Parents & enfants

La révolution est au bout du tire-lait!

Temps de lecture : 7 min

Le tire-lait constitue pour toutes les femmes qui l’utilisent une technologie indispensable mais aussi une expérience pénible, tissée d’anxiété, d’inconfort et d’isolement.

Ce n’est qu’à partir des années 1990 que l’usage du tire-lait, hors des situations où le bébé était malade, a véritablement explosé | Catherine D'Ignazio via Flickr CC License by

Pour beaucoup de jeunes mères, avoir recours à un tire-lait pour allaiter son enfant est tout sauf une partie de plaisir: aux douleurs et autres inconforts peuvent s’ajouter les difficultés spécifiques lorsqu’il s’agit d’effectuer la manœuvre sur son lieu de travail. Combien de femmes décrivent une de ces opérations commando à l’heure où tout le monde prend son café, rasant les murs avec tout son attirail pour aller se planquer dans les toilettes pour personnes handicapées –les seules pourvues d’un lavabo– priant tous les saints (seins!) de la maternitude pour que, malgré le stress, le lait coule à flot? C’est à cette situation banale, mais aussi paradoxale au regard des recommandations internationales en faveur de l’allaitement maternel, qu’une chercheuse américaine, Catherine d’Ignazio, a décidé de s’attaquer.

Défendant la nécessité d’aborder le problème, non seulement sous l’angle de l’interaction humain-machine, mais aussi dans une posture résolument féministe, elle a montré en mai 2016 comment «hacker son tire-lait» peut conduire à l’empowerment des mères et ouvrir la voie à des (r)évolutions sociales.

Entre meilleur ami et instrument de torture

Après le jean à bande ventrale extensible, le coussin-boudin, le slip filet et ses garnitures XXL, le tire-lait est un des grands classiques de la maternité. Autant d’objets qui contribuent à entériner le stéréotype que la grossesse ne serait qu’un long chemin de décrépitude, comme un avant-goût du grand âge, allant de pair avec la renonciation à toute forme de pudeur, de dignité, et de coquetterie. Des objets pas vraiment glamours certes, mais d’une utilité si évidente qu’il nous font aussi nous demander s’ils n’auraient pas été bien plus urgemment améliorés et valorisés si les grossesses étaient à la charge des hommes.

Selon Catherine d’Ignazio, si le premier tire-lait remonte à 1854, ce n’est qu’à partir des années 1990 que son usage, hors des seules situations où le bébé était malade, a véritablement explosé. Aujourd’hui aux États-Unis, ce ne sont pas moins de 77% des mères qui y ont recours, soit 1,8 millions de personnes. Pour ces femmes, il peut s’agir d’induire ou d’entretenir la lactation après la naissance d’un enfant prématuré ou hospitalisé, de concilier reprise professionnelle et allaitement maternel, de faire des réserves de lait pour que le second parent puisse prendre le relais, ou, simplement, de constituer une alternative lorsqu’elles n’ont pas envie de donner directement le sein. Le tire-lait constitue donc pour toutes ces femmes une technologie indispensable à la poursuite de leur projet, voire à la santé de leur bébé. Malgré cela, la chercheuse note que l’extrême majorité d’entre elles associent le tire-lait à une expérience pénible, tissée de stress, d’anxiété, d’inconfort, de honte et d’isolement.

Droit du travail peu enclin à l’allaitement

Les mères qui utilisent le tire-lait au travail ont témoigné de leur besoin de disposer de machines moins bruyantes, plus discrètes, utilisables même en étant au téléphone

En France, le moins qu’on puisse dire est que le droit du travail n’aide guère les femmes à satisfaire aux recommandations de la Haute Autorité de Santé qui préconise pour tous les enfants un allaitement exclusif jusqu’à six mois. Non seulement le congé post-natal ne dure guère plus de deux mois (sauf grossesse multiple ou famille nombreuse) mais, surtout, l’allaitement au travail est rendu compliqué par une législation peu avantageuse pour les mères: toute femme peut, pendant une durée d’un an à compter de la naissance de son enfant, disposer d’une heure par jour pour l’allaitement, une durée généralement coupée en deux pauses de trente minutes et réductible à vingt minutes si l’employeur est en mesure de proposer un local adapté, ce qui est par ailleurs obligatoire pour toutes les entreprises de plus de cent employés.

Cette pause d’allaitement n’est en principe pas rémunérée, elle est donc décomptée du salaire. C’est ainsi que cette législation rudimentaire, qui laisse entendre que vingt minutes journalières seraient amplement suffisantes à extraire le quasi-demi-litre que requiert l’appétit d’un nourrisson tout fait standard et qui admet qu’une femme qui suit les recommandations des institutions de santé et y sacrifie une part de son autonomie doive de surcroît le payer rubis sur l’ongle, contraint dans les faits la plupart des femmes qui souhaitent allaiter à plaider leur cause directement auprès de leur employeur, et à négocier avec lui les conditions de la poursuite de leur allaitement.

Perspective féministe de l’interaction humain-machine

L’angle d’attaque que Catherine d’Ignazio donne dès 2014 à son projet en partenariat avec le MIT (Massachussets Institute of Technology) est doublement innovant.

