France

Primaire de droite: «Les politiques mentent tous, pourquoi les électeurs de gauche ne mentirions-nous pas?»

Aude Lorriaux, mis à jour le 03.08.2016 à 15 h 36

Nous avons cherché les arguments philosophiques qui permettent de les justifier.

Allégorie philosophie / Manfred Brückels via WikimediaCC

Allégorie philosophie / Manfred Brückels via WikimediaCC

En novembre prochain, des millions d’électeurs iront voter à la primaire de droite. Et parmi eux, comme nous le racontions en juin, quelques centaines de milliers de sympathisants de gauche. Des squatteurs, en quelque sorte, qui vont devoir signer un texte qui semble, à première vue, plutôt en contradiction avec leurs convictions:

«Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France.»

Comment justifient-ils ce choix, d’un point de vue éthique? Et qu’en pensent les spécialistes de la philosophie morale et politique? Nous avons demandé leurs arguments à soixante personnes qui se disent de gauche et sont «certaines d’aller voter au premier tour de la primaire de droite». Ainsi qu’à trois philosophes.

«Les politiques mentent tous»

L'une des raisons les plus citées par nos sondés peut se résumer par cette simple maxime: «Œil pour oeil, dent pour dent». Puisque les hommes et femmes politiques nous mentent, alors nous n’avons aucun scrupule à mentir aussi, se disent une bonne partie des sondés. Cet argument est avancé douze fois. Cela ne pose donc aucun problème pour Jade[1], 28 ans, analyse marketing, «étant donné la notion d'éthique des personnes constituant le parti qui a rédigé ce texte». Aucun problème non plus pour Josselin[2], 35 ans, ingénieur informatique, puisque les promesses «n’engagent que ceux qui y croient», et que «les sympathisants du centre et de droite sont venus voter en masse à la primaire socialiste en 2011, faisant élire François Hollande».

«Les partis politiques ont tellement bafoué les valeurs républicaines que je n'ai aucun scrupule», affirme aussi Patrick, 71 ans, retraité et ancien dirigeant d'entreprise.

«Les politiques mentent tous, pourquoi nous ne mentirions pas?», affirme encore Germain[2], 30 ans, médecin.

Mais s'ils assument de mentir, parce qu’en face, d’autres leur mentent, ils semblent en même temps se désoler qu’on leur mente… Du point de vue de la morale kantienne et de l’impératif catégorique («Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle») - leur argument tombe à l’eau.

«Diriger exige qu’on mente»

Une dizaine de sondés, pour se justifier, ont tout simplement nié l’existence d’un conflit éthique:

«Signer ce texte ne me pose aucun problème, ni éthique, ni intellectuel. Ce n'est qu'un bout de papier, qui ne m'implique pas dans ce parti politique», indique Clara[1], journaliste de 23 ans.

«Je n'en ai rien à cirer de devoir signer un texte que je ne lirai même pas», affirme Martin Vanlaton, étudiant en école de journalisme.

«Je signe des CGV (conditions générales de vente, ndlr) sans les lire, je ne suis plus à ça près», plaisante Marine, 29 ans, qui se dit «attachée de programme» dans une organisation internationale.

Ces électeurs-là devraient se tourner vers Machiavel: «l’éthique politique n’est pas l’éthique courante», fait remarquer Thierry Ménissier, professeur des universités spécialiste du philosophe italien. «Diriger exige qu’on mente», ajoute-t-il, ne serait-ce que parce que parfois la sûreté de l’Etat l’exige. Et les électeurs peuvent avoir raison de se moquer de cette déclaration sur l’honneur, alors que l’honneur est assez peu mis en avant par les partis, ajoute-t-il. «Tout cela c’est de la sémantique, je n’y crois pas trop…», lâche Thierry Ménissier.

Sacrifice moral

La raison la plus avancée par nos sondés est toutefois beaucoup moins nihiliste. Dix-neuf personnes ont utilisé un argument de «l’éthique conséquentialiste»: la fin justifie les moyens. Cette maxime qui a pu apparaître détestable dans certains cas, servant par exemple à justifier l’élimination des opposants sous le stalinisme, prend toutefois ici un sens assez raisonnable, puisqu’il est question de sacrifier la pureté de sa conscience au nom d’un impératif moral jugé supérieur: éviter que le second tour n’oppose deux candidats jugés dangereux.

«Je n'hésiterai jamais à prendre toute disposition pour éviter au FN d'accéder au pouvoir. On peut contester mon analyse, et elle est sans doute discutable, mais je n'ai aucun problème de conscience à faire ce qu'il faut pour être en accord avec mes principes…», affirme Yves[1], directeur de la communication de 48 ans.

«Je fais ce qu'il me semble bon pour mon pays au-delà de mon intérêt personnel», affirme Stephane, salarié de 42 ans.

«Il faut éviter à tout prix que les partis populistes durs (comme le FN) ne grapillent toujours plus de voix, et se rapprochent encore du pouvoir», argumente Adrien, chargé de communication de 33 ans, qui comme beaucoup d’autres sondés pense que la victoire d’un Nicolas Sarkozy à la primaire de droite laisserait plus de place au second tour de la présidentielle au Front national que celle d’un Alain Juppé, comme le confirment certains sondages.

