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Voici ce qui pourrait être l'une des pires idées économiques de Trump

Jordan Weissmann, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 01.08.2016 à 10 h 17

Et en plus, elle pourrait bien être mise à exécution s'il est élu.

EDUARDO MUNOZ ALVAREZ / AFP

EDUARDO MUNOZ ALVAREZ / AFP

C’est en passe de devenir une habitude hebdomadaire: la semaine dernière, Donald Trump a une fois encore laissé entendre, en toute désinvolture, qu’il était disposé à balayer l’ordre global régnant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La nouvelle vous a sans doute échappé. Il faut dire que l’actualité politique des Etats-Unis est chargée: on y parle surtout des agissements d’obscurs pirates informatiques russes et de la sympathie éhontée dont fait montre la campagne de Trump envers le Kremlin. Voilà l’affaire: au cours d’une conférence de presse dominicale, le candidat républicain a laissé entendre qu’il était disposé à quitter l’Organisation mondiale du commerce (OMC) si cette dernière cherchait à l’empêcher de taxer les entreprises américaines désirant délocaliser leur production. Voici l’échange:

Chuck Todd: Quel serait le taux de cette fameuse taxe?

Donald Trump: Peut-être 25%. Peut-être 35%. Peut-être 15%. Je n’ai pas encore décidé. Il pourrait être différent en fonction des entreprises concernées. [Il commence alors à radoter de manière à peine cohérente]

Chuck Todd: Eh bien, certaines de ces mesures vont se heurter à la réglementation de l’Organisation mondiale du commerce. Il existe…

Donald Trump: Aucune importance. Nous renégocierons tout cela, ou nous nous claquerons la porte. Ces accords commerciaux sont une catastrophe, Chuck. L’Organisation mondiale du commerce est une catastrophe.

C’est sans doute là l’une des déclarations les plus destructrices de Donald Trump– et sa campagne aussi démoralisante qu’intellectuellement désastreuse lui a donné l’occasion de prononcer plus d’une énormité. Comme certains l’ont fait remarquer, c’est là peu ou prou le pendant commercial d’une déclaration précédente (quand il avait affirmé qu’il envisageait un retrait américain de l’OTAN). Dans le classement des idées économiques les plus stupides de Donald Trump, je dois dire qu’elle arrive en deuxième position. En première place, figure celle où il a laissé entendre qu’il était prêt à faire défaut sur la dette publique américaine: une imbécillité indétrônable (même s’il a par la suite fait machine arrière à demi-mots).

Depuis sa création, en 1995, l’OMC structure le commerce international. Elle est détestée par la gauche (mais aussi, désormais, par la droite réactionnaire), qui voit souvent en elle un outil privilégiant les intérêts des grandes entreprises internationales. Reste que dans les faits, l’OMC fixe une réglementation commerciale de base suivie par 163 nations (des États-Unis à la Chine en passant par le Vanuatu) –une réglementation qu’elle fait respecter via son appareil judiciaire. Ce système permet aux pays concernés de régler leurs différends, ce qui permet d’éviter qu’ils s’affrontent à coup de hausses successives de droits de douane – et, dans les cas les plus extrêmes, d’éviter une guerre pure et simple. (Il va sans dire que les membres de l’Organisation peuvent négocier des accords commerciaux bilatéraux ou multilatéraux parallèles, tels que le l’Accord de libre-échange nord-américain ou que l’Accord de partenariat transpacifique). Quitter l’OMC reviendrait à gravement ébranler les piliers institutionnels de l’économie mondiale dans son ensemble – des piliers qui furent érigés méticuleusement au fil de plusieurs décennies (l’OMC est née des cendres de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, ou GATT, signé en 1947).

Le paradoxe de la politique protectionniste

Il est tout à fait possible de débattre des bons et des mauvais côtés de l’OMC: de fait, certains observateurs pensent que les États-Unis auraient tout intérêt à se retirer de l’Organisation. Mais cela ne rend pas la charge anti-OMC de Trump moins absurde: un départ de l’Organisation ne ferait que compliquer la mise en place des mesures protectionnistes qu’il a si hâte de mettre en œuvre.

Vous avez bien lu: un départ compliquerait sa politique protectionniste. Les pays membres de l’OMC doivent se plier à un long processus pour régler les différends commerciaux– plusieurs séries de négociations, d’auditions et d’appels. Imaginons que le président Trump instaure demain une taxe d’importation massive visant l’acier chinois: Pékin devrait peut-être alors passer par plusieurs années de procédure pour contester la taxe et gagner le droit de répliquer en instaurant une taxe comparable. En revanche, si les États-Unis n’étaient plus membre de l’OMS, la Chine aurait le droit de rendre coup pour coup immédiatement, sans aucune répercussion. Dans cette hypothétique guerre commerciale, si elle restait au sein de l’OMC, l’Amérique gagnerait un avantage non négligeable en attaquant la première ; en claquant la porte, elle s’exposerait à une situation de chacun-pour-soi potentiellement destructrice.

Pour un partisan du protectionniste comme Trump, le retrait de l’OMC reviendrait à se tirer une balle dans le pied

Autrement dit, pour un partisan du protectionniste comme Trump, le retrait de l’OMC reviendrait à se tirer une balle dans le pied. Selon Todd Tucker, chercheur au Roosevelt Institute, l’Organisation permet « plus de protectionnisme sans représailles rapides ».

Il va sans dire que si la Chine, le Mexique ou tout autre pays violaient la réglementation commerciale internationale (en exportant des marchandises importées à un prix inférieur à celui pratiqué dans leurs frontières, par exemple; Trump les accuse parfois d’avoir recours à cette pratique), la réglementation de l’OMC permettrait au gouvernement américain de mettre en place des taxes sans subir de représailles. L’OMC a par exemple validé a posteriori une décision de l’administration Obama (cette dernière avait décidé de taxer les importations de pneumatiques chinois). L’administration actuelle a en outre saisi l’Organisation à de nombreuses reprises pour dénoncer le protectionnisme chinois. Et Trump aura peut-être du mal à le croire, mais l’on donne alors souvent raison aux États-Unis!

La mise à exécution

Venons-en au pire aspect de l’aberrante menace de Trump: s’il remportait la course à la Maison-Blanche, il pourrait bien faire de ce cauchemar une réalité.

Ce sujet fait certes débat, mais de nombreux observateurs estiment que le pouvoir législatif dont dispose le président américain lui permet bel et bien de retirer les États-Unis de tout accord commercial de manière unilatérale. Il ne peut, en revanche instaurer à lui seul de nouvelles taxes d’importation.

«Toutes les mesures qu’il menace de mettre en œuvre seraient contestées devant la justice», explique Gary Hufbauer, expert commercial au Peterson Institute for International Economics. «Ayant consulté les textes de lois relatifs à cette question, j’estime que la justice lui donnerait certainement raison».

Cette idée vaine et contre-productive est donc beaucoup plus qu’une menace en l’air: si Trump gagne, il pourra bel et bien la mettre à exécution. 

Jordan Weissmann
Jordan Weissmann (8 articles)
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