Culture

La fin de la vague «Young Adult» à Hollywood est une bonne nouvelle pour le cinéma indépendant

Temps de lecture : 11 min

Robert Pattinson, Daniel Radcliffe, Kristen Stewart: les stars de young adult se retrouvent dans des productions indépendantes très pointues, et leur permet de se financer plus facilement.

Robert Pattinson, Kristen Stewart, novembre 2011 à Los Angeles, en Californie.
FREDERIC J. BROWN / AFP
Robert Pattinson, Kristen Stewart, novembre 2011 à Los Angeles, en Californie. FREDERIC J. BROWN / AFP

Je venais d’avoir 18 ans quand j’ai vu Scream pour la première fois. Et j’ai eu comme une révélation: le cinéma d’horreur, c’était vraiment très cool. Avant ça, la simple idée d’en regarder me faisait hisser le duvet. Je ne vous raconte pas les nuits de cauchemars provoqués par cette affiche de Vampire Vous Avez Dit Vampire dans la chambre d’un cousin ou celles de La Fin de Freddy qui recouvraient Paris pendant le Nouvel An 1992. Et pourtant, officiellement adulte, le charme méta du film de Wes Craven m’a entraîné dans une frénésie cinéphile et horrifique, m’ouvrant des portes et un monde dont je n’avais pas imaginé l’existence.

Pendant plusieurs années après cette journée de 1997, j’ai dévoré les classiques, ceux cités dans le film comme Halloween ou Vendredi 13, et bien d’autres encore, découvrant les oeuvres de Wes Craven, John Carpenter ou George Romero, ainsi que plein d’autres grands moments de séries B des années 70 et 80. Mais surtout, j’ai eu la chance d’assister à la renaissance d’un genre, celui du slasher d’abord et du cinéma d’horreur tout court ensuite: Souviens-toi l’été dernier, Vampires, Une Nuit en Enfer, Cube, Mimic ou The Faculty

Hollywood fonctionne par cycle, passant d’une frénésie à une autre. Cette vague de films d’horreur s’est donc terminée pour renaître sous la forme des torture porn (Saw, Hostel…) dans les années 2000. Puis, autre cycle: est arrivée la vague des adaptations d’oeuvres dites «Young Adults»: Twilight, Divergente, Hunger Games ou Harry Potter. En dix ans, le sous-genre a fait le bonheur des studios, atteignant des sommets au box-office (7,7 milliards de dollars de recettes pour Harry Potter, 3,3 milliards pour Twilight, 2,9 milliards pour Hunger Games…) et cumulant des centaines de millions de fans, souvent jeunes voire très jeunes, dans le monde entier.

Mais les recettes déclinantes des derniers volets de Hunger Games et de Divergente (dont le dernier volet devrait finir à la télé), le flop des dernières tentatives de nouvelles franchises (La 5e Vague) et la mise en stand-by de nombreux projets lancés au début de la décennie semblent annoncer le déclin de ces dystopies et autres histoires de fin du monde à base de sorciers et vampires adolescents.

Une page se tourne. Voldemort a été vaincu. Le District 12 a renversé le Capitole et Bella Swan a fini de pleurnicher. Le dernier volet du Labyrinthe doit bien encore pointer le bout de son nez d’ici 2018 mais le public (et Hollywood) semble définitivement lassé de ce type d’histoires. Et il n’y a pas qu’eux… Du ventre de cette bête qui a monopolisé les écrans et le coeur des adolescents pendant une décennie est née toute une génération d’acteurs et d’actrices qui, elle, semblent être devenue allergique aux fonds verts.

Vers les indépendants

Bande-annonce de Personal Shopper, d'Olivier Assayas

Kristen Stewart (Twilight) s’est réinventée chez Woody Allen (Café Society) mais aussi chez Walter Salles (On The Road) ou, plus osé encore, dans The Guard, un premier film dans lequel elle incarne une garde à Guantanamo, et surtout chez Olivier Assayas avec, d’abord, Sils Maria (qui lui vaut un César), puis Personal Shopper dans lequel elle passe (entre autres) 20 minutes à discuter avec un fantôme par SMS. Shailene Woodley (Divergente), elle, s’est transformée en adolescente très perturbée par la disparition de sa mère dans White Bird de Gregg Araki. Logan Lerman, héros de Percy Jackson, s’est tourné vers James Schamus pour une adaptation de Indignation de Philip Roth, après des rôles déjà très exigeants et plein de bruits et de fureur chez Darren Aronofsky (Noé) et David Ayer (Fury). Et bien sûr, il y a Jennifer Lawrence devenue la muse de David O.Russell avec Happiness Therapy, American Bluff et Joy.