«Oui cela me pose un problème éthique. Je ne le fais pas pour moi, mais pour la France, pour éviter qu'elle ne connaisse un président (ou une présidente;)) avec des idées que j'estime trop extrémistes», se justifie Aliénor[2], étudiante de 23 ans.

Agir, ou pas

Comme Aliénor, cinq autres personnes ont avoué que la signature de ce papier leur posait un problème éthique, l’un des sondés reconnaissant une «petite entorse» à ses idées, un autre affirmant reconnaître un «vrai problème éthique» mais «qu'il faut absolument le surmonter, parce qu'il faut voter».

Voilà qui nous renvoie à un problème classique en philosophie, le «dilemme du wagon fou». Prenons un wagon lancé sur une voie ferrée, avec lequel on ne peut pas communiquer. Sur la voie devant lui, huit personnes qui n’entendent pas les cris d’alerte de l’aiguilleur. La seule chose que peut faire ce dernier, c’est orienter l’aiguillage pour ne tuer «qu’une seule» personne, située sur une autre voie. Que faire? Evidemment, il devient difficile de respecter la morale kantienne, dans ces circonstances. «Le kantisme a les mains pures mais il n'a pas de mains», disait Péguy.

Crushed by reason | Renate Meijer via Flickr CC License by

Des valeurs républicaines de droite?

De nombreux sondés ont aussi cherché à justifier leur action en argumentant sur le sens du texte qu’ils vont signer. Soit en reprochant au texte son manque de clarté….

«La formule est tellement large qu'elle ne veut rien dire ... Tout le monde sait ce que ces valeurs désignent mais personne ne sait ce qu'elles signifient: "valeurs républicaines de droite et du centre", "redressement de la France"... C'est plus incantatoire que concret», critique César[1], 26 ans, chargé de mission à la direction juridique du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA).

.... soit en interprétant autrement le sens du texte, et notamment l’expression «valeurs républicaines de la droite et du centre», dont le génétif («de») peut être compris de deux façons: les valeurs républicaines spécifiques à la droite et au centre (comme s’il y avait des valeurs républicaines de droite, et des valeurs républicaines de gauche) ou les valeurs républicaines, en général, qui sont aussi celle de la droite et du centre (mais pas que). Ce deuxième sens rapproche bien sûr droite et gauche, et rend moins cruelle la «trahison»:

«Les valeurs républicaines ne sont ni de droite, ni de gauche (Ni du centre). Elles sont partagées par tous les partis "de gouvernement", de la droite à la gauche, y compris en incluant le Front de Gauche et les écologistes, et y compris une grande partie de l'extrême gauche. Donc je peux dire que je partage les valeurs de la droite et du centre qui sont ‘républicaines’», argumente Patrick Garnier, ingénieur de 37 ans.

«Tout le monde partage les valeurs républicaines dont la droite se dit seule détentrice», avance Rachël Pinaud, doctorante en archéobotanique de 24 ans.

«Les valeurs républicaines de la droite sont strictement identiques à celles de la gauche. Les valeurs républicaines sont transversales et communes aux courants politiques républicains», analyse André[1], un indépendant de 57 ans.  

Gauche et droite, ennemis proches

Plus généralement, de nombreuses personnes (14) ont fait valoir que, bien que se disant de gauche, elles se sentaient proches de la droite, et que droite et gauche n’avaient de toutes façons plus beaucoup de différences dans le contexte actuel:

«Certaines valeurs "sociales" du gaullisme ne sont pas éloignées des valeurs de gauche», fait par exemple remarquer Eric[1], bibliothécaire de 42 ans.

«Je suis de gauche mais aussi de droite. Tout simplement républicain», écrit Bertrand[1], journaliste et essayiste de 68 ans.

«Le centre gauche et le centre droit partagent plus d'idées que le centre gauche et la gauche de la gauche sur l'Union Européenne et la liberté de circulation des biens (les deux sujets étant liés) par exemple. A mon sens, le clivage ne se joue plus entre centre droit et centre gauche mais entre ceux qui pensent que l'ouverture au monde est une chance et ceux qui pense qu'elle est néfaste», argumente Vincent[1], 33 ans, qui exerce une «fonction de contrôle dans une grande banque française».

Un argument que partage le philosophe Emmanuel Picavet, notamment auteur de Choix rationnel et vie publique:

«On peut douter de l’existence de valeurs propres à la droite. Face aux enjeux cruciaux de sécurité, par exemple, il ne me semble pas qu’il y ait de différences fondamentales entre la gauche et la droite. Mitterrand était un homme d’ordre. Le Parti socialiste actuel est aussi porteur de valeurs d’ordre».

Influence

«Dans l’éthique qui guide mon existence, cela n’est pas envisageable. Mais un philosophe a la possibilité d’écrire des articles, de faire des conférences», bref, d’influencer autrement le cours des choses, juge Brigitte Esteve-Bellebeau, philosophe chargée de cours à la faculté de Bordeaux. Thierry Ménissier conclue de son côté: 

«La politique nous force à assumer des paradoxes. Le beau peut sembler laid, le juste peut prendre l’allure de l’injuste.»

1 — Son prénom a été changé Retourner à l'article

2 — Ces personnes n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit communiqué. Retourner à l'article

 

Aude Lorriaux
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