France

Comment peut-on être fiché S et inconnu des services de police?

Temps de lecture : 4 min

Retour sur l’organisation du système français.

Après l'attentat commis à l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray, des interrogations subsistent Charly Triballeau/AFP
Après l'attentat commis à l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray, des interrogations subsistent Charly Triballeau/AFP

Alors que les deux tueurs de l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray sont désormais identifiés, beaucoup de questions se posent. Le deuxième tueur, Abdel Malik Nabil Petitjean, identifié mercredi 27 juillet, était fiché S, mais inconnu des services de police, ce qui a retardé son identification. Comment cela est-il possible? Quelle est la communication entre les différents services? Cela change-t-il avec l’état d’urgence? Réponse point par point.

1.Fiche S

Il est important de revenir aux fondamentaux et, ici, à la fiche S qu’on retrouve mise en cause à chaque fois qu’un attentat est commis en France. Elle est une des vingt-et-une composantes du fichier des personnes recherchées et correspond à ceux surveillés pour «sûreté de l’État». On y retrouve pêle-mêle des hooligans, des personnes radicalisées ou encore des zadistes classés de S1 à S16 selon l’attitude à avoir en cas d’arrestation de cette personne. Réglementée par la loi, elle comprend notamment une photo –non soumise au dispositif de recherche faciale–, le signalement et l’attitude à avoir si la personne est arrêtée.

Mais elle n’implique pas forcément de surveillance et sert surtout d’outil pour dire à la police que «la DGSI s’y intéresse», explique Gérald Arboit, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). D’ailleurs «certains individus importants ne sont pas dedans», précise Éric Denécé, fondateur et directeur du CF2R. Pour les chiffres, en 2015, Manuel Valls avait annoncé que «10.500 personnes étaient fichées S pour des liens avec la mouvance islamiste» tout en précisant bien que tous n’étaient pas considérés comme des futurs terroristes. «Il y a beaucoup de fantasmes autour de la fiche S [...] mais cela ne veut pas dire que la personne a fait ou va faire quelque chose, c’est important de bien le comprendre», explique le directeur du CF2R.

2.Inconnu des services de police

Avoir une fiche S ne veut pas dire être un criminel

Éric Denécé, fondateur et directeur du Centre français de recherche sur le renseignement

Être fiché S n’induit pas non plus un casier judiciaire. Lorsqu’un individu est connu des services de police, cela signifie qu’il a été arrêté pour infraction, vol, violences, etc. Mais «avoir une fiche S ne veut pas dire être un criminel», explique Éric Denécé.

Ici, Abdel Malik Nabil Petitjean était repéré par une fiche S depuis juin 2016: selon RTL, citant une source proche de l’enquête, il «aurait tenté de rejoindre la Syrie via la Turquie». Cependant, comme il n’avait jamais été arrêté par la police, il n’avait pas de casier judiciaire et n’était donc pas connu de leurs services, fiche S et casier n’étant pas liés.

3.Communication

«Les informations remontent mais ne descendent pas», explique Eric Denécé. Lorsqu’une personne est interpellée, les policiers peuvent alors découvrir qu’elle est fichée S. Et cela n’implique pas toujours son arrestation Ils suivent alors ce qui est noté sur la fiche de l’individu. Pour ces cas-là, la police fait seulement remonter l’information vers les services de la DGSI ou du Renseignement de sécurité territorial (RST). Une fois leur travail effectué, ils ne suivent pas le cas. «Ce sont des affaires secret défense qui concernent le renseignement, la police n’est pas habilitée à les traiter», précise encore Gérald Arboit. «Si, une fois l’information transmise, la DGSI décide qu’il faut intervenir, ce sont eux qui le font, la police n’est pas tenue au courant», ajoute Eric Denécé.

4.L’état d’urgence

À chaque attentat, les mêmes questions reviennent: comment, en plein état d’urgence, un attentat est-il possible? Aujourd’hui, la France est depuis le 14 novembre 2015 en état d’urgence, et cela a été prolongé pour six mois après l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016. S’il reste difficile de surveiller les fichés S (qui, rappelons-le, ne passeront pas forcément à l’acte), c’est aussi que, même si l’état d’urgence accorde des moyens financiers supplémentaires, il faut qu’ils soient accompagnés de plus de moyens humains dans les différents services. Or, selon Eric Denécé, «toutes les réformes qui ont été décidées après les attentats de novembre 2015 prennent du temps. Débloquer les budgets, recruter de nouveaux agents, les former, tout mettre en place, etc., cela ne se fait pas en six mois».

5.La photo diffusée par l’UCLAT

Les services de renseignement, ce n’est pas comme à la télé, on n’a pas de moyens techniques qui permettent d’identifier quelqu’un aussi vite

Gérald Arboit, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement

Jeudi 28 juillet, RTL et Le Monde dévoilent que la DGSI aurait été informée la semaine précédente, par une source externe, qu’une «personne à l’identité inconnue allait commettre un attentat en France». À la suite de cette information,vendredi 22 juillet, l’Unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT), chargée de mettre en lien tous les services de lutte contre le terrorisme, aurait alors transmis à tous les services de police, gendarmerie et douane, la photo –non identifiée– de l’individu.

Dans le même temps, munis de cette seule information, les enquêteurs de la DGSI auraient cherché à identifier la personne –qui s’est révélée être Abdel Malik Nabil Petitjean– «par tous les moyens» et aurait perquisitionné chez plusieurs personnes fichées S. Interrogé à ce sujet, Gérald Arboit a expliqué que, contrairement à l’imaginaire collectif, «les services de renseignement, ce n’est pas comme à la télé, on n’a pas de moyens techniques [type caméra de surveillance à reconnaissance faciale] qui permettent d’identifier quelqu’un aussi vite». Éric Denécé ajoute simplement que «les renseignements reçoivent plusieurs fois par semaine ce genre d’informations et font leur travail».

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Camille Malnory Journaliste

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