et, comme l’ont fait après l’assassinat du Père Jacques Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray, tous les curés et évêques de France, il a appelé tous les catholiques à surmonter leur colère, leur peur, voire leur soif de vengeance. Il n’a pas cité une seule fois l’islam qu’il ne veut pas confondre avec les assassins de Daech. Il n’a même pas repris le discours tenu par tous les hommes politiques posant comme injonction à tous les musulmans de condamner les terroristes.

Le pape se place à un niveau d’exigence morale qu’il est sans doute l’un des rares hommes de la planète à pouvoir tenir. Et il a dit ces paroles d’une brûlante actualité:

«Nous ne voulons pas vaincre la haine par davantage de haine, la violence par davantage de violence, la terreur par davantage de terreur. Notre réponse à ce monde en guerre a un nom. Elle s’appelle fraternité. Elle s’appelle lien fraternel».

Le pape François avait commencé sa visite en Pologne par Auschwitz, à cinquante kilomètres de Cracovie. Et il a tissé un lien spirituel très fort entre le Mal sans commune mesure d’Auschwitz, avec la violence subie aujourd’hui par les réfugiés jetés en mer dans leur route désespérée vers l’Europe, avec la guerre qui frappe depuis quatre ans la ville d’Alep en Syrie, avec les attentats qui ensanglantent chaque jour la planète. Jusqu’à cette mort odieuse d’un prêtre français de Saint-Etienne du Rouvray, lointain écho aux moines égorgés de Tibehrine en Algérie il y a exactement vingt ans.

Le pape a repris la célèbre phrase «Où était Dieu à Auschwitz?» prononcée par Elie Wiesel, qui vient de mourir, et reproduite dans son maître-livre La Nuit, consacré à ce camp de la  mort où il fut interné et perdit une partie de sa famille. Le texte du pape le 31 juillet en Pologne est une interpellation pour le monde entier, adressée au croyant et au non-chrétien :

«Où est Dieu, si dans le monde il y a le mal, s’il y a des hommes qui ont faim, ont soif, sont sans toit, des déplacés, des refugiés? Où est Dieu lorque des personnes innocentes meurent à cause de la violence, du terrorisme, des guerres? Où est Dieu lorsque des enfants sont exploités, humiliés? Où est Dieu face à l’inquiétude de tous ceux qui doutent et de ceux qui sont affligés dans l’âme».

La réponse du chrétien, ajoute t-il, est celle-ci: «Dieu est en eux», c’est-à-dire dans tous les hommes, comme une réponse concrète aux besoins et à la souffrance de l’humanité. Un beau sujet de méditation pour chrétiens et msulmans affrontés aujourd’hui aux mêmes défis.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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