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Avec Michael Bloomberg, les électeurs riches se sentent désormais chez eux au Parti démocrate

Temps de lecture : 7 min

Pendant la majeure partie des cinquante dernières années, les Républicains ont largement devancé leurs adversaires démocrates chez les électeurs fortunés. Depuis 2000, l’écart se rétrécit. Et le discours de Michael Bloomberg, ancien maire de New York qui a amassé une fortune plus de dix fois supérieure à celle de Donald Trump, en atteste.

Michael Bloomberg à la convention démocrate le 27 juillet 2016 à Philadelphie, aux Etats-Unis
Robyn BECK / AFP
Michael Bloomberg à la convention démocrate le 27 juillet 2016 à Philadelphie, aux Etats-Unis Robyn BECK / AFP

Cette année, bien peu de soutiens politiques auront un réel impact dans les urnes américaines – mais celui de Michael Bloomberg pourrait bien changer la donne. Mercredi soir, à Philadelphie, l’ancien maire de New York (trois mandats) a appelé à voter pour Hillary Clinton ceux qui –comme lui– n’appartiennent à aucun parti. «Je vous demande de m’imiter, non par loyauté envers le Parti démocrate, mais par amour pour votre pays», a-t-il déclaré. Pourquoi un tel enthousiasme? Serait-il séduit par les multiples vertus de la candidate démocrate? Aucunement: il pense tout simplement qu’une présidence Trump serait synonyme de catastrophe absolue. «Il rendrait les petites entreprises moins compétitives, endommagerait gravement notre économie, menacerait l’épargne retraite de millions d’Américains, ferait grimper la dette et le chômage, minerait notre influence internationale, et rendrait nos communautés moins sûres». Ouille.

La verve incendiaire de Bloomberg pourrait bien, en novembre, donner un avantage à Clinton. L’ancien maire avait pourtant sérieusement songé à se lancer dans la course à la présidence; ce n’est que récemment qu’il a abandonné ce projet. Bloomberg redoutait le scénario d’un duel entre Donald Trump et Bernie Sanders. Le milliardaire centriste a donc consacré beaucoup de temps et d’argent à son projet de campagne présidentielle indépendante, projet qu’il caressait depuis plusieurs années. Lorsqu’il est devenu clair que Clinton décrocherait la nomination démocrate, Bloomberg a décidé d’abandonner la course –brisant par là même le cœur de centaines de conseillers politiques hors de prix.

Pourquoi Bloomberg a-t-il jeté l’éponge? Il n’a certainement pas reculé face au coût d’une campagne présidentielle. L’homme d’affaires a déboursé des dizaines de millions de dollars pour remporter par trois fois la mairie de New York, ville où les campagnes médiatiques sont les plus onéreuses aux États-Unis. Il a déboursé quelques millions de plus pour soutenir le contrôle des armes à feu, une réforme globale de l’immigration, et nombre d’autres causes. Bloomberg a en outre amassé une fortune plus de dix fois supérieure à celle de Donald Trump –ce qui ne gâche rien. Il est néanmoins parvenu à la conclusion selon laquelle sa candidature pourrait faire basculer l’élection en faveur de Trump ou de Ted Cruz –qu’il avait publiquement dénoncés, les considérant comme des nativistes vecteurs de divisions.

La cerise sur le gâteau

Les responsables de la campagne d’Hillary Clinton se seraient parfaitement contentés de voir Bloomberg rester en retrait. Son intervention lors de la convention démocrate fait donc figure de cerise sur le gâteau. J’y vois également un signe annonciateur. Pour la plupart des fins observateurs de la vie politique américaine, les primaires démocrates de cette année indiquent clairement que le parti vire à gauche, comme le démontre le déluge de votes, d’enthousiasme et de petites contributions individuelles engrangé par Bernie Sanders –le social-démocrate autoproclamé de l’État du Vermont, qui avait rejoint les Démocrates à reculons. L’effet Sanders s’est plus fait ressentir parmi les jeunes électeurs du parti– signe que l’avenir appartient aux Démocrates de gauche désirant suivre son exemple. Et s'il existait un scénario alternatif? Et si l’avenir du Parti démocrate était plus influencé par Bloomberg que par Bernie?

Chez les conservateurs, Bloomberg passe depuis longtemps pour un âne déguisé en éléphant

Chez les conservateurs, Bloomberg passe depuis longtemps pour un âne déguisé en éléphant. Il a appartenu au Parti démocrate pendant de nombreuses années, avant de rejoindre les rangs républicains en 2001 pour remporter la mairie de New York. Tous s’accordent à dire qu’il est entré en lice sous étiquette républicaine par souci d’économie: la nomination à la candidature démocrate était alors très disputée, et la course se serait avérée particulièrement coûteuse. Bloomberg a renoué avec l’indépendance politique en 2007 –une étiquette lui convenant nettement mieux. Mitt Romney a bien tenté de recevoir son soutien en 2012, et Bloomberg a confié à des amis qu’il estimait Romney plus à même de gouverner le pays qu’Obama (cette conversation privée a fuité, et le New York Times s’en est fait l’écho). Bloomberg n’a toutefois jamais sérieusement envisagé de soutenir Romney, et ce en raison de désaccords irréconciliables (IVG, contrôle des armes à feu). Dans sa déclaration de soutien (de dernière minute) au président Obama, Bloomberg avait clairement laissé entendre que les positions de Romney quant aux questions sociales étaient à ses yeux rédhibitoires.