Mais tout ça est déjà presque familier. Qu’un(e) jeune acteur/actrice ait envie de mettre de la distance avec le rôle qui l’a rendu célèbre n’est pas nouveau. Montrer qu’on sait faire autre chose, qu’on n’est plus un(e) petit(e) garçon/fille mais un(e) adulte sexué(e), c’est plutôt normal et naturel. Des centaines sont passées par là, avec plus ou moins de réussites.

Neve Campbell, pour revenir à Scream, avait, par exemple, ensuite tourné les très érotiques Sex Crimes ou When Will I Be Loved; Anne Hathaway, pour se débarrasser de l’image des films Princesse Malgré Elle avait fait Jeux de Gangs et Brokeback Mountain; Joseph Gordon-Levitt (de la sitcom 3e Planète après le soleil) avait, lui, tourné avec Gregg Araki (Mysterious Skin) et Rian Johnson (Brick) pour se forger une image adulte et «respectable».

La mélédiction Mark Hamill

Mais tous ces acteurs et actrices, malgré leur jeune âge, avaient une (plus ou moins grande) carrière avant qu’un rôle ne vienne changer leur vie. Le cinéma indépendant est, dans leur cas, plus une étape, une marche à franchir pour accéder à des rôles plus rémunérateurs (et visibles) à Hollywood: le cinéma indépendant comme tremplin plutôt que comme choix de carrière.

D’autres, au contraire, sont nés avec le rôle qui les a fait devenir des stars. Eux, leur image est figée dans l’inconscient collectif. Et l’histoire a montré que c’était, pour la plupart, une malédiction. On se rappelle de Molly Ringwald, avide de se débarrasser de son image d’adolescente aux joues roses dans les films de John Hughes, qui était partie en France tenter sa chance avec Jean-Luc Godard pour sa version très personnelle de King Lear. Macaulay Culkin, lui, avait attendu dix ans, après Maman j’ai raté l’avion, pour faire son retour en club kid extravagant et meurtrier dans Party Monster. Sans grand succès.

Se débarrasser d’un rôle iconique, quand il est le premier, est quasi-impossible

En fait, se débarrasser d’un rôle iconique, quand il est le premier, est quasi-impossible.

«C’est comme être comparé à des gens qui ont été dans des films énormes mais qui ont disparu après, même s’ils ont probablement eu des vies réussies et incroyablement bien remplies. Comme Luke Skywalker. C’est quoi son putain de nom? Oui! La malédiction Mark Hamill. Pauvre Mark Hamill. Je suis sûr qu’il se porte bien.»

Dans cette interview de 2011 au Guardian, Robert Pattinson, l’ex-Edward Cullen, le vampire taciturne de la saga Twilight, semble ainsi très inquiet, inquiet de disparaître, inquiet de laisser une trace qui ne soit celle que d’un film, malgré son succès populaire, très loin d’être un chouchou des critiques (un petit 29% d’avis positifs en moyenne sur le site RottenTomatoes).

Car il ne se trompe pas en citant Mark Hamill. L’acteur, après avoir rangé son sabre laser au placard au début des années 80, n’a (presque) plus jamais retravaillé pour le cinéma, devenant une des voix les plus reconnaissables des séries d’animation américaines. Mais le contexte n’était pas le même: au début des années 80, les rôles étaient rares en dehors d’Hollywood. Le cinéma indépendant, c’était alors des séries B cheap, des films de genre produits à la chaîne pour le marché vidéo. Sans compter qu’il essuyait les plâtres de «la franchise cinématographique à succès»!

Loin de standards hollywoodiens

Robert Pattinson, lui, évolue dans un contexte où l’offre des studios, composée essentiellement de comédies populaires, de films d’horreur et de films de super-héros (et assimilés), s’est beaucoup appauvrie. Les films dit «pour adultes», les drames se sont reportés sur les structures indépendantes, qu’elles soient américaines ou européennes. Et il en profite.

Bande-annonce de Cosmopolis, de David Cronenberg

Il est ainsi devenu la nouvelle égérie de David Cronenberg avec deux de ses films les plus étranges, Cosmopolis et Maps To The Stars. Il a également tourné récemment chez les rois du cinéma underground new-yorkais, les frères Safdie, chez la plus punk des réalisatrices françaises, Claire Denis et il est annoncé au casting du prochain film des frères Zellner, les réalisateurs du très bizarre Kumiko The Treasure Hunter (dans lequel une japonaise s’envole pour le Minnesota à la recherche du trésor du film Fargo).

Rajoutez à cette filmographie post-Twilight, des rôles dans le western post-apocalyptique The Rover, dans les films de Werner Herzog (Queen Of The Desert) et Anton Corbijn (Life), dans le film d’aventure amazonienne de James Gray (The Lost City Of Z) et même dans le très étrange premier film de l’acteur Brady Corbet (The Childhood of a Leader) et vous avez un acteur qui, depuis cinq ans (et 10 films), n’a pas tourné une seule fois pour Hollywood, enchaînant les rôles chez les metteurs en scène les plus audacieux de la planète.

«En terme de carrière, Twilight était comme (...) un filet de sécurité. J’avais une fenêtre de trois ou quatre mois entre chaque film durant laquelle je pouvais tourner un autre film. Mais peu importe ce que je faisais, je savais que j’aurais un autre film Twilight qui, théoriquement, rapporterait beaucoup d’argent. Je pouvais donc me permettre de me rater. Après que le dernier est sorti, tu ne peux te planter que deux fois –et ils ont intérêt à être des échecs à petits budgets. Car si tu as un échec à gros budget, t’es quasiment fini dans cet environnement.»

Face, peut-être, à cette peur de se planter, Robert Pattinson a donc choisi la voie d’un cinéma différent, loin de standards hollywoodiens, loin, même, des standards du cinéma indépendant «qui marche», de ce cinéma indépendant formaté pour le box-office (et les Oscars). Il a choisi un cinéma qui n’existerait pas sans lui - ou plutôt qui n’aurait pas la puissance nécessaire à son financement puis à la visibilité nécessaire à son marketing.

David Cronenberg l’a dit sans équivoque au Daily Beast pour parler de son choix d’engager Pattinson pour Cosmopolis en 2011, quelques semaines seulement après la fin du tournage du dernier volet de Twilight:

«ça aide qu’il soit une si grande star car ça aidera votre film à se faire financer.»

Alors, oui, ce choix, qu’il s’exerce devant ou derrière la caméra, pourrait presque ressembler à du dépit: c’est ça ou disparaître. Mais le résultat est là: les films existent. Ils ne sont pas toujours parfaits mais ils existent, offrant une ambitieuse alternative à l’uniformisation du cinéma hollywoodien des années 2000-10.

La «bizarre» carrière de Daniel Radcliffe

Autre exemple: Daniel Radcliffe. Mais pour lui, dans une situation très similaire à Pattinson quand il a mis sa baguette magique d’Harry Potter au tiroir, ce choix de l’anticonformisme et de l’indépendance, est semble-t-il venu d’ailleurs, comme il le racontait au magazine NME:

«Je n’ai pas vraiment de goûts grand public. Les gens me demandent souvent pourquoi je choisis des films aussi bizarres. C’est juste que je n’ai pas le sentiment qu’ils sont bizarres. Ce sont des histoires qui m’intéressent. Ce n’est pas bien d’avoir des goûts bizarres? Je ne pense pas. Je pense que c’est mieux que de toujours vouloir jouer le beau héros. Vous pensez que je suis bizarre? Je le prends comme un compliment.»

Le jeune acteur de 27 ans semble en effet n’avoir plus qu’un seul mot d’ordre: YOLO. Au point d’avoir été récemment surnommé «la star de cinéma la plus étrange de Grande-Bretagne».

Daniel Radcliffe pour la première de Horns à Los Angeles, le 30 octobre 2014 à Hollywood en Californie. Alberto E. Rodriguez/Getty Images/AFP

En quelques années, on l’a ainsi vu incarner un cadavre qui pète (Swiss Army Man), un bossu (Docteur Frankenstein), un poète très confus sexuellement (Kill Your Darlings), un médecin qui parle avec la version plus âgée de lui-même (la mini-série A Young Doctor’s Notebook), un Antéchrist avec des cornes (Horns) et même un néo-nazi (Imperium). Clairement, Daniel Radcliffe va à l’encontre de toute bonne logique de carrière, celle enseignée par Ari Gold et ses disciples.

Car, à son niveau de notoriété, on pourrait s’attendre à ce qu’il enchaîne les gros films de studio afin d’asseoir davantage son statut, confirmer qu’il n’est pas la star d’un rôle. Après tout, son nom et son visage sont connus dans le monde entier et il est adoré par une génération entière de garçons et de filles qui ont grandi avec lui: il pourrait sans difficulté devenir le nouveau Tom Cruise: «le beau héros».

La beauté du geste face à la fortune

Juste qu’en fait, il n’en a absolument pas besoin. En 2011, alors qu’il n’a que 20 ans et que sort le tout dernier volet des aventures de Harry Potter, sa fortune est déjà estimée à 60 millions d’euros, faisant de lui l’homme de moins de 30 ans le plus riche d’Angleterre. Trois ans plus tard, ce chiffre avait presque doublé. Depuis sa majorité, Daniel Radcliffe n’a absolument plus besoin de travailler –tout comme Robert Pattinson, juste derrière au classement avec 83 millions d’euros.

Au final, avec ces jeunes acteurs nés avec ces franchises à plusieurs centaines de millions de dollars, seul compte la beauté du geste. Daniel Radcliffe l’a dit à Vanity Fair - même s’il faut un peu lire entre les lignes :

«Si vous voulez vous rendre fou dans cette industrie, la voie la plus rapide est de faire un plan. Je ne me suis jamais dit ‘je veux faire ci et ça et, à ce niveau, faire ça’. En fait, le truc que j’ai vraiment découvert ces dernières années, c’est - sans rentrer dans les détails - qu’à chaque fois où j’ai fait quelque chose ou accepté un job en pensant que c’était le bon choix pour ma carrière, ça n’a jamais aussi bien tourné que les fois où j’ai fait les choses parce que je les aimais.»

Ce qu’il veut, Daniel Radcliffe, c’est jouer, pendant une heure et demi, un corps en putréfaction échoué sur une plage d’une ile déserte

Comprendre: j’ai l’argent, je fais ce que je veux quand je veux. Et ce qu’il veut, Daniel Radcliffe, c’est jouer, pendant une heure et demi, un corps en putréfaction échoué sur une plage d’une ile déserte qui redonne goût à la vie à un Robinson Crusoé suicidaire grâce à ses pets et lui indique le chemin à suivre grâce à ses érections. Il veut jouer dans un film qui, de l’aveu même d’un de ses réalisateurs, est tout simplement né d’une blague à base de pet!

Il veut jouer dans ce film, même si cela veut dire que la moitié des spectateurs sortent de la salle quelques minutes seulement après le début, comme cela s’est passé au dernier Festival de Sundance. Il veut jouer dans ce film même en sachant pertinemment qu’il va s’aliéner un peu de ses fans acquis pendant plus d’une décennie avec Harry Potter. Il veut jouer dans ce film justement parce que les autres, ceux qui veulent continuer à le suivre, découvriront autre chose, un autre cinéma, moins commercial, plus étrange.

Car c’est comme ça que la cinéphilie se construit. En sortant de sa zone de confort. En remplissant les trous. En se laissant guider par les gens qu’on aime, que ce soit un(e) grand(e) frère/soeur ou les réalisateurs et/ou les acteurs de ses films préférés. En tirant le fil que ces acteurs nous mettent dans les mains en acceptant ces rôles «à part».

C’est comme ça que je me suis mis à aimer les films d’horreur et que j’ai découvert (grâce à Kevin Williamson, scénariste de Scream) des dizaines de films, d’auteurs, d’ambiance, de style de cinéma. C’est comme ça, enfin, que la génération suivante, qui a découvert le cinéma avec Harry Potter, Twilight ou Hunger Games, se mettra à aimer les films étranges, bizarres ou tout simplement différents.

Et ça, en attendant un nouveau cycle, c’est vraiment une très bonne nouvelle pour les films avec des cadavres qui pètent…

Newsletters

Les meilleurs livres culinaires de l'année 2019

Les meilleurs livres culinaires de l'année 2019

Douze livres de recettes, essais, recueils, guides et annuaires augmentés pour s'ouvrir l'appétit et élargir son horizon culinaire.

Je me suis projeté à Hollywood en 2050

Je me suis projeté à Hollywood en 2050

Face aux catastrophes naturelles, aux effets spéciaux de plus en plus réalistes et à la multiplication des plateformes de streaming, à quoi pourrait ressembler la Mecque du cinéma dans trente ans?

Comateens, groupe méconnu et indispensable des années 1980

Comateens, groupe méconnu et indispensable des années 1980

À l'occasion de la réédition chez Tricatel des trois albums de cette étoile filante des années 1980, Bertrand Burgalat et Étienne Daho reviennent sur le génie créatif du groupe.

Newsletters