France

Le terroriste qu’on ne nomme pas ne disparaît pas: il est hissé au rang de divinité, de monstre dans le placard

Titiou Lecoq, mis à jour le 29.07.2016 à 15 h 10

On vit dans un monde de merde, mais il serait encore plus insupportable si les informations ressemblaient à ça: «Il y a eu un incident sur la Promenade des Anglais, à Nice, on déplore un certain nombre de victimes.»

Place de la République, à Paris, le 26 juillet 2016 après la prise d’otages terroriste dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, en Normandie | 
GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP

Place de la République, à Paris, le 26 juillet 2016 après la prise d’otages terroriste dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, en Normandie | GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP

Au début de la discussion de la semaine, qui portait donc sur le fait pour les médias de donner ou non les noms des terroristes, je me suis dit: «Bah… pourquoi pas. Après tout, au point où on en est.» Et puis, se poser des questions, interroger la manière dont on fait son boulot, c’est toujours une démarche positive. Enfin, quand même, c’est pas rien, Le Monde et BFM qui annoncent ne plus diffuser de photo des terroristes et Europe 1 ne plus donner leur nom. Et puis, Warhol, il avait bien parlé de ça, non? Après, j’ai secoué ma boîte crânienne.

Ce débat prend place dans un contexte particulier pour la profession. Détail purement pratique: nous sommes fin juillet, comme dans toutes les entreprises, de nombreux journalistes sont partis en vacances, ceux qui restent sont donc en sous-effectif et cumulent la fatigue d’une année particulièrement éprouvante. Nous sommes évidemment tous fatigués, épuisés par ce que nous avons traversé, mais les journalistes le sont nerveusement un peu plus. Outre des week-ends et des soirées supplémentaires à bosser, leur travail consiste à garder les yeux sur l’horreur. En novembre, certains ont été affectés à la rédaction des nécrologies des victimes des attentats. Un travail qui avait été particulièrement éprouvant. Huit mois plus tard, ils continuent à faire des nécros.

Mon propos n’est pas de vous faire verser une larme sur ces pauvres journalistes. Il est bien évident qu’au compte de l’épuisement les flics l’emportent largement. Mais je n’ai jamais reçu autant de messages d’amis du métier qui me racontent leurs cauchemars, quand ils n’en sont pas à envisager de changer de boulot. Pas parce qu’ils n’aiment plus ce qu’ils font mais parce qu’ils ont l’impression de ne plus y arriver. De ne plus réussir à gérer.

Ne s’intéresser qu’aux victimes, c’est dire qu’elles ont été tuées par des forces démoniaques qui nous dépassent

Parce qu’il y a la fatigue, physique, nerveuse et émotionnelle. Mais il y a aussi le terrible sentiment d’impuissance. De n’être là que pour tenir des comptes macabres. D’être totalement inutiles. De se dire qu’on va encore répéter les mêmes choses. Tenir les mêmes analyses. Prévenir des mêmes dangers. Et pourtant, il le faut. Ce n’est pas parce qu’on a dit une chose une fois qu’elle est dite à jamais. Alors, oui, on doit répéter les mêmes choses depuis le 7 janvier 2015.

Marge de manœuvre

Dans ce contexte, lancer un débat sur la divulgation des noms et photos des terroristes, c’est avant tout s’imaginer qu’on a une marge de manœuvre. Un pouvoir quelconque. On ne sert pas à rien. On va agir, à notre humble niveau. On va prendre une décision et elle va peut-être changer quelque chose. Alors on va arrêter de montrer leurs visages. Même si, dans le fond, on sait bien qu’on n’est pas sur NRJ12 et que, comme ça a très bien été expliqué, les terroristes ne sont pas des candidats de téléréalité, que le faisceau de leurs motivations est bien plus complexe qu’un simple désir de passer à la télé. Mais, d’une manière certes tordue, c’est rassurant de se dire ça. Ça laisse une marge de manœuvre.

Mais cela signifie aussi qu’on est prêts à abandonner nos principes pour lutter contre eux. Parce que, concrètement, ça voudrait dire quoi cette décision d’anonymiser les faits? que les journalistes connaîtraient les noms, les visages et les parcours des terroristes et ne les communiqueraient pas aux citoyens? C’est problématique, non? Nous serions prêts à modifier notre manière d’informer, donc une partie de nos valeurs, en fonction d’un impératif utilitariste, en se calant sur ce que l’on croit savoir de leurs motivations?

Il y a plus d’un an, j’ai écrit un article «En 2015 comme en 1945 il faut étudier les bourreaux». Je partais de la manière dont la Shoah est enseignée. (Non, je ne vais pas faire de point Godwin, rassurez-vous.) J’ai interviewé des historiens spécialistes du nazisme qui m’ont dit que, pour que cela n’arrive plus, il fallait s’intéresser aux bourreaux, alors que, traditionnellement, on a toujours donné la prééminence aux victimes. Plutôt que de faire pleurer sur Anne Frank, il faut analyser comment on adhère à l’idéologie nazie, le parcours des individus.

À notre époque, le recueillement auprès des victimes est évidemment essentiel. Mais, ne s’intéresser qu’aux victimes, c’est dire qu’elles ont été tuées par des forces démoniaques qui nous dépassent. (Comme le racontait Margaux Bergey sur Twitter, où elle comparait assez justement cette décision de ne plus donner les noms des terroristes au monde de Harry Potter, quand on ne dit plus le nom de Voldemort, celui dont on ne doit pas prononcer le nom.) Celui qu’on ne nomme pas, qu’on ne montre pas, ne disparaît pas. Il est hissé au rang de divinité. Il est le monstre dans le placard.

Images de nos larmes

Il faut dire les noms, montrer les visages, raconter les parcours. Parce que ce n’est pas une puissance mortifère désincarnée qui nous touche

Quand BHL demande aux médias de ne même plus rapporter la vie, l’itinéraire des terroristes, j’y vois l’abandon de toute tentative de penser, d’analyser, de comprendre. J’y vois la même logique que Manuel Valls avec son «expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser». La défaite totale de la raison. Et puis, j’insiste, c’est refuser ces informations au plus grand nombre, à la plèbe et les conserver pour un petit nombre de privilégiés, une classe qui, elle, aura le droit de savoir. Si tous les médias traditionnels se calaient sur cette position, il faudrait que le quidam aille chercher des informations dans la communication de l’EI. Absurde.

Il faut dire les noms, montrer les visages, raconter les parcours. Parce que ce n’est pas une puissance mortifère désincarnée qui nous touche. Ce sont des individus. Des hommes. Ils ne surgissent pas de la bouche de l’enfer ou du Mordor.

Ce n’est pas parce que leurs visages n’apparaîtront plus sur les écrans de télé qu’ils cesseront de croire en la justice et la justesse de leur cause. Qu’ils cesseront de penser qu’ils sont en train de sauver leur âme et d’accomplir leurs devoirs, de trouver leur place dans l’univers. Ils accordent sans doute plus d’importance au jugement de Dieu qu’au JT de BFM. Et en poussant plus loin cette logique de refuser qu’ils puissent tirer une gloire posthume de leurs actes et fournir des exemples pour d’autres, dans ce cas, ne plus mentionner les terroristes n’a pas de sens si l’on continue de montrer la «réussite» de leurs actions. De montrer les larmes des survivants, de donner les noms des victimes, le nombre de morts.

On vit dans un monde de merde, mais il serait encore plus insupportable si les informations ressemblaient à ça: «Il y a eu un incident sur la Promenade des Anglais, à Nice, on déplore un certain nombre de victimes.» Les terroristes puisent leur force autant dans les images de nos larmes que dans les photos moches de leurs prédécesseurs. Ils savent qu’ils nous touchent. On ne va pas prétendre le contraire juste pour les faire chier. On ne doit pas lâcher. Ne lâcher ni le besoin de recueillement auprès des victimes, ni notre capacité à nommer le monde et les gens qui nous entourent.

Ce texte est initialement paru dans la newsletter Slate x Titiou rédigée chaque vendredi par Titiou Lecoq (avec une interruption estivale en août). Pour s’inscrire, c’est ici:

 
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