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En Occident, les enfants ne croisent pas assez de microbes

Elissa Strauss, traduit par Florence Delahoche, mis à jour le 04.08.2016 à 19 h 11

Mais ce n’est pas toujours la faute des parents

Un chien se promène dans l'eau où se dégourdissent des enfants, le 17 juillet 2016, à Bordeaux. MEHDI FEDOUACH / AFP

Un chien se promène dans l'eau où se dégourdissent des enfants, le 17 juillet 2016, à Bordeaux. MEHDI FEDOUACH / AFP

Suivre un régime alimentaire strict n’est pas ce qu’il y a de plus difficile quand, comme moi, on souffre de la maladie cœliaque, maladie auto-immune qui empêche de digérer le gluten. Les doutes et les critiques auxquels je suis régulièrement confrontée lorsque je parle de ma pathologie sont pour moi bien plus difficiles à supporter. Il y a ceux qui froncent les sourcils avec scepticisme en lançant qu’il est tout de même étrange de voir tant de monde se mettre soudainement à manger sans gluten alors qu’une petite miette de blé n’a jamais fait de mal à personne… Et puis, il y a tous ceux qui lèvent les yeux au ciel d’un air exaspéré avant d’expliquer que si les parents arrêtaient d’être aussi obsédés par la propreté, il n’y aurait pas autant de gens qui souffrent d’allergies et de maladies auto-immunes aujourd’hui.

Ces derniers ont sans doute entendu parler de l’hypothèse hygiéniste, selon laquelle une exposition insuffisante aux bactéries et aux virus durant la petite enfance empêcherait le système immunitaire de se développer correctement, entraînant des réponses immunitaires excessives face à des choses qui, en réalité, ne sont pas une menace (comme le gluten). Les scientifiques ont commencé à s’intéresser à cette idée à la fin des années 1980 et, depuis, les preuves que certains d’entre nous vivent dans un monde trop propre pour leur bien ne cessent d’affluer. Au fil des ans, la majorité des articles de presse parlant de cette hypothèse se sont focalisés sur l’hygiène personnelle, laissant entendre que les arachides ne seraient pas interdites dans autant d’écoles si les parents n’avaient pas la main aussi lourde sur le gel antiseptique. Aujourd’hui, cependant, une nouvelle étude montre que, même si nos habitudes individuelles jouent un rôle dans les maladies auto-immunes, elles sont loin d’en être la seule cause.

Finlande VS Russie

Des chercheurs du Broad Institute of MIT and Harvard ont travaillé en collaboration avec des équipes de l’université d’Helsinki et de l’université Aalto, en Finlande, ainsi qu’avec le Novartis Institute of Biomedical Research et d’autres organismes du monde entier, afin d’examiner le microbiote intestinal de nourrissons dans trois zones, similaires sur le plan géographique, mais différentes sur le plan socio-économique: en Finlande (pays riche et moderne), en Estonie (qui a connu une croissance économique rapide ces vingt dernières années) et en Carélie (une république de Russie plutôt agraire et plus pauvre que les deux autres régions).

Quatre fois plus d’enfants finlandais que de russes ont été testés positifs pour les anticorps qui rendent plus susceptible de développer un diabète de type 1

Après avoir constitué un groupe de 222 enfants, ils ont collecté des échantillons de leurs selles tous les mois durant trois ans. Ces échantillons ont été ensuite examinés dans le but d’identifier le type de bactéries présent dans les intestins de chaque enfant, et de les quantifier, ce qui a réellement indiqué aux chercheurs à quels types de bactéries chaque enfant avait été exposé. Ils ont également demandé aux familles des renseignements sur l’allaitement, les régimes, les allergies, les infections et l’histoire familiale. L’objectif était de voir si oui ou non, il existait des différences sensibles entre les microbiomes en Finlande, où l’incidence des maladies auto-immunes est très élevée, et la Carélie, où l’incidence est basse. Et ils en ont trouvé une. Comme ils le suspectaient, quatre fois plus d’enfants finlandais que d’enfants russes ont été testés positifs pour les anticorps qui rendent plus susceptible de développer un diabète de type 1 (Les enfants estoniens présentaient eux aussi une incidence élevée.)

Comment expliquer une telle différence? Cela n’a rien à voir avec le régime alimentaire ni avec l’allaitement, qui étaient tous deux contrôlés durant l’étude (même si, en fait, les mères finlandaises ont allaité plus longtemps que les mères russes). Au lieu de cela, les scientifiques pensent qu’il y a probablement «une interaction complexe de facteurs environnementaux» derrière les différents microbiomes des enfants et qu’ils ne peuvent être expliqués que partiellement par les choix de mode de vie. Comme l’a expliqué au New York Times Mikael Knip, professeur en pédiatrie à l’université d’Helsinki et principal auteur de l’étude, les enfants de Carélie, qui ont pour la plupart grandi en buvant de l’eau de puits non traitée, sont exposés à une plus grande variété de pathogènes et de microbes potentiellement utiles que les enfants finlandais. Ce n’est pas parce que les Russes sont des parents laxistes qui se fichent des germes et que les Finlandais sont tous des «parents hélicoptères» ayant une phobie des germes, mais tout simplement parce que l’on trouve plus de microbes en Carélie. Cela s’explique non seulement par les conditions actuelles, mais aussi par les choix des générations précédentes: les vaccins et l’alimentation de nos grands-parents ont contribué à la composition de notre microbiome.

Les parents ne devraient pas être trop prudents

Vatanen

Selon Tommi Vatanen, étudiant diplômé de Broad et de l’université Aalto et co-auteur de l’étude, cela ne signifie pas que les parents sont tirés d’affaire. Il m’a en effet expliqué que les parents devraient éviter de mettre leurs enfants sous antibiotiques dès que possible, et accepter certaines choses –qu’un chien leur lèche le visage ou qu’ils ingèrent occasionnellement de saletés, par exemple. «De ce que nous savons, les parents ne devraient pas se faire de reproches, mais ils ne devraient pas être trop prudents non plus», dit Vatanen.

Et puisque la cause n’est pas simple, la solution ne l’est pas non plus. Les spécialistes ne recommandent pas aux parents de mettre un terme aux pratiques d’hygiène de base (comme se laver les mains) pour le bien du système immunitaire de leurs enfants. Les conditions les meilleures pour éviter toute maladie auto-immune ne sont pas nécessairement les meilleures pour la santé en général. Les chercheurs qui ont écrit cette étude et les autres qui travaillent dans le domaine espèrent trouver quelle est la relation exacte entre notre microbiote intestinal et notre système immunitaire afin de développer de meilleurs traitements à l’avenir. Les problèmes sanitaires et une prévalence moins importante des maladies auto-immunes «ne s’excluent pas obligatoirement l’un l’autre», explique Vatanen. Les prochaines études aideront les spécialistes à découvrir comment obtenir le meilleur des deux mondes.

Elissa Strauss
Elissa Strauss (4 articles)
Journaliste
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