Premièrement, elle considère que le tire-lait doit être étudié comme une véritable technologie, dont on doit penser et optimiser les interactions et les interfaces avec les humains qui les utilisent. Pour elle, si les technologies prennent de plus en plus de place dans la maternité (on pense par exemple aux applications de grossesse, dont elle donne un exemple très intéressant), elles sont encore très insuffisamment étudiées. C’est à ce titre qu’elle ancre sa réflexion dans le champ de l’interaction humain-machine, un vaste ensemble pluridisciplinaire actuellement en plein essor qui regroupe aussi bien des spécialistes de l’infographie, des langages de programmation, des systèmes d’exploitation mais aussi de la communication, du design, de la psychologie, des sciences de l’éducation, ou encore de la linguistique.

Une femme lors du hackaton «Faisons du tire-lait autre chose qu’un suceur» | Catherine D'Ignazio via Flickr CC License by

Deuxièmement, sa perspective d’étude se revendique d’une perspective féministe. En France, un tel positionnement pourrait vite faire lever un sourcil, d’une part car l’histoire française des liens entre féminisme et maternité est assez ambivalente et, d’autre part, car il nous est encore assez souvent difficile de reconnaître qu’un mouvement militant puisse être à même de participer à l’élaboration des savoirs. Outre-Atlantique, il en va très différemment: le féminisme s’y incarne en particulier comme un ensemble de principes méthodologiques, une «éthique» qui peut guider avantageusement la recherche en sciences sociales (mais aussi le domaine de l’interaction humain-machine) et contribuer à la rendre plus inclusive et plus attentive aux minorités et aux catégories négligées car non dominantes (femmes, personnes racisées, enfants, personnes handicapées, homosexuels, catégories populaires, etc.). C’est ainsi que Catherine d’Ignazio a pris le parti, pour révolutionner la technologie du tire-lait, de s’en remettre d’abord aux expériences des principales intéressées: sur un site ouvert à toutes, elle a d’abord collecté plus de 1.000 idées et témoignages d’utilisation de tire-lait puis a organisé un hackaton, sorte de brainstorming participatif ayant pour but l’innovation technologique, sur le thème «Make the Breast Pump not Suck» qu’on pourrait traduire par «Faisons du tire-lait autre chose qu’un suceur».

Hacke ton tire-lait!

Grâce à ce hackathon, ce sont des milliers d’idées qui ont pu germer et prendre forme. Elles ont permis de mieux cerner les problèmes que rencontraient les mères avec l’utilisation des tire-lait et de proposer des innovations.

Ainsi, les mères qui utilisent le tire-lait au travail ont pu témoigner de leur besoin de disposer de machines moins bruyantes, plus discrètes, utilisables même en étant au téléphone, suffisamment ergonomiques pour être mises en marche sur de petites pauses et disposant de batteries de longue autonomie. Celles qui l’utilisent ponctuellement à la maison ont fait part de leur besoin d’avoir un système «mains-libres» efficace pour pouvoir gérer en parallèle d’autres tâches parentales ou ménagères. De leur côté, les mères d’enfants hospitalisés et/ou prématurés ont évoqué la nécessité de pouvoir tirer leur lait en position allongée, ou même en dormant. Elles ont également manifesté le désir de disposer d’applications de suivi de leur production de lait, qui pourrait les rassurer. Enfin, celles qui l’utilisent de manière continue en remplacement de la mise au sein ont réclamé un tire-lait directement relié au système de stockage, plus facile à nettoyer, ainsi que des glacières portables sur le dos.

À tout cela s’est ajouté une demande générale d’une plus grande personnalisation des tire-lait: embouts différents selon la taille des seins, plus souples et confortables que du plastique rigide, avec une multitude de modes de pompage personnalisables par les utilisatrices, qui ne fassent pas qu’aspirer mais miment avec plus de fidélité les divers mouvements de massage et de compression de la bouche d’un bébé.

Des prix ont d’ailleurs été décernés aux idées les plus innovantes et les plus en adéquations avec les besoins des jeunes mères: les innovations distinguées vont d’une ceinture tire-lait très discrète à un soutien-gorge comprimant alternativement les seins et permettant l’expression manuelle du lait, en passant par un logiciel permettant de suivre ses données personnelles et de rendre plus communautaire l’expérience du tirage de lait. Pour Catherine d’Ignazio, le succès de ce projet ne se réduit pas à la proposition d’alternatives pour améliorer le quotidien des mères, il s’agit aussi de favoriser leur empowerment: permettre aux femmes qui ont fait le choix d’allaiter de prendre conscience de leurs besoins pour faire entendre leur voix et contribuer à faire que l’expérience de l’allaitement n’aille plus de pair avec un bannissement social.

Quoi qu’il en soit, si vous avez d’autres idées à soumettre pour améliorer les tire-lait, il n’est pas encore trop tard pour le faire! Le site du Hackhaton les collecte encore via cette page et leur groupe Facebook semble non moins dynamique. Reste peut être à créer une version française de ces hackathons de la puériculture? À bon entendeur...

Béatrice Kammerer

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