La bloombourgoisie

L’histoire nous a montré que d’autres pensaient comme lui. Des millions d’électeurs semblables à Bloomberg – la «bloombourgeoisie»? – auraient pu être tentés de voter pour Romney si son programme social avait été différent. Et des millions d’électeurs n’auraient jamais voté pour Romney s’il n’avait pas fait machine arrière sur l’avortement, ou s’il avait soutenu l’amnistie des sans-papiers. Les Républicains ont bâti une coalition beaucoup plus adaptée aux ouvriers blancs conservateurs qu’à la bloombourgeoisie. Et si Donald Trump reflète un tant soit peu l’orientation future du Parti républicain, cette tendance se perpétuera dans les années à venir.

Les Démocrates sont désormais le parti favori des électeurs les plus riches, rôle d’ordinaire dévolu aux Républicains

Lee Drutman, responsable au sein du think tank New America, estime que les Démocrates sont désormais le parti favori des électeurs les plus riches, rôle d’ordinaire dévolu aux Républicains. En 2012, c’est Barack Obama, et non Mitt Romney, qui a engrangé le plus de contributions de foyers gagnant plus de 220 000 dollars par an. C’était la première fois depuis 1964 que les électeurs appartenant aux 4% de foyers américains disposant des plus hauts revenus préféraient un Démocrate à un Républicain. Il y a fort à parier que nombre de ces électeurs aisés ont choisi Obama pour les mêmes raisons que Bloomberg: Romney le RINO était tout simplement trop conservateur à leurs yeux. Et si ces électeurs n’ont pas trouvé Romney à leur goût, je vous laisse imaginer ce qu’ils pensent de Trump.

Pendant la majeure partie des cinquante dernières années, les Républicains ont largement devancé leurs adversaires démocrates chez les électeurs fortunés. Seulement, voilà: depuis 2000, l’écart se rétrécit. Lee Drutman attribue ce phénomène à la forte progression du Parti démocrate chez les électeurs instruits, et au fait que les électeurs riches sont plus diplômés que ceux des dernières décennies. Par ailleurs, pour beaucoup d’électeurs à revenus intermédiaires élevés ou très élevés, les réductions d’impôt sont beaucoup moins motivantes que le progressisme social. Qu’est-ce qu’une légère réduction des charges fiscales aux yeux d’un électeur déjà aisé? Par ailleurs, lorsqu’il s’agit de libre échange et d’équilibrage des budgets, Hillary Clinton s’avère beaucoup plus «conservatrice» que le populiste Trump, qui privilégie les droits de douane, les murs-frontières et des mesures économiques qui provoqueraient un gonflement du déficit. De fait, Gary Johnson (candidat du Parti libertarien) est sans doute plus susceptible que Trump de prendre des électeurs riches et progressistes à Clinton.

Bloombourgeoisie contre sandernistas

Ce qui nous ramène à Michael Bloomberg, le parfait représentant du courant «socialement progressiste et économiquement conservateur» (ce qui ne veut pas dire que Bloomberg est un libertarien – pour preuve, sa guerre contre la cigarette et les sodas sucrés et sa défense de la mesure dite du «stop-and-frisk»). Il serait plus juste de le qualifier de modéré favorable aux entreprises; d’homme politique n’ayant jamais réellement partagé l’opinion des progressistes alarmés par la hausse des inégalités économiques. Bloomberg ne s’émeut pas des inégalités extrêmes qui règnent dans une ville comme New York, au contraire: pour lui, il n’y a rien de plus naturel. Qu’attendre d’autre d’une économie qui voit des travailleurs immigrés à bas revenus gagner leur vie en répondant aux besoins des plus riches? Par ailleurs, Bloomberg a bâti sa fortune en mettant des terminaux de haute technologie entre les mains des traders de Wall Street; vous ne le verrez donc jamais dire du mal des grandes banques. Après tout, ce sont bien les bonus des banquiers qui financent les revenus des chauffeurs de taxis, des portiers et des serveurs de tous acabits.

Le bloombergisme n’est pas très éloigné du républicanisme progressiste, jadis incarné par Nelson Rockefeller et Jacob Javits

Toutefois, contrairement à d’autres, Bloomberg ne se contente pas de suggérer aux pauvres manquant de pain un régime à base de brioche. Il estime que les travailleurs à bas revenus devraient bénéficier de Medicaid ainsi que du SNAP, et qu’ils devraient pouvoir envoyer leurs enfants dans des écoles gratuites de bonne qualité. Parce qu’il s’agirait de mesures justes, certes, mais aussi –parlons franchement– parce qu’elles permettraient d’éviter l’émergence d’une révolution à la française. Cette philosophie politique n’est pas entièrement délirante: elle est partagée par un nombre respectable de progressistes urbains aisés et de modérés vivant dans les banlieues résidentielles. Le bloombergisme n’est pas très éloigné du républicanisme progressiste, jadis incarné par Nelson Rockefeller et Jacob Javits. Il est en revanche à l’opposé du socialisme à la Bernie Sanders, pour qui la principale menace planant sur notre démocratie demeure le pouvoir démesuré des «millionnaires et des milliardaires»… Bloomberg, par exemple.

Peut-être les deux camps finiront-ils par livrer bataille pour emporter l’âme du Parti démocrate: bloombourgeoisie contre sandernistas, chacune des deux factions luttant bec et ongles pour conquérir les minorités de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure. Dans l’intervalle, peut-être les Républicains finiront-ils par se muer en parti plus populiste: ils honniront alors les ploutocrates de Wall Street et de la Silicon Valley (chasses gardées de la bloombourgeoisie) tout autant que l’immigration illégale. Ce scénario est-il inévitable? Non, absolument pas – mais il est de plus en plus plausible.

Reihan Salam Chroniqueur pour Slate.com

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