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«Sieranevada», sarabande burlesque et terrible du vivre-ensemble

© Wildbunch

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La mise en scène virtuose de Cristi Puiu, figure de proue du jeune cinéma roumain, transforme une réunion de famille en comédie noire aux échos universels.

Un couple en voiture qui s’engueule sur la différence entre la robe de Blanche-neige et celle de la Belle au bois dormant, un médecin sûr de ses valeurs, un pope qui exécute des rites qui semblent d’un autre âge, une vieille à toque qui fait l’éloge du communisme à la roumaine, un adepte des explications conspirationnistes du 11-Septembre, un automobiliste prêt à devenir meurtrier pour une place de stationnement… Sieranevada regorge de scènes burlesques, étranges, subitement inquiétantes.


Mais Sieranevada n’est pas une succession de scènes. Onze ans après La Mort de Dante Lazarescu, qui imposait son réalisateur parmi les figures de proue du jeune cinéma roumain en pleine efflorescence, le nouveau film de Puiu, œuvre majeure de la compétition du dernier Festival de Cannes (et grand oublié du palmarès) est une formidable proposition de cinéma: une totalité, un ensemble justement consacré à ce qu’on appelle le vivre-ensemble –et à son extrême difficulté.

Huis-clos en plans-séquence

Entièrement tourné en longs plans-séquences, presque toujours en intérieur (mais les rares scènes dans les rues ne sont pas moins oppressantes), le film accompagne les démêlés d’une famille nombreuse au cours de la cérémonie du quarantième jour de deuil qui, traditionnellement dans cette société soumise au rite orthodoxe, succède à un décès.

En l’occurrence celui du pater familias, dont l’image sortira largement transformée d’un processus qui aura vu se multiplier les crises, les révélations, le repositionnement des uns par rapports aux autres des multiples protagonistes.

Discussions, confidences, disputes mobilisent du même élan les secrets et surtout les non-dits des uns et des autres, et des considérations sur l’état du monde, l’actualité politique internationale au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, les séquelles de la chute du communisme, un environnement à la fois marqué par la pauvreté, l’ultralibéralisme et l’autoritarisme politique, la présence du racisme antisémite et antirom chez un grand nombre de Roumains, par ailleurs en désaccord sur à peu près tout.

Avec un sens du mouvement et du cadre impressionnants, et grâce à des interprètes exceptionnels, Cristi Puiu compose peu à peu le portrait d’une société au bord de la crise de nerfs, hantée par le mensonge et incapable de se forger de nouvelles valeurs.

Associant l’intime et le social, les grandes questions et la trivialité des actes et des mots, Sieranevada compose une sarabande grotesque et terrifiante, banale et folle, mais aussi humaine et émouvante, où le spectateur est constamment appelé à réinterroger ses repères, vis-à-vis des personnages de la fiction mais aussi de lui-même.

La table est mise, personne ne mange

En effet, si le film est à la fois un récit familial et un récit national, il met en branle des troubles qui sont loin de ne concerner que ses personnages, que leur pays, voire que l'ancienne Europe de l'Est.

Cristi Puiu compose peu à peu le portrait d’une société au bord de la crise de nerfs, hantée par le mensonge et incapable de se forger de nouvelles valeurs

 

Là se joue le grand art de la mise en scène de Puiu: la fluidité de sa caméra au cours des longs déplacements dans l’appartement exigu et surpeuplé n’est pas seulement un exercice de virtuosité assez bluffant. C’est le geste de composition qui instaure une circulation entre des niveaux de sens, qui inscrit les démêlés des protagonistes, ou l’histoire de la Roumanie, dans un questionnement bien plus ample.

© Wild Bunch

Sieranevada (ne cherchez pas l’explication du titre, il n’y en a pas) agence des histoire de jalousie entre frères, de séductions mal à propos, de souvenirs imprécis et disputés, de trahisons conjugales, d’espoirs déçus, de petits arrangements financiers pas clairs, de machisme, de soumission, d’orgueil. Il ne s’agit ni de chronique, ni de psychologie, ni boulevard.

Avec humour, avec tristesse, avec violence parfois, il s’agit de ce qui construit le rapport de chacun au monde où il vit, et de la fragilité de cette construction. Est-ce la disparition du patriarche qui remet tout en jeu? Ou bien plutôt le fait de devoir à cette occasion se retrouver tous ensemble, s’asseoir à la même table, se parler et ne pas se parler, s’écouter et ne pas s’écouter. Et finalement, malgré les plats qui défilent et les rituels de convivialité, ne jamais arriver à manger.

Note: ce texte est une nouvelle version de la critique publiée lors de la présentation du film au Festival de Cannes 2016

Sieranevada

de Cristi Puiu. Avec Mimi Branescu, Dana Dogaru, Sorin Medeleni, Ana Ciontea. Durée: 2h53. Sortie 3 août.